V7N2 Tribune libre unitarienne vol.7 no. 2. 2011, numéro consacré à la droite religieuse.

La résistible ascension du Front national par Fabrice Descamps

Mes amis québécois m'ont demandé d'écrire un article dans TLU pour tenter d'y expliquer la montée actuelle du Front national dans les sondages à quelques mois des présidentielles françaises. Il faut bien admettre que beaucoup de Français craignent en ce moment la réédition des événements d'avril 2002, mais en symétrique, avec une droite modérée et son candidat plus que probable, Nicolas Sarkozy, absents du second tour face à Marine Le Pen, exactement comme Lionel Jospin et le PS avaient disparu du second tour cette année-là, laissant Jacques Chirac affronter Jean-Marie Le Pen.

Je ne prétends pas détenir à moi seul la clé qui vous ouvrirait la compréhension du succès présent du FN en France. Vous me permettrez donc de présenter les faits à ma façon, peut-être partiale et subjective, car je pense qu'une explication objective du phénomène nous est pour l'instant interdite faute du recul historique suffisant.

Je souhaiterais dans un premier temps replacer la montée du FN dans son contexte européen car elle est loin d'être un cas isolé sur ce continent. Qu'on en juge plutôt : Finlande avec le Parti des vrais Finlandais, Suède avec les Démocrates suédois, Danemark avec le Parti du Peuple, Pays-Bas avec le Parti pour la liberté de Geert Wilders, Autriche avec les héritiers de Jörg Haider, Hongrie avec le Jobbik, Italie avec la Ligue du Nord, etc. Seules la Grande-Bretagne et l'Allemagne semblent pour l'instant épargnées, encore qu'il faille nuancer ce jugement en repensant à certains succès du British National Party à des élections locales ou à la polémique déclenchée récemment par le brûlot clairement raciste de Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab. Cela commence à faire beaucoup. Mais nulle coïncidence dans tous ces exemples, à mon humble avis. Citons ainsi quelques débats qui ont agité la France depuis un an : déclarations de Nicolas Sarkozy à Grenoble sur le "problème Rom et gitans", lancement par l'UMP d'une conférence interne sur "l'islam et la laïcité" (sic!), propos d'Eric Zemmour sur la "surcriminalité noire et maghrébine", "apéros-saucissons" de Riposte laïque pour protester contre les prières musulmanes sur les trottoirs du XVIIIe Arrondissement à Paris. Et je ne rappellerai pas, car tout cela est un peu plus ancien, la création du "Ministère de l'identité nationale" par un Président Sarkozy fraîchement élu, la polémique lors de la fermeture du centre de Sangatte à côté du Tunnel sous la Manche, la consultation ratée lancée naguère dans les préfectures par Éric Besson toujours sur le thème de l'identité française, les deux lois votées par la France, l'une pour interdire le hijab dans les écoles, l'autre le niqab dans les rues du pays, etc. N'en rajoutons plus, la coupe est pleine, jusqu'à la nausée. Visiblement, la France se raidit face aux étrangers et se pose des questions sur sa propre identité. Mais elle n'est, tout aussi visiblement, pas le seul pays d'Europe à être agité par de tels doutes.

Pourtant, quand on y regarde de plus près, la France n'a objectivement aucune raison d'avoir peur. Elle a autant d'immigrés que la Grande-Bretagne (ce qui est largement moins que le Canada!) et ils y sont mieux intégrés quand on compare la situation des Pakistanais à celle des Maghrébins. Certes la surreprésentation des Maghrébins dans nos prisons ou leur discrimination à l'embauche sont une réalité, mais les Français sont beaucoup plus exogames que les Anglais : souvenons-nous que 21% des Maghrébins français épousent des non-Maghrébins; c'est nettement mieux que les Turcs d'Allemagne ou les Indo-Pakistanais d'Angleterre. Et la discrimination à l'embauche ou à la location d'appartements, hélas une réalité chiffrée par la HALDE, sont très largement explicables par le fort chômage et l'étroitesse (unique en Europe!) du marché du locatif privé dans notre pays. La preuve : les patrons de l'industrie du bâtiment, victimes de pénuries de main-d'œuvre, n'hésitent pas à embaucher massivement des immigrés même en situation irrégulière alors qu'on ne voit pas pourquoi ils seraient moins xénophobes que leurs collègues d'autres branches où les Maghrébins sont ouvertement discriminés.

