V7N2 Tribune libre unitarienne vol.7 no. 2. 2011, numéro consacré à la droite religieuse.

La laïcité française entre ombres et lumière par Fabrice Descamps

On parle beaucoup en ce moment d'une "laïcité à la française". La conception laïque française paraît notamment séduisante à certains Québécois inquiets des dérives du communautarisme et des excès des accommodements raisonnables.

Cependant, je vais montrer dans le présent article que la laïcité à la française est un modèle difficilement exportable, car il correspond à une histoire très particulière dont les caractéristiques expliquent aussi la part d'ombre de cette laïcité.

Car contrairement à ce que croient certains de ses observateurs extérieurs, la laïcité n'est pas née en 1905, voire même en 1789, mais a une histoire bien plus ancienne qui plonge dans les racines des conceptions politiques françaises.

En 1598, le roi Henri IV, qui vient de se convertir au catholicisme afin de pouvoir accéder au trône, promulgue l'Édit de Nantes qu'on présente souvent comme un édit de Tolérance. Or il l'est bien, mais dans le sens le plus étroit du terme : il tolère à peine les protestants et loin d'en faire des sujets à part entière en octroyant la liberté religieuse à tous les Français, il cantonne l'exercice du culte réformé à quelques places fortes et l'interdit ailleurs. Dès lors, les huguenots seront considérés par les catholiques comme un État dans l'État qu'il s'agira d'éradiquer. Toute la politique de Louis XIII et surtout de Louis XIV consistera en effet à assurer le triomphe en France de la formule adoptée par les États allemands après la fin de la guerre de Trente Ans : cujus regio, ejus religio . Autrement dit, les sujets doivent être de la religion de leur souverain. Louis XIV, traumatisé par la Fronde, n'aura de cesse que de centraliser à outrance l'administration de la France pour contrôler la noblesse frondeuse en l'attachant à Paris et à Versailles. Tout groupe soupçonné d'accointances avec l'étranger sera impitoyablement combattu par lui et par les autres rois de la dynastie des Bourbon : les huguenots de La Rochelle, accusés d'être des alliés de l'Angleterre, les Jésuites, interdits pendant près d'un siècle en France, car réputés trop ultramontains — c'est-à-dire trop inféodés à Rome —, etc.

Comme l'a souligné Tocqueville dans L'ancien Régime et la Révolution, la Révolution française ne fera que reprendre les grands principes de la politique des Bourbon en les radicalisant : la centralisation devient le jacobinisme qui supprime les anciennes provinces pour les remplacer par des départements et entend éradiquer toutes les langues et cultures régionales - souvenez-vous de la célèbre formule du Jacobin Barrère "La Réaction parle bas-breton" - , le gallicanisme des catholiques français se fait carrément anticléricalisme violent sous la Terreur. Entre la constitution civile du clergé de 1790 et la séparation des Églises et de l'État en 1905, il y a en effet une continuité qu'on puisse même faire remonter jusqu'à l'expulsion des Jésuites au XVIIIe siècle ou à la Révocation de l'Édit de Nantes : celle d'un nationalisme sourcilleux qui considère comme des corps étrangers toute entité dont le contrôle échappe à Paris et à l'État. On ne peut être en effet que frappé par le culte de l'État dans lequel communient, en une étrange unanimité, et la droite gaulliste et la gauche marxiste française.

C'est dans ce contexte que prend place la laïcité à la française : un nationalisme étroit en est la face cachée et l'assimilationnisme son mode opératoire. Ce nationalisme français, qu'on trouve à l'état chimiquement pur chez des candidats comme Marine Le Pen, du Front national, ou Jean-Luc Mélenchon, du Front de gauche - vous apprécierez en passant le parallèle frappant entre les noms de leurs partis - est en effet assimilationniste, contrairement au nationalisme raciste dont le parti nazi était le représentant le plus dur. Le nationalisme raciste entend exclure les groupes dissidents de la communauté nationale en les expulsant, voire en les exterminant. Le nationalisme assimilationniste entend au contraire les faire disparaître dans le groupe majoritaire. Si vous voulez en avoir le coeur net, tapez "Mélenchon langue bretonne" sur votre moteur de recherche préféré. Édifiant.

Un ami à moi m'a dit un jour : "Je veux bien que ma fille épouse un Arabe mais à condition que leurs enfants s'appellent Julien et Virginie". Voilà l'essence de l'assimiliationnisme. Les Français veulent bien accueillir des étrangers sur leur sol mais à condition qu'ils deviennent très vite plus français que des Français. D'où leur intolérance vis-à-vis de tout signe extérieur d'appartenance à une communauté minoritaire : hijab, niqab, djellaba, barbe salafiste, etc. On ne s'étonnera pas dès lors que leur lutte contre le "communautarisme" se soit justement concentrée sur de tels marqueurs, baptisés "signes ostentatoires" ou "ostensibles". Pour les Français, une bonne religion est une religion invisible. Elle doit se cantonner strictement à la sphère privée. De même, pour nos Jacobins, une bonne langue régionale est une langue qu'on n'entend pas dans la rue.

Alors, ne noircissons pas le tableau : ce nationalisme assimilationniste a de très bons côtés. La France ne tolère pas l'émergence d'enclaves communautaristes sur son territoire, comme on en voit hélas dans la banlieue de Londres ou aux Pays-Bas. Elle ne tolère pas que la charia y concurrence la loi républicaine. Et c'est tant mieux. De même, les Français sont-ils les champions européens de l'exogamie : 21% des Maghrébins de France épousent des non-Maghrébins, un record européen ; je ne compte plus, parmi mes connaissances, le nombre de Français ou Françaises de souche qui sortent avec des Africains ou des Africaines.

À titre personnel,  j'étais favorable à l'interdiction du hijab à l'École, mais en revanche hostile à celle du niqab dans la rue. Car j'estimais que l'École n'avait pas à encourager l'expression d'idées défendant clairement l'inégalité entre hommes et femmes, mais pensais en revanche que, dans la rue, chacun devait être libre de s'habiller comme il l'entendait. Or, après mûre réflexion, je suis bien obligé de constater que l'interdiction du niqab a envoyé un avertissement sérieux aux salafistes et leur a montré que nous n'étions pas prêts à accepter n'importe quoi, notamment une oppression insupportable des femmes, au nom du respect des opinions de chacun.

La laïcité à la française est donc un Janus bifrons : elle a une face lumineuse et une plus sombre. Sa face sombre est un nationalisme assez intolérant envers l'expression publique des différences, sa face lumineuse une capacité d'intégration des étrangers qu'on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe, une propension à accueillir des gens de tous horizons dans des familles exogames.

Peut-on avoir l'un sans l'autre ? Il est permis d'en douter. Ce modèle est-il exportable ? Il est peu probable qu'il le soit, contrairement à ce que croient beaucoup de nos Jacobins quand ils en parlent comme d'un "républicanisme universaliste".

En ce qui me concerne, je suis attaché à la laïcité à la française, mais je reste parfaitement conscient qu'elle est seulement "à la française".

V7N2 Tribune libre unitarienne vol.7 no. 2. 2011, numéro consacré à la droite religieuse.