Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.

Raison et révérence : un humanisme religieux pour notre temps, par William R. Murry

Cet article de William R. Murry est traduit de l’anglais.  Ce pasteur émérite de la communauté unitarienne universaliste de River Road et ancien président de la Meadville Lombard Theological School  est aussi auteur du livre Reason and Reverence Skinner House. 2006. Son article « La foi naturelle : Comment l’évolution darwinienne changea la religion libérale » est paru dans le numéro précédent de la Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion.

 

Je suis un partisan de l’humanisme religieux, une tradition qui fait partie du mouvement unitarien depuis presque un siècle. Durant toute cette durée, les humanistes ont été majoritaires. Aujourd’hui, ils formeraient, selon les derniers sondages, environ cinquante pour cent de nos membres.

Conséquemment, à certains moments, en tant qu’humanistes, nous avons été la cible de critiques non seulement de la droite religieuse, mais aussi de notre propre association unitarienne universaliste. Nous avons été blâmés par Jerry Falwell, Pat Robertson et leurs partisans pour tous les maux qui selon eux affligeraient l’Amérique, tels le droit à l’avortement, les programmes anti pauvreté, le mouvement féministe, les droits des homosexuels, l’éducation sexuelle, et les lois proscrivant la prière à l’école publique.

Nous avons le courage d’assumer ces critiques; oui, en tant qu’humanistes, nous affirmons avec fierté d’avoir pris part à ces nouveautés. Celles-ci, c’est un fait vérifié, ont été salutaires et hautement morales.

Au sien de notre propre mouvement religieux, on n’a pas manqué de nous reprocher notre perspective dite trop anthropocentrique, trop rationaliste, et surtout notre trop grand optimisme à propos de la nature humaine, de manquer de spiritualité, d’afficher un esprit étriqué. Ces critiques s’adressent peut-être à humanisme conventionnel, mais sûrement pas à l’humanisme que j’appelle le naturalisme l’humaniste et religieux. Ce nouvel humanisme conjugue l’humanisme avec le naturalisme religieux. C’est le topo de mon récent ouvrage : « Reason and Reverence :Religious Humanism for the 21st Century ». Cette recherche explore plusieurs objectifs simultanément : repenser l’humanisme en profondeur; réduire l’écart entre les théistes et les humanistes en surmontant l’ancien antagonisme qui les a trop souvent déchirés; prôner l’humanisme religieux pour notre mouvement.

Permettez-moi ici de vous expliquer ce que j’entends par le naturalisme humaniste et religieux. Le naturalisme religieux a deux caractéristiques principales. Primo, il ne reconnaît aucun surnaturel. Il n’y a aucune sphère surnaturelle ni aucun Dieu surnaturel. Il n’existe que l’ordre naturel et les êtres humains; nous sommes des produits naturels issus de causes naturelles. Nous sommes l’une des innombrables créatures, chacune unique et spéciale, issues de la prolifique nature, et faisant partie de la même toile interdépendante. L’humanisme a toujours admis cela. Mais secundo, ce qui est nouveau, c’est que mon humanisme donne un sens religieux et spirituel au monde naturel. Chez les unitariens, ce type d’humanisme religieux remonte à l’essai célèbre de la « Nature » de Ralph Emerson dans lequel celui-ci accentuait le caractère religieux du monde naturel. Vers le début de son essai, il écrit : « Supposons que les étoiles n’apparussent qu’une seule nuit à chaque mille ans, les hommes se seraient vus confrontés au problème de la croyance à cette manifestation de la cité de Dieu, de son adoration et du maintien de son souvenir durant des générations! Mais ces beautés étincelantes illuminent plutôt chaque nuit l’univers de leur sourire céleste ». Et d’ajouter : « Les étoiles suscitent malgré tout une certaine révérence, car, bien que toujours visibles, elles sont inaccessibles; au fond, tous les objets naturels font naître en nous un tel sentiment, si on veut bien y penser sérieusement ».

À la nuit venue, j’aime sortir, puis regarder le ciel illuminé de mille étoiles scintillantes, la plupart plus gigantesques que notre propre soleil; et les yeux pleins d’étonnement pendant que je médite sur l’immensité inimaginable de ce que je vois et sur la distance incroyable qui sépare chacune des étoiles, je suis interpellé par le sens de ma destinée et renvoyé à la vanité des choses terrestres.

