Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.

L'humanisme, horizon indépassable, par Fabrice Descamps

La radicalité politico-philosophique en vogue à la fin des années soixante et pendant toutes les années soixante-dix du XXe siècle avait accouché de certaines oeuvres prônant la "fin de l'homme" ou la "mort de l'humanisme". On se souvient notamment des vaticinations de Michel Foucault sur ce thème. Reste que la pensée 68, dont Foucault était une figure emblématique, a du plomb dans l'aile tandis que l'humanisme ne s'est jamais aussi bien porté.

Bien entendu, l'antihumanisme peut resurgir de temps à autre là où on ne l'attendait pas. Les franges les plus dures et les plus extrémistes de l'écologie politique me semblent ainsi nettement antihumanistes puisqu'elles ne mettent plus l'homme au coeur de leurs préoccupations mais le font passer après la planète ou les scarabées.

Or je crois que toutes les positions antihumanistes sont non seulement dangereuses — il suffit de penser au nazisme, le plus résolu des antihumanismes, pour s'en convaincre —, mais en fait incohérentes au sens logique du terme. C'est ce que je vais m'appliquer à montrer maintenant.

En effet, tous les antihumanismes se réclament du droit, à un moment ou un autre de leurs argumentations, pour justifier leurs positions.

Prenons les nazis; ils proclamaient le droit de la race aryenne à assurer sa survie face aux autres races. Mais, comme ils pensaient en outre que le monde était le résultat d'une lutte à mort entre races, d'un struggle for life à la sauce pseudo-darwinienne, pour assurer leur hégémonie sur les autres races, l'incohérence de leur argumentaire sautait rapidement aux yeux. Dans l'état de nature en effet, il n'y a pas de droit, il n'y a que le droit du plus fort. Les vainqueurs ont raison, les vaincus tort, point à la ligne. Quel droit les "aryens" pouvaient-ils alors revendiquer pour justifier leur "lutte pour la survie"? En quoi leur combat aurait-il pu être juste?

Prenons le marxisme. Son antihumanisme était moins patent à première vue. Les marxistes entendaient en effet se battre pour faire respecter les droits des ouvriers. Fort bien, sauf que, comme ces mêmes marxistes affirmaient par ailleurs que les rapports entre classes étaient la traduction sociale de rapports de production objectifs, les bourgeois étant les détenteurs du capital et les prolétaires leur vendant leur force de travail, au nom de quels droits ces mêmes prolétaires pouvaient-ils ensuite contester l'ordre bourgeois? A-t-on jamais vu un pignon de roue revendiquer le respect de ses droits contre un dérailleur de vélo? Si la lutte des classes était le fruit d'une division objective du travail, cette même objectivité ne laissait aucune place à l'expression du sentiment subjectif d'être exploité et victime d'une injustice. Pourquoi aurions-nous dû prendre parti pour le pignon contre le dérailleur?

Prenons l'écologie profonde, ce dévoiement antihumaniste de l'environnementalisme. Ces gens parlent de droits environnementaux, des droits de la planète, des droits des animaux. Mais ont-ils réfléchi une seule seconde aux fondements de la notion même de droit? Nous vivons en sociétés humaines organisées parce nous savons, comme Locke et Rousseau l'ont clairement démontré, que nous y avons intérêt. Cet intérêt bien compris des membres de la société est à l'origine de l'idée de contrat social. Le contrat social est un contrat tacite qui unit les hommes dans la société et garantit le respect des buts de cette société, à savoir l'intérêt mutuel de ses contractants précisément. Que resterait-il alors du concept de droit si la planète ou les animaux qui, autant que je sache, ne sont pas signataires de ce contrat social, passaient avant les intérêts des hommes ayant souscrit au dit contrat? Que les environnementalistes nous avertissent que notre gestion actuelle des ressources non-renouvelables de la planète n'est pas tenable car elle met en péril l'avenir de notre société et donc du contrat social qui nous rassemble, voilà une position respectable et raisonnable. On voit que cette préoccupation de l'aile modérée de l'écologie politique reste humaniste puisqu'elle garde en ligne de mire la pérennité de nos sociétés. Mais quand les ultra-écolos nous somment de faire passer les soi-disant droits de la planète avant ceux des hommes, voire de compromettre notre survie au profit de la survie d'autres espèces animales, ils se tirent une balle dans le pied car, quand il n'y aura plus de société pour faire respecter le droit, qui se chargera de faire appliquer ceux de la planète ou du scarabée?

On voit donc au total que toutes les idéologies qui prônent, plus ou moins subtilement, le dépassement de l'humanisme et de l'individualisme au nom du respect d'entités supérieures à l'homme et à l'individu, comme la race, la classe sociale ou la nature (ou Dieu encore), toutes ces idéologies sont entachées de graves incohérences argumentatives. Cela ne doit pas nous étonner. Car la rationalité, la raison sont au service de l'homme et de son bonheur. C'est pourquoi toute idéologie qui ne place pas l'homme et son bien-être au centre de sa réflexion sombre tôt ou tard dans l'irrationalité et la déraison.

Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.