V7N2 Tribune libre unitarienne vol.7 no. 2. 2011, numéro consacré à la droite religieuse.

Armageddon Factor dépiste la droite religieuse 

Vivant à Ottawa, Dennis Gruending est un auteur, blogueur et ancien membre du Parlement. Il a publié cet automne, Pulpit and Politics: Competing Religious Ideologies in Canadian Public Life.  On peut lire ses chroniques  au : http://www.dennisgruending.ca/pulpitandpolitics/ .  Traduit de l’anglais.

The Armageddon Factor paru en 2010, a été quatre ans en chantier et se trouve à l’origine dans son article de fond intitulé Stephen Harper and the Theo-cons paru dans le numéro d’octobre 2006 de la revue The Walrus.

Il était grandement temps que l’on écrive un tel livre et McDonald a donc rendu un grand service au public. Elle y développe la thèse que la droite religieuse est passée, par étapes, de la périphérie jusqu’au centre de la vie politique canadienne et qu’elle a consacré ses meilleurs efforts à Stephen Harper et au gouvernement Conservateur.  De son côté, Harper a courtisé une clientèle conservatrice chez les protestants, les catholiques et les Juifs dans le but de l’intégrer dans sa coalition politique.

J’ai souvent abordé cette question dans mon blogue et ailleurs, mais jamais de la façon exhaustive et systématique que McDonald l’a faite dans son livre. Elle raconte comment, lors de son retour au Canada en 2002, après des années passées aux États-Unis, elle a été étonnée d’apprendre le succès avec lequel la droite religieuse avait réussi à s’établir au pays. Ceci est une évolution qui n’a pas été repérée par les grands médias canadiens. Aux États-Unis, on a beaucoup écrit et parlé de l’influence de cette droite religieuse qui a jeté son dévolu sur Ronald Reagan lors de la campagne électorale des années 1980 et qui, depuis, est demeurée un rempart solide pour les Républicains. Les journalistes ont la responsabilité d’enquêter sur de tels liens, mais au Canada ils n’ont eu ni la volonté ni la compétence de le faire. Ils se contentent de croire ces universitaires canadiens qui disent qu’il n’y a pas de droite chrétienne perceptible au Canada. Ils ont tort. N’importe lequel candidat Libéral ou NPD vous dira qu’habituellement la droite religieuse est habile à porter secours aux Conservateurs.

Un récit détaillé

McDonald ratisse large dans ce récit qui rassemble ses lectures, ses interviews, sa participation aux conférences, aux ateliers, aux cultes et salles de classe des gens et des organismes qu’elle a étudiés. Elle traite, un peu trop brièvement à mon goût, de politique partisane – par exemple, du fait qu’on a estimé que la moitié du caucus conservateur était, en 2006, composé de chrétiens conservateurs. Elle écrit au sujet du réseau grandissant d’organismes conservateurs d’inspiration politique ou religieuse qui ont vu le jour au Canada : le Center for Building Democracy* de Preston Manning, le Canada Family Action Coalition,  La maison nationale de prière, Equiping Christians for the Public Square, 4MYCanada – pour n’en nommer que quelques-uns. Elle décrit aussi les médias (télévision, radio et Internet) développés par la droite chrétienne, y compris le moribond 100 Huntley Street, dirigé par David Mainse. Elle parle des écoles, telle l’université Trinity Western, dont les étudiants de premier cycle sont stagiaires dans les bureaux de députés, très souvent dans les bureaux de Conservateurs, et dont les diplômés se déploient partout dans la fonction publique.