Donc, le naturalisme excite en nous l’admiration de la vie et de l’univers, mêlée de respect et de révérence. Cette dimension spirituelle manque à l’humanisme conventionnel. Le naturalisme religieux est le socle sur lequel on pourrait bâtir un humanisme qui inclurait cette dimension spirituelle.

L’humanisme religieux proclame la valeur intrinsèque de chaque être humain. Il maintient qu’en tant qu’êtres humains, nous trouvons du sens à nos vies par le don de soi et par une quête spirituelle, en promouvant le bien et en évitant le mal. L’humanisme religieux remet en valeur la raison et la pensée critique comme moyen pour chercher la vérité et guider nos actes. Il nous enseigne à aimer la vie ici et maintenant sans s’attendre à une vie après la mort. Il tient en estime la probité intellectuelle et libère du joug de la superstition. En niant le surnaturel, l’humanisme religieux remet forcément le destin du monde entre nos mains. Il est optimiste quant au futur. Mais il faut mettre un bémol à cet optimisme sachant qu’en tant qu’humains nous plaçons trop souvent notre intérêt avant le bien commun. Il attache une grande importance à la rencontre des humains au niveau de la communauté religieuse comme moyen pour approfondir leur compréhension, soutenir et affermir leurs valeurs, célébrer les rites de passage, et oeuvrer de concert à la construction d’un monde meilleur.     

Le naturalisme religieux humaniste est un point de jonction entre ces deux approches. Il débouche sur une philosophie religieuse qui, selon moi, donne un sens plus profond à notre mode actuel de vie libérale et à nos problèmes courants, une plus grande plénitude et un but à la vie humaine sans devoir sacrifier son honnêteté intellectuelle. Cet humanisme est plus ouvert et inclusif. Il parle à la fois au cœur et au cerveau. L’humanisme s’arrime bien avec le naturalisme religieux parce qu’il procure les valeurs qui manquent au naturalisme et que le naturalisme religieux sensibilise à la dimension religieuse et spirituelle qui manque à l’humanisme.

Voyons tout cela point par point, en premier : le naturalisme religieux.

Le monde naturel regorge d’une foule d’exemples suscitant une admiration mêlée de respect, de l’émerveillement et de la révérence. Considérons-en un de ces exemples.

Le bécasseau maubèche rufa (calidris cautus/red knot), oiseau infatigable, se lance annuellement en bande dans des manœuvres aériennes entre ses aires arctiques de reproduction et ses aires d’hivernage dans la Terre de Feu, à la pointe de l’Amérique du Sud, un périple de 30 000 kilomètres. Lorsque la période de nidification a pris fin, les bécasseaux maubèches reviennent dans le sud pour muer et ensuite s’apprêtent à retourner vers le nord à partir de février; leur énergie est tout entière mobilisée pour le renouvellement des plumes. Ils s’alimentent plus que d’ordinaire pour fabriquer des tissus graisseux. 

Depuis des siècles, ces oiseaux font des haltes migratoires sur les estuaires et les plages de l’Atlantique pour venir y glaner de la nourriture, toujours dans les mêmes habitats. Ils volent sans escale pendant une semaine depuis la côte du nord de l’Amérique du Sud jusqu’à la baie du Delaware; ils arrivent au moment où les limules déposent des millions d’œufs. Là, ils s’en gavent jusqu’à la prochaine escale sur les îles du nord dans la baie d’Hudson durant la longue saison estivale. Là, ils s’accouplent et se reproduisent. Au terme de l’incubation, à la mi-juillet, les femelles s’éloignent vers le sud, laissant aux mâles le soin d’élever la couvée. Dix-huit jours plus tard, les mâles leur emboîtent le pas, laissant les oisillons, qui savent maintenant voler, se débrouiller tout seul. Vers la fin du mois d’août, les jeunes bécasseaux maubèches, à leur tour, mettent le cap sur le sud. Ce qui est incroyable, c’est qu’ils parcourent, sans l’enseignement d’adultes, la voie migratoire de quinze mille kilomètres faisant les escales sur les mêmes plages et dans les mêmes marais pour s’alimenter. Comment cela est-il possible? Comment peuvent-ils suivre une voie migratoire qu’ils ne connaissent pas et arriver à destination? Pour les scientifiques, ces jeunes oiseaux migrateurs savent déchiffrer la carte dont le miracle de la génétique les a pourvus à la naissance. Mais ce n’est encore qu’une supposition et cela ne fait que mettre davantage en relief à la fois le mystère et la nature imprévisible de la vie.

