Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.

Sur l’humanisme chez les unitariens universalistes, par Léo Poncelet

C’est un grand privilège que d’écrire ce court avant-propos à ce numéro de la Tribune libre unitarienne dont le thème pivot porte sur l’humanisme, un humanisme à saveur unitarienne universaliste. Les lectures croisées de ces cinq articles ici rassemblés, signés par des unitariens, constituent un défi stimulant pour notre imaginaire.

L’humanisme est un horizon indépassable, écrit Fabrice Descamps. Ce philosophe français formule un argument à confondre les antihumanistes de tout acabit, à commencer par Michel Foucault qui évoquait la mort de l’Homme et la fin du sujet dans Les mots et les choses, paru en 1966. Les divers antihumanistes qu’éreinte Fabrice Descamps dans son article deviennent ni plus ni moins sous sa plume cinglante des « arroseurs arrosés ».

Le pasteur unitarien William A. Murry démontre, s’il en était besoin, que depuis environ un siècle l’humanisme est un des fondements de la tradition unitarienne en Amérique du Nord. Cet humanisme, par contre, répond à des préoccupations particulières. L’humanisme unitarien arrime la spiritualité à un naturalisme qui fait appel à la raison tout en encourageant la révérence envers la nature. On trouve beaucoup de sagesse dans cet humanisme unitarien.

Au début des années 1990, la sociologue canadienne Pat Duffy Hutcheon participa à deux congrès annuels de l’Association des humanistes, l’un du Canada, l’autre des États-Unis. Là, elle fit par hasard la rencontre d’humanistes qui lui révélèrent spontanément qu’ils avaient déjà été des unitariens universalistes. Mais, ils avaient finalement quitté en douce leur église. Pour justifier leur départ volontaire, ces ex-unitariens universalistes invoquaient  la progression du mysticisme chez les nouveaux pasteurs et son influence insidieuse dans les communautés unitariennes universalistes.

L’article de William A. Murry, Raison et Révérence, ne fait nullement mention du phénomène de l’exode silencieux sur lequel Pat Duffy Hutcheon attire notre attention. Il met l’accent plutôt sur l’élan enthousiaste des églises unitariennes universalistes envers la philosophie humaniste. Deux voix discordantes?

L’automne dernier, pour la première fois, j’ai assisté à un congrès annuel de l’Association des humanistes du Canada, à Toronto. Je fus quelque peu étonné d’y rencontrer quelques humanistes qui, au hasard d’une conversation, m’ont confié qu’ils avaient déjà été des unitariens universalistes. Mais, allergiques à la fièvre mystique qui s’était emparée de leur église respective, ces ex-unitariens universalistes m’apprennent qu’ils l’ont quittée discrètement pour de bon. De prime abord, ces témoignages semblent corroborer la thèse de l’exode silencieuse de Hutcheon, presque deux décennies plus tard. Mais ne serait-ce pas là donner trop d’ampleur à des observations partielles?

À l’église unitarienne de Montréal, que je fréquente depuis 1984, se trouve une majorité d’humanistes. Certains se disent agnostiques, d’autres athées. Là, je n’ai jamais entendu parler que des humanistes aient quitté l’église pour les raisons invoquées par Hutcheon. Par ailleurs, je fus témoin du départ inopiné de quelques croyants au surnaturel, et dans un cas au moins avec fracas. Ni Hutcheon ni Murry n’ont prévu de tels cas, quoique la situation à l’église unitarienne de Montréal semble plus en accord avec les observations de ce dernier. Malgré tout, on sent à l’église unitarienne de Montréal un certain malaise, un questionnement chez plusieurs membres actuels dont témoignent les deux contributions suivantes d’Emanuel Freitas et de Curtis Murphy.

Celle d’Emanuel Freitas se présente comme une exhortation aux unitariens universalistes à remettre leur regard à zéro, à peser sur le bouton de réinitialisation pour réincarner notre rôle d’hérétiques. Bref, Emanuel Freitas ne propose rien de moins qu’un retour à nos racines radicales. Heureux hasard, sa contribution peut servir de réponse à celle de Curtis Murphy, un jeune apprenti pasteur en manque de racines unitariennes universalistes, et qui se demande où les unitariens universalistes s’en vont dans notre monde en dérive.

Freitas et Murphy nous font prendre conscience que la situation à l’église unitarienne de Montréal est complexe et imprévisible. Pourquoi ne serait-ce pas la même chose ailleurs? Murry et Hutcheon ne se posent pas cette question. Ils ne perçoivent que les aspects fragmentaires d’une situation infiniment plus complexe. Si on en juge d’après la manière dont ils dépeignent les églises unitariennes universalistes en Amérique du Nord, l’idée d’explorer le résultat aléatoire des volontés individuelles au sein des communautés unitariennes universalistes ne semble jamais avoir traversé leurs esprits. 