Bien entendu, la faillite des écoles dans nos banlieues ou la criminalité qui règne dans ces mêmes secteurs urbains à forte population immigrée viennent noircir ce tableau. Mais, au total, notre pays intègre plutôt bien ses immigrés et la France n'est pas confrontée au communautarisme agressif qu'on rencontre aux Pays-Bas ou dans les faubourgs de Londres.

Notons enfin que le communautarisme lui-même est souvent une erreur de perspective, car, passée la première, voire au pire la deuxième génération, une majorité d'enfants d'immigrés se sent à l'étroit dans des communautés trop repliées et préfère la liberté et l'assimilation au sein des populations majoritaires à la culture de l'exclusion et de la différence.

Comment peut-on alors expliquer la myopie actuelle des Français en particulier et des Européens en général devant les faits qui prouvent la réussite de l'intégration?

Au risque de choquer mon lecteur, je rapprocherai cette montée de la xénophobie de l'autre donnée marquante des dernières élections partout en Europe : l'effacement progressif de la social-démocratie (par épuisement du modèle de l'État-providence) au profit des écologistes dans l'électorat de gauche. Voilà le double visage de la politique européenne en 2011 : la poussée de l'écologie à gauche et de la xénophobie à droite.

Or ces deux évolutions ont un point commun frappant : elles témoignent de l'état d'esprit d'Européens inquiets quant à leur futur. La gauche écologiste et la droite xénophobe sont deux forces politiques qui naissent de la peur de l'avenir et l'exploitent sciemment pour alimenter leurs scores électoraux.

Je dirais même plus : la cécité temporelle qui masque les réalités aux Européens se retrouve et dans les analyses des Verts et dans celles de la droite xénophobe. Nous n'avons jamais vécu aussi vieux ni aussi heureux que dans les sociétés occidentales actuelles, mais qu'à cela ne tienne, à écouter nos amis écolos, nous allons droit dans le mur. Jamais dans l'histoire du monde, autant de gens n'ont accédé aussi massivement à la richesse et à la santé, comme en attestent les cas chinois et indiens, mais non, c'est trop affreux, la mondialisation des échanges est "l'horreur économique" par excellence et nous allons mourir promptement, asphyxiés par le dioxyde de carbone. De même, le monde arabe est en train de faire sa révolution démocratique, mais, à en croire la droite française, nous serions à deux doigts d'une invasion islamiste.

Voilà mon explication : nous sommes des enfants gâtés et avares, incapables de savourer leur chance à sa juste valeur. Nous sommes comme Harpagon et sa cassette, plus nous sommes riches et plus nous craignons de ne plus l'être demain. Cette peur totalement irrationnelle se manifeste sous deux formes, la forme faussement et hypocritement altruiste de la gauche écologiste et la forme ouvertement et cyniquement égoïste de la droite xénophobe, le bobo écolo contre le petit-bourgeois franchouillard. Or ils ont en commun leur égoïsme bourgeois, égoïsme faux-cul de l'écologiste qui prône la décroissance aux autres après avoir pillé les ressources non-renouvelables de la planète pour lui-même, égoïsme radin du xénophobe européen qui ne veut pas payer pour les pauvres, les Grecs, les Portugais ou... les Wallons et qui refuse aux immigrés l'accès à sa richesse et à sa croissance en leur fermant ses frontières et son marché du travail.

Que préférez-vous, l'hypocrisie du premier ou le cynisme du second? Je crois pour ma part que la France et l'Europe ont amplement les moyens et les talents pour résoudre leurs problèmes sans céder ni à l'un ni à l'autre. Si l'on examine objectivement la situation, une configuration électorale avec un FN fort avantage le PS et handicape l'UMP. Tant mieux pour la gauche, mais le problème pour la France est que la gauche dans notre pays n'a pas le début du commencement d'une analyse lucide de nos difficultés, comme l'atteste le nouveau programme du PS, paru récemment et qui s'en remet, comme à son habitude, aux bonnes vieilles recettes de l'étatisme à la française et du tax and spend. En attendant, nous Français devrons nous accommoder d'un Front national à plus de 20%. Mais, après tout, ce n'est pas pire que d'avoir eu à vivre pendant un quart de siècle avec un Parti communiste français à 25 % et les chars soviétiques à nos portes. Sachons garder notre sang-froid.

V7N2 Tribune libre unitarienne vol.7 no. 2. 2011, numéro consacré à la droite religieuse.