Chez beaucoup de gens, y compris moi, la nature éveille un peu les mêmes émotions que celles qu’un dieu surnaturel éveille chez les adeptes d’une religion traditionnelle. À titre de naturaliste religieux, c’est avec étonnement et émerveillement que je contemple la nature et son incroyable grandeur, sa beauté, sa complexité et sa force; j’éprouve un plaisir apaisant parmi ses arbres ou près de ses cours d’eau, je me sens rafraîchi et ragaillardi en me promenant dans ses bois; la révérence s’empare de moi quand je fixe à la claire nuit mon regard sur le ciel scintillant de milliers d’étoiles, la plupart plus grandes que notre soleil. Quand je pense à l’infiniment grand et à l’infiniment petit, je suis stupéfait. Que l’univers soit, comme l’annonce le titre d’un livre par le physicien Freeman Dyson,  infini dans toutes les directions va au-delà de mon entendement. Je trouve que plus la science me fait découvrir le monde, plus je deviens muet d’étonnement. Que je puisse voir à l’œil nu les étoiles qui sont à dix mille années lumières me laisse interloqué; que l’ADN dans une seule cellule de mon corps soit si minime que je suis incapable de la voir; que si on pouvait l’étirer, il atteindrait la longueur de mes bras jusqu’au bout à l’autre de mes doigts; et qu’il y ait des milliards de cellules dans mon corps et assez d’ADN dans ces cellules pour se rendre au soleil et en revenir une douzaine de fois, de tels faits ne cessent de m’émerveiller et m’étonner. Et le fait que la galaxie de la Voie lactée comprenne un milliard d’étoiles et que l’univers contienne au moins cinquante milliards de galaxies, donc des milliers de milliards d’étoiles semblables à notre soleil, me remplit d’un étonnement indicible.

Je suis éberlué de voir que mon corps comprend dix milliards de cellules et que mon cerveau contient environ cent milliards de neurones et cent mille milliards de synapses. Je suis fasciné par les aptitudes des créatures non-humaines comme le bécasseau maubèche. Les déchaînements de la nature, les tremblements de terre, les ouragans, les tsunamis sont également une source d’émerveillement. Que les forces de la nature soient capables de détruire les êtres humains et les créations humaines, cela certes est quelque chose de déplorable, mais ces dévastations ne sont causées par aucune malveillance, et ne sont certainement pas une intervention divine, comme certains le disent parfois. La nature a des similitudes avec les trois dieux principaux du panthéon hindou, Brahmâ, Vishnou et Shiva. Le dieu Brahmâ symbolise le créateur, Vishnu représente le conservateur et Shiva représente le destructeur dans le cycle de l'existence. Pour les naturalistes religieux, vivre dans un paysage naturel, c’est en soi une expérience spirituelle.

La nature nourrit et nous sustente. C’est à juste titre que les gens parlent de la terre mère ou de notre mère la terre. Nos liens avec la nature sont profonds et intimes.

Alors, pour répondre aux critiques que l’humanisme serait un culte de l’humanité repliée sur elle-même, c’est clair que ce n’est pas le cas pour le naturalisme humaniste religieux. Dans celui-ci, la nature, le cosmos naturel occupe un premier plan. Nous sommes portés par eux pour exister, évoluer et être tout bonnement.  

Maintenant, j’aimerais faire quelques suggestions sur la spiritualité en me plaçant dans la perspective du naturalisme humaniste religieux.

Cette démarche apporte un démenti à tous ceux qui disent que l’humanisme est en manque de spiritualité. Pour moi la spiritualité veut dire aimer la vie et être reconnaissant de pouvoir faire œuvre de vie sur cette magnifique terre. Elle se rapporte au sentiment de révérence, d’admiration mêlée de respect et d’étonnement que nous éprouvons en vivant dans cet incroyable univers. Le défunt Carl Sagan a écrit : Lorsqu’on reconnaît notre place dans l’immensité des années lumières et le passage des âges, quand on saisit la complexité, la beauté et la subtilité de la vie, alors cet élan, ce sentiment mêlé d’allégresse et de réserve, est bel et bien spirituel.