Bien que lesté d’une forte dose de problèmes qui intéressent avant tout les pratiquants unitariens universalistes, nos cinq auteurs, à travers leur expérience singulière, font  surgir l’universalité, autrement dit une quête de l’« Être humain au-delà des appartenances », sous-titre évocateur de l’ouvrage de l’ethnologue français François Laplantine(1). En fait, ce numéro éveille une série de questions clés sur l’être humain d’intérêt non seulement pour les unitariens universalistes, mais pour tout le monde. La plus cruciale de ces questions est celle-ci : Qu’est-ce que l’Homme? (2)  D’où découlent deux types de questions, les unes à caractère plutôt biologique et philosophique, les autres à caractère plutôt anthropologique. 

Les principales questions du premier type sont les suivantes. Quel est le statut de l’humain au sein du règne animal? L’Homme a-t-il une essence permanente? La raison est-elle la caractéristique qui distingue l’Homme des bêtes, comme le pense René Descartes? Ou, comme lui objecte Jean-Jacques Rousseau, serait-ce plutôt la liberté qui distingue l’Homme de l’animal? Rousseau fait de la personne humaine le sujet de l’Histoire. À ses yeux, il n’y a pas d’essence humaine permanente. L’être humain est perfectible. Il faut savoir que la perfectibilité humaine est aussi une idée tenace chez les unitariens.

Maintenant, les principales questions du second type. L’archéologue britannique Gordon Childe(3) en s’appuyant sur de nombreuses fouilles archéologiques confirme, un peu à son insu, l’idée de Rousseau, à savoir que l’Homme se forge lui-même. Quel est le rapport entre la culture et la nature, entre l’inné et l’acquis?(4) Quel rapport entre la raison et le cœur de l’Homme dans l’histoire populaire de l’humanité?(5) Pourquoi les humains ont-ils des Cultures?(6) Comment comprendre l’unité dans la diversité? Comment comprendre l’origine de cette diversité?  

Finalement, cela nous ramène à l’une des questions ultimes de notre temps : la nature du mal, et la possibilité de choisir entre le bien et le mal(7), laquelle à son tour demande une réponse aux deux questions suivantes : L’Homme est-il en voie de disparition?(8) L’avenir de l’Homme dépend-il de nous? 

Selon Ashley Montagu et Floyd Matson (9), l’Homme a besoin d’un réveil de conscience radical pour ne pas périr de son propre fait. « La possibilité de la réalisation d’une humanité pleinement épanouie, écrivent-ils, — la transformation de l’espèce Homo sapiens à Homo humanus — repose sur notre redécouverte du monde perdu du sentiment de la fraternité, source de toutes nos interrelations. Avant de concevoir de nouveaux horizons, avant de s’engager dans une quelconque entreprise audacieuse, il nous faut revenir à la raison — ou périr de façon absurde ».

« L’histoire n’évolue pas sur un rythme régulier, mais par bonds », écrit llya Prigogine dans son avant-propos à La Nouvelle Page de Ferderico Major(10). Dans la conjoncture du temps présent, si nous ne pouvons pas prévoir le futur, nous pouvons par contre le préparer, le construire dans un esprit de collaboration, fort des grandes traditions culturelles du passé. Bref, nous avons la possibilité d’écrire la nouvelle page où la civilisation de guerre céderait la place à une culture de paix. 

Les unitariens universalistes s’inscrivent dans cette mouvance qui ouvre nos horizons sur la valeur inhérente et la dignité de chaque personne humaine dans le monde pour animer notre époque d’un souffle nouveau.

Références :

1.       Laplantine François. Je, nous et les autres. Manifestes, Le Pommier-Fayard, France, 1999.

2.       Ferry, Luc & Vincent, Jean-Didier. Qu’est-ce que l’homme? Sur les fondamentaux de la biologie et de la philosophie.  Poches Odile Jacob, Paris, 2011 et Kahn, Axel. L’homme, ce roseau pensant…Essais sur les racines de la nature humaine. Nil éditions, Paris, 2007.

3.       Childe, V. Gordon. Man Makes Himself.  A Mentor Book, New York 1951.

4.       Fox Keller, Evelyn. The Mirage of Space between Nature and Nurture.Duke dUniversity Press, Durham & London 2010.

5.       Harman, Chris. Une histoire populaire de l’humanité. Boréal. Montréal, 2012.

6.       Carrithers, Michael. Why Humans have Cultures: Explaining Anthropology and Socail Diversity. Oxford University Press, New York, 1992.

7.       Fromm, Erich. Le coeur de l’homme. Petite bibliothèque Payot, Paris, 1964. Khan, Axel & Godin, Christian. L’Homme : le bien et le mal. Stock, 2008.

8.       Guillebaud, Jean-Claude. L’Homme est-il en voie de disparition? Les grandes conférences, Éd. Fides, Montréal, 2001.

9.       Montagu, Ashley & Matson, Floyd. The Dehumanization of Man. McGraw-Hill Book Company, New York, 1983.

10.  Mayor, Frederico. La nouvelle page, Avant propos d’Ilya Prigogine. Édition du Rocher/Éditions UNESCO, 1994.


Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.