On pourrait demander, et quelques critiques de McDonald l’ont fait, quel mal y a-t-il dans l’implication en politique par un groupe de gens motivés par des principes religieux conservateurs ? On doit répondre qu’il n’y a là aucun mal, mais qu’il est tout à fait légitime qu’une journaliste veuille en parler, comme McDonald l’a fait. Si la foi religieuse n’était qu’une question de piété personnelle ou de pratique privée, cela suggérerait un examen approfondi. Mais la foi est en soi un phénomène de société, et, oui, politique.  En fin de compte, la question que l’on doit se poser ce que l’on doit savoir est où ces gens veulent mener notre nation. Je crois qu’ils veulent un état dégraissé et dégagé dans lequel les individus et les organismes religieux récupèrent plusieurs responsabilités en éducation, en adoption d’enfants, en services sociaux et bien d’autres services, et cela, selon leurs critères. Sur celles-ci et sur les autres politiques, que cela soit leur réaction au réchauffement global, au crime ou à la politique du gouvernement face à Israël, la droite religieuse peut être jugée sur qu’elle dit et ce qu’elle fait.

Forces et faiblesses

Plusieurs  groupes et individus ciblés par McDonald seraient selon elle des Chrétiens nationalistes. Ce sont de gens qui veulent que leur pays soit gouverné selon des principes bibliques tels qu’ils les définissent et selon lesquels il y a peu de place pour la diversité, la tolérance, la laïcité ou des religions autres que leur fiévreuse version du christianisme. L’optique de McDonald est à la fois une force et une faiblesse. Une force parce qu’il est important que l’on sache qui finance l’Institut du mariage et de la famille,  le groupe jeunesse de Faytene Kryskow ou le très théocratique Equipping Christians for the Public Square. Une faiblesse parce que McDonald consacre trop de temps et d’énergie sur des gens comme le conservateur du musée « créationiste » d’Alberta, qui est de toute évidence un marginal. McDonald se défend en disant que les marginaux de la veille ont été intégrés au courant dominant, mais j’aurais préféré qu’elle s’attarde un peu plus sur l’Evangelical Fellowship of Canada ou sur les membres du cabinet et du caucus conservateurs.

Cela dit, McDonald est quand même la première à nous offrir une étude de base de la droite religieuse au Canada. C’est peut-être à cause de cela qu’elle est prise a parti par le National Post, porte-parole de la droite, religieuse ou autre. Ce livre devrait être lu par les journalistes ainsi que par les universitaires, les militants de partis politiques – et les pratiquants. Il devrait être utilisé comme outil dans notre vigilance face à ce qui se passe au Parlement, sur les ondes, dans nos écoles et nos universités. La droite religieuse est présente ici et elle ne nous quittera pas. Aussi, il ne s’agit pas d’une force étrangère transplantée d’ailleurs quoiqu’elle subisse une influence américaine certaine. Il y a des membres de ma famille étendue qui correspondent au profil de droite religieuse, dont quelques-uns qu’on pourrait nommer chrétiens nationalistes. Nous nous devons de bien comprendre ces gens et de les interpeller. Voilà une autre lacune du livre. On a l’impression que McDonald décrit une espèce énigmatique.

Une autre histoire à raconter

Enfin, il reste une autre histoire à raconter, quoique j’avoue qu’elle dépassait largement le champ d’études de McDonald. C’est l’histoire des progressistes religieux qui ont été repoussés à mesure que leur église, leur synagogue et leur organisme religieux sont devenus plus conservateurs. Ceux-là sont animés d’une foi qui leur inspire un programme tout à fait différent de celui de la droite religieuse. Si nous devons être le gardien de notre soeur ou de notre frère, comme Barack Obama nous l’a rappelé lors de sa course à l’investiture, nous devons nous préoccuper de la pauvreté chez les enfants, la paix, l’environnement et la justice économique ici comme à l’étranger. Voilà une foi qui est supérieure à ce que la droite religieuse a à offrir et qui sera de retour un jour.

(*note de l’éditeur : Les organismes dont la raison sociale est affichée uniquement en anglais sont nommés ici en anglais)

V7N2 Tribune libre unitarienne vol.7 no. 2. 2011, numéro consacré à la droite religieuse.