Pour moi, la spiritualité n’a rien à voir avec l’au-delà; la spiritualité encourage un esprit d’ouverture envers la vie dans ce monde, elle est animée par un élan du cœur où palpite la vie. Son esprit s’oppose à nos habitudes d’esprits qui se révèlent dans leur manque de souci de comprendre notre société en profondeur, trop assujetties au consumérisme de notre culture. Cet esprit spirituel se révèle par son détachement vis-à-vis du superflu, de tout ce qui est sans importance dans cette vie.

Parker Palmer a défini la spiritualité comme l’aspiration éternelle de l’humain à vouloir faire partie de quelque chose de plus grand que son propre ego. Pour les humanistes, cela veut dire devenir solidaire d’une cause et faire partie d’une institution plus grande que nous, vouée à l’avènement d’un monde meilleur. Cette cause peut être l’humanisme en tant que tel, ou l’universalisme unitarien, ou la liberté, ou la justice sociale, ou d’autres possibilités du même genre.

J’ai aussi la certitude qu’au cœur de l’humanisme spirituel se cache la gratitude. Celle-ci est un état d’esprit qui nous amène à considérer la vie comme un don au lieu d’une malédiction. La gratitude nous transforme en quelqu’un qui éprouve la joie de vivre au lieu de pleurnicher et de se plaindre tout le temps. Elle ranime en nous la flamme de la mourante langueur de la vie spirituelle.

Cultiver un profond et inébranlable sens de la gratitude est nécessaire pour entreprendre un voyage spirituel qui soit couronné de succès. Montrez-moi une personne pleine de gratitude, et je vous montrerai un cœur en joie, une personne qui accueille avec grâce le don de la vie.

La gratitude est une attitude fondamentale envers la vie; elle nous prédispose à nous sentir comblés de bonheur par les moindres choses : la couleur automnale des feuilles, le son mélodieux des oiseaux qui chantent au point du jour, les vagues de la mer qui déferlent sur les berges, le rire irrépressible d’un enfant, et la compagnie de nos bons amis. Le grand mystique médiéval Maître Eckhart a dit : « que vous n’ayez fait qu’une seule prière dans votre vie, et que celle-ci soit tout simplement, MERCI, cela est suffisant. » 

La gratitude est un gage d’affection religieuse primordiale. Elle est une partie intrinsèque de la spiritualité humaniste.

Posons maintenant notre regard sur les problèmes de la Nature Humaine sous l'angle du naturalisme humaniste religieux.

L’humanisme religieux a aussi été accusé d’être trop optimiste quant à la nature humaine, parce que nous occultons la dimension maléfique de l’humain. Je suis gêné par la pensée que l’humanisme accentuerait la grandeur de l’être humain et les possibilités innombrables du progrès humain sans dire un mot sur les horreurs indescriptibles commises par les humains. Corliss Lamont dans son livre très estimé, The Philosophy of Humanism, a exprimé sa croyance que les êtres humains (…) peuvent édifier une citadelle durable de paix et de beauté sur cette terre. J’aimerais bien pouvoir y croire, mais ce serait nier contre évidence les guerres des cent dernières années, les persécutions, la tyrannie, l’Holocauste, la torture, le terrorisme. Bref, ce que nous appelons l’inhumanité de l’homme par l’homme nous a obligés à repenser notre compréhension de la nature humaine.

Il n’y a aucune exigence inhérente à l’humanisme religieux signifiant qu’il faille ignorer le côté diabolique et destructeur de l’humanité, et chanter seulement les merveilles de la nature humaine. Sans que l’être humain déchoie dans notre estime, nous pouvons souligner l’ampleur et l’importance du mal moral dans le monde dont les sources découlent de l’intérêt personnel, de l’orgueil démesuré et de l’égocentrisme devenu arrogance et désir de puissance. Nous les humains sommes capables d’actions autant courageuses et vertueuses qu’odieuses et dépravées.

Je ne crois pas que les êtres humains soient intrinsèquement bons ou méchants. Nous sommes éducables, plus précisément nous devenons des personnes morales ou immorales, ce qui s’explique en grande partie par la façon dont nous avons été élevés et aux  conditions sociales dans lesquelles nous vivons. L’humanisme religieux a besoin de promouvoir l’éducation parentale, nous devons travailler à forger les conditions pour une société plus humaine et bienveillante, y compris une répartition des revenus plus juste et équitable, et aussi une opposition à la discrimination sous toutes ses formes plus odieuses les unes que les autres. Je ne crois pas à l’utopie, mais je crois que les sociétés sont en mesure de faire mieux, surtout dans ce pays, où existent de la richesse et un savoir-faire. Ce qui manque est la volonté, l’engagement.

L’humanisme religieux soutient que les êtres humains font partie de l’ordre naturel. Nous sommes cent pour cent des êtres physiques. Nous ne sommes pas constitués d’une âme immortelle logée dans notre corps physique tel que la religion et la philosophie occidentales nous l’ont enseigné depuis plus de deux mille ans. Ce qu’on appelle l’esprit ou l’âme est tout simplement le fonctionnement de trillions de cellules dans notre cerveau, probablement l’organisme le plus complexe qui soit résultant de l’évolution.

Nous sommes immortels en ce sens que nous continuons à vivre dans les souvenirs de ceux qui nous ont aimés et dont nous tenions une place dans leur vie, et nous continuons d’exister par nos contributions destinées à rendre le monde plus habitable. Une chose est sûre, notre vie est la seule et unique. L’important est qu’elle soit bonne et féconde en sorte que le monde devienne plus habitable qu’il l’était à notre naissance, au maximum de nos talents respectifs.  

Comment savons-nous ce qui est vrai?

L’humanisme a été également attaqué pour être trop rationnel. On nous trouve peu chaleureux, peu passionnés et peu bienveillants. Les lumières de la raison éliminent les sentiments, incitent à la froideur. Mais chose certaine, l’usage de notre raison et de notre intelligence a été la source du progrès dans presque tous les domaines de l’entreprise humaine, y compris d’ailleurs la religion qui a su suivre ce même sillon. Les UUs, quelle que soit la théologie, peuvent se sentir fiers d’avoir adopté une démarche où l’irrationnel a été carrément évacué de la religion.

Cela étant dit, dans notre quête de la vérité et notre processus décisionnel, il nous faut insérer les émotions. Et de récentes études montrent que la raison et les émotions ne sont pas séparables et dissociables comme on l’a souvent supposé. Au contraire, nos sentiments envahissent notre mode de pensée, et d’ailleurs c’est ce qui nous fait humains.  Notre esprit est constitué à la fois de rationalité et d’affect. est celle inspirée par l’amour et guidée par la connaissance.   

Le titre de mon livre ainsi que de cet exposé est Raison et Révérence. La Raison, cette capacité de penser en critique et de manière constructive, a permis nos nombreuses réalisations scientifiques et médicales, ainsi que nos progrès technologiques, mais seule la Révérence, comprise comme une émotion d’admiration mêlée de respect, peut nous préserver de l’orgueilleuse arrogance qui réduirait à rien tout le bien que nous avons accompli. Comme Paul Wooddruff a écrit dans son petit livre au style élégant intitulé Reverence La révérence commence par une profonde compréhension de la finitude humaine. C’est la révérence qui empêche les êtres humains d’agir comme des dieux. Elle est essentielle pour une véritable humanité. Et bien que la révérence ne soit pas seulement une qualité religieuse, une religion sans un sens profond de la révérence n’est nullement une religion. Pour le naturalisme humaniste religieux, notre attitude envers la vie, autant humaine que nonhumaine, est une forme de révérence.

L’environnement

Joindre l’humanisme et le naturalisme religieux tourne à l’avantage d’une solide éthique environnementale. L’humanisme a historiquement fait valoir l’être humain sans égard envers notre environnement naturel. Cela est peut-être excusable puisque l’humanisme a commencé à peu près cent ans avant que nous ayons pris conscience de l’impact de l’industrialisation sur l’environnement.  Mais quand vous fusionnez le naturalisme avec l’humanisme vous obtenez une éthique environnementale basée non seulement sur les effets pervers de la crise environnementale sur les êtres humains (bien que cela soit important), mais aussi sur la valeur inhérente et sacrée du monde naturel. Cela donne une double base pour une solide éthique environnementale, chose essentielle dans un monde menacé par la destruction de l’environnement. 

Maintenant quelques réflexions sur l’éthique dans cette perspective.

Il y a quelques années, une vieille amie vint visiter la congrégation où j’officiais et entendit un sermon sur la justice sociale. Pendant que nous causions durant la pause café elle demanda : Mais sans Dieu quel est votre fondement pour l’éthique et la morale? Pourquoi ce souci pour la justice sociale? Pourquoi se préoccuper d’être bon?     

L’idée qu’une vie éthique dépende sur la croyance en Dieu et l’obéissance à ses commandements imprègne notre société. C’est la raison pour laquelle il y a une idée fausse couramment répandue que l’humanisme est contraire à l’éthique, n’ayant aucune base pour distinguer entre le bien et le mal.

Cette idée suppose que la croyance en Dieu est la source de la moralité. Mais cela est complètement faux. D'abord, on trouve un certain enseignement moral dans les cultures non théistes. L’exemple le plus notable est celui de Confucius qui enseignait la règle d’or quatre cents ans avant l’ère commune. On retrouve une variété de cette maxime à l’époque préchrétienne en Grèce, chez les Romains et en Inde.

Au lieu de croire que Dieu serait la source de l’éthique, l’humanisme religieux est en accord avec les recherches récentes qui démontrent que les principes éthiques et moraux sont créés par les êtres humains. Nous avons hérité des sentiments et des comportements de nos ancêtres pré humains. La vie en société a obligé les premiers humains à développer des codes et des pratiques qui protégeaient les uns les autres du tort et qui garantissaient la confiance et favorisant l’honnêteté et la coopération.

Les recherches sur le système nerveux, la neuroscience, ont démontré que notre cerveau est devenu branché en cours de l’évolution pour répondre à des préceptes moraux. Ceux qui coopèrent ont tendance à vivre plus longtemps et à produire une progéniture plus nombreuse. L’hérédité a donc favorisé la coopération et l’empathie comme une prédisposition génétique à la base du comportement de notre espèce. L’imagerie cérébrale a récemment aussi démontré que la générosité et l’altruisme stimulent l’aire primaire du cerveau qui s’active en réponse à la faim et à la sexualité. Celles-ci provoquent une sensation de plaisir et de satisfaction. Donner fait plaisir; nos cerveaux sont branchés pour l’altruisme. Les enseignements de Jésus voulant qu’on tire plus de bonheur à donner qu’à recevoir sont corroborés par la neuroscience.   

Le regretté pasteur UU, John Ruskin Clark, a dit cela merveilleusement : Les normes qui respectent le bien et rejettent le mal, la justice et l’injustice ne sont pas nées toutes faites dans la tête de quelqu’un; elles se sont développées lentement au fil des générations par essai et erreur; tirer avantage de l’expérience des autres fait partie de ce que veut dire être humain; reconnaître que les idées du bien et du mal découlent de l’expérience humaine, c’est leur donner une solidité intemporelle (…) la prise de conscience que la moralité est empiriquement fondée n’infirme pas les normes traditionnelles; cela les renforce énormément.

La révérence envers la vie est le principe éthique de base pour un naturalisme humaniste religieux. Albert Schweitzer croyait que la révérence envers la vie surgissait de notre profonde envie de vivre, de l’instinct naturel de survie. Au plan de l’éthique personnelle, la révérence envers la vie a trait à l’amour et à la compassion que nous ressentons les uns pour les autres, un amour qui dénote le respect et la reconnaissance de la dignité et de la valeur de chaque personne. Quant à la dimension sociale de l’éthique, la révérence envers la vie a trait à la justice et à l’équité, et au respect du monde naturel. Cela veut dire que nous sommes les mandataires et les intendants de la nature et que nous sommes responsables du respect du caractère interdépendant de toutes les formes d’existence qui constituent une trame dont nous faisons partie, comme l’affirme notre septième principe.

Mais qu’en est-il de Dieu?

J’ai employé le terme le naturalisme humaniste religieux, car c’est aussi possible d’être un naturaliste théiste religieux. Mais le dieu du naturalisme humaniste religieux n’est pas une divinité surnaturelle traditionnelle, mais une force intrinsèque de la nature. Dans mon livre, je raconte l’épisode où le pasteur Scott Alexander et moi, nous avions prononcé devant la congrégation, où j’ai officié pendant dix-sept ans, un discours en deux parties sur l’humanisme. Scott résuma très bien l’humanisme insistant sur les trois points avec lesquels il était d’accord, puis ajouta. Je me considère un humaniste avec fierté et ferveur, dit-il, mais il s’affiche aussi comme un théiste naturaliste et mystique parce qu’il croit que quelque chose qu’il appelle l’esprit de Dieu anime le monde et toutes les choses vivantes. Il pense à cela comme une forte présence spirituelle de l’amour, de la vertu, de l’allégresse et de l’espoir. Mais il ne considère nullement Dieu comme une divinité surnaturelle et autoritaire. 

Je pense qu’il parle pour beaucoup d’unitariens universalistes. La plupart des théistes UUs que je connais nient l’existence d’un Dieu surnaturel, mais acceptent le genre de Dieu dont nous parle Scott. Cette différence est très importante.

Un Dieu surnaturel (comme George Lakoff nous l’a appris), notamment celui qui est symbolisé par le père, a tendance à être autoritaire, à donner des ordres, à exiger l’obéissance et à instiller la peur chez ses partisans. Les gens qui croient à ce genre de Dieu aspirent à une société qui s’appuie sur un fort régime militaire, une société qui punit les criminels sévèrement y compris la peine capitale, une société où la place de la femme est à la maison et dans laquelle il est correct que les homosexuels et les lesbiennes soient victimes de discrimination.

Le Dieu surnaturel se voit en général représenté comme un modèle masculin, et cela sert à justifier une forme de société patriarcale ainsi que la discrimination sexuelle envers la femme que l’on perçoit comme inférieure, et cela a abouti à la subordination des femmes et à son traitement comme citoyennes de seconde zone. Et bien entendu, cette inégalité est pire encore dans les pays islamiques.

Le théisme naturaliste, d’autre part, a tendance à se représenter dieu sur le modèle féminin, par exemple la Mère Nature, donc dans des termes plus tendres, moins punitifs, moins critiques, plus maternels et humains. Les gens qui croient à ce genre de dieu ont tendance à élever leurs enfants dans un milieu plus attentionné, plus chaleureux caractérisé par le dialogue et la coopération. Ils favorisent une société qui accentue l’égalité entre les hommes et les femmes, la paix, la justice et les pourparlers internationaux.  Nous les humains sommes des animaux symboliques, et je crois que les symboles que nous associons aux dieux ont une grande importance.

Je crois que la grande majorité des unitariens universalistes, théistes ou humanistes, sont des naturalistes religieux. Je crois que cela est une des choses qui nous fait uniques. Je crois aussi que c’est le ciment qui nous lie ensemble.

Si ce que je dis est vrai, cela veut dire que les humanistes UUs et les théistes UUs partagent une base commune qui est plus importante que leurs différences.

Quand la vaste majorité des Américains disent croire en Dieu, ils ont à l’esprit un dieu supernaturel, un Dieu qui, en terme populaire, est vu comme l’homme d’en haut, le père céleste, et c’est le dieu que les joueurs de base-ball indiquent quand ils réussissent un coup de circuit pour donner crédit à quelque chose de plus que leurs stéroïdes

La différence entre le naturalisme humaniste religieux et le supernaturalisme est importante. Qu’il soit théiste ou humaniste, le naturalisme religieux appartient à la même famille.

Conclusion : Deux récits.

Chaque vision religieuse a besoin d’un récit, et le naturalisme religieux humaniste en a deux, l’un rattaché à l’humanisme, l’autre au naturalisme. Le récit sacré des humanistes religieux comprend l’odyssée de la lutte de l’espèce humaine pour la liberté, tant politique que religieuse. C’est l’histoire de la lutte pour l’abolition de l’esclavage autant dans l’antiquité que dans le monde moderne. C’est l’histoire des prophètes hébreux qui tentèrent de transformer le judaïsme d’une religion juridique et ritualiste à un engagement éthique. C’est l’histoire de la Réforme protestante qui cherchait à libérer la religion de l’autorité cléricale et ecclésiastique. C’est l’histoire de la réforme de Bouddha de l’hindouisme et de la libéralisation de l’Islam. C’est l’histoire des premiers unitariens en Europe et en Amérique qui insistaient sur la liberté de croyance et l’usage de la raison dans l’interprétation de la signification religieuse et des universalistes qui ont libéré les gens d’un Dieu courroucé et punitif pour le remplacer par un Dieu d’amour. C’est l’histoire de tous ceux qui cherchaient à purger la religion de l’autoritarisme et qui se sont battus pour une plus grande liberté politique au fil des âges. C’est l’histoire de la libération des esprits de la superstition et des religions dogmatiques qui encouragent l’intolérance et la haine. C’est l’histoire des hommes et des femmes qui ont œuvré pour l’égalité des droits pour les gens de couleur et pour les femmes et pour les personnes de toutes orientations sexuelles. Le récit humaniste est l’histoire de tous ceux qui ont œuvré pour faire en sorte que la vie humaine devienne en réalité plus libre, et par conséquent plus humaine.

 Chaque vision religieuse a aussi besoin d’un récit qui explique l’existence du monde, la place de l’homme dans celui-ci, tout autant que le déroulement de la vie et sa signification. Le récit traditionnel qui sous-tendait la culture occidentale n’est plus valable pour beaucoup d’entre nous, par contre la science moderne nous a donné un nouveau récit qui contient une multitude de paliers de riches significations du monde qui se rapportent à son impressionnante évolution cosmique et biologique. Ce récit-là se rattache au naturalisme religieux.

C’est bien un récit religieux, car il nous fait sortir de nos petits mondes centrés sur nous-mêmes soi et nous permet de nous percevoir comme faisant partie d’un gigantesque système vivant qu’on appelle le cosmos. Ce récit donne un plus grand sens à nos vies et nous engage dans une voie éthique plus globale.

L’évolution cosmique et biologique base le récit sur lequel se construit le naturalisme religieux et qui fournit à l’individu une vision du monde lumineuse et le sentiment d’appartenir à un processus plus grand que soi. Le big bang commence à nous donner la vision d’un univers comme une réalité unique, un long processus de changement et de développement, un spectaculaire panorama s’étendant devant nous, l’histoire universelle de l’humanité, notre histoire. Le récit de ce processus cosmique complexe est sans pareil pour nous rendre moins orgueilleux, et quand nous nous mettons à vouloir imaginer sa magnitude, nous ressentons de la stupeur. Ce récit est sans pareil pour susciter la révérence quand nous ressentons son pouvoir ainsi que le respect et l’étonnement quand nous nous représentons sa beauté. Il est sans pareil pour nous donner une cosmologie basée sur la science qui nous dit comment nous sommes devenus ce que nous sommes et de quoi nous sommes faits. Les éléments de base de notre corps (carbone, calcium, fer) ont été forgés à l’intérieur de supernovas, des étoiles mourantes, et ils ont des milliards d’années. Nous sommes, en effet, issus de poussières d’étoiles. Nous sommes intimement reliés à l’univers. Sans aucun autre récit, il nous apprend que nous sommes membres d’une même famille, partageant le même code génétique et une histoire commune, et il évoque la gratitude et l’étonnement pour le don de la vie en tant que tel et nous incite à adopter un mode de vie responsable. Ce récit est sans pareil pour donner du sens et un but aux êtres humains en tant qu’agents responsables du stade actuel et futur de l’évolution, l’évolution psychosociale.

Le récit de l’évolution est l’histoire de chacun de nous, mais il est tout particulièrement l’histoire dont se réclame le naturalisme religieux. C’est le récit du pouvoir créatif de l’énergie-matière et du pouvoir de changement et d’adaptation de la cellule vivante. C’est l’histoire du développement et de la transformation des êtres vivants. C’est notre récit sacré.

Terminons avec une citation de Carl Sagan. Une religion qui a insisté sur la magnificence de l’univers, telle que révélée par la science moderne, pourrait être en mesure de faire émerger des réserves de révérence et de crainte à peine exploitées par les confessions traditionnelles. Tôt ou tard, une telle religion va émerger. Je crois qu’elle est en train d’émerger chez les unitariens universalistes d’aujourd’hui.

Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.