Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.

L’hérésie : A-t-elle toujours une place chez les unitariens universalistes? par Emanuel Freitas

Ce qui suit est une adaptation d’une présentation faite à l’Église unitarienne de Montréal dans le cadre de nos célébrations d’été où les membres de la communauté qui le désirent peuvent s’exprimer sur des sujets qui leur tiennent à cœur. Cette présentation est une réflexion personnelle et n’engage personne d’autre ni l’Église unitarienne de Montréal.

Avant de parler d’hérésie, il serait important de faire un petit survol de notre histoire.  Nous, les unitariens universalistes d’aujourd’hui, parlons avec fierté de nos ancêtres hérétiques. Seraient-ils fiers de nous? Sommes-nous toujours des hérétiques? Est-ce que l’hérésie est toujours possible ou importante aujourd’hui? 

Les unitariens universalistes ont effectivement une longue histoire d’hérésie qui nous a distingués des autres religions. En voici quelques-unes.  La première et peut-être la plus importante : l’idée que Dieu n’est pas trois personnes, mais un, d’où le nom « unitarien »; ensuite, que Jésus était un enseignant exemplaire et un prophète, mais qu’il n’était ni divin ni le fils de Dieu.  À ces hérésies, se sont ajoutées d’autres idées aussi hérétiques comme, par exemple : la révélation religieuse n’est pas quelque chose qu’on trouve dans un livre sacré écrit par un homme sage, il y a plusieurs siècles, mais quelque chose que nous pouvons trouver dans beaucoup de sources, par plusieurs moyens, même aujourd’hui, et sous différents noms; l’enfer n’existe que dans notre imaginaire; Dieu ne condamne personne au feu éternel; tous les êtres humains seront sauvés; le péché originel n’a jamais existé; les miracles ne sont pas des événements surnaturels; et plusieurs autres.

En contraste avec nos ancêtres, l’après vie ne semble pas préoccuper les unitariens universalistes d’aujourd’hui.  On estime qu’environ 20 % d’unitariens universalistes ne croient même pas en Dieu. De plus, nous acceptons les découvertes scientifiques et nous utilisons notre faculté de raisonnement pour débattre de grandes questions théologiques. 

Nous n’avons aucun dogme. Notre « théologie » est un ensemble de sept principes, choisis par vote, qui guident la conduite de nos membres dans notre mouvement et dans la vie de tous les jours. L’énoncé de notre mission, aussi choisie par vote, nous décrit comme une communauté spirituelle, et non pas religieuse.

Les unitariens universalistes ont toujours été et continuent d’être très impliqués dans les mouvements sociaux. Nous avons participé aux luttes pour l’égalité des femmes et pour les droits des minorités sexuelles. Notre mouvement a été un pionnier dans l’ordination de pasteurs issus des minorités ethniques, des femmes et des personnes ouvertement homosexuelles et bisexuelles.

Beaucoup de ces gestes étaient très radicaux ou même hérétiques dans leur temps. Aujourd’hui, ces gestes sont tout à fait acceptés et intégrés au paysage religieux. 

Mais, c’est quoi l’hérésie? Le mot vient du grec et veut dire « choix, préférence pour une doctrine ». Il peut se définir comme « un changement apporté à un système de croyances, tel qu’une religion, qui va à l’encontre d’une doctrine ou d’un dogme établi, ou même d’une idée acceptée par tous comme vraie ». 

Je ne pense pas qu’un hérétique choisit de l’être. À travers l’histoire, des personnes ont risqué leur vie pour leurs opinions et leurs croyances, car dans le passé, la religion était une question de vie ou de mort. L’hérésie survient évidemment lorsque le dialogue et l’inclusivité ne sont pas possibles. 

Pour l’Église catholique, tout acte constituant une attaque grave contre la doctrine officielle était considéré comme une hérésie et puis comme un crime punissable de mort. Les adeptes d’autres religions étaient des ennemis, et tous ceux qui questionnaient les dogmes du christianisme étaient des traîtres et des hérétiques. Dans certains pays catholiques, l’hérésie était un crime punissable de la peine de mort jusqu’à la fin du 18e siècle. Tout ça était dans le passé. Mais, encore aujourd’hui, des membres du clergé conservateur de certaines religions maintiennent la peine de mort contre les hérétiques.

Regardons un peu la situation actuelle. La plupart des gens ont perdu intérêt aux questions religieuses. Certains chercheurs prétendent même que dans une ou deux générations la religion en Amérique du Nord sera disparue complètement du paysage social.

La religion est-elle en voie de disparition? La réponse dépend, évidemment, de la personne à qui on pose la question. Dans le livret A Religion for the Non-Religious, publié en 1990, les auteurs affirment que, selon un spécialiste des tendances pour les grandes sociétés commerciales, le mouvement unitarien universaliste [en 1990] n’avait qu’une période de cinq à sept ans pour accroître leurs membres et pouvoir survivre comme mouvement religieux. Onze ans plus tard, nous sommes toujours là…

À mon avis, la question n’est pas « si » la religion est en voie de disparition, mais « quand » sera-t-elle complètement disparue? Dans tous les cas, plusieurs personnes, impliquées ou non dans une religion, commencent à sonner l’alarme. Les raisons de la disparition de la religion en Amérique du Nord sont trop complexes pour être discutées ici.

Dans son édition de mai/juin 2011, le magazine The Humanist, de la American Humanist Association, affirme qu’une étude récente présentée à la réunion annuelle de la American Physical Society a conclu que « si la tendance actuelle se maintient, la religion aura disparu dans neuf pays, soit : l’Australie, l’Autriche, le Canada, la République tchèque, la Finlande, l’Irlande, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande et la Suisse ». 

Si la religion est une espèce en voie de disparition, alors, qu’allons-nous faire? De quel côté de l’histoire allons-nous nous situer? 

Notre inclusivité et notre diversité théologique auraient pu être considérées comme hérétiques jusqu’à maintenant. Aujourd’hui, cependant, plusieurs dénominations chrétiennes accueillent à bras ouverts les minorités sexuelles, célèbrent des mariages de conjoints de même sexe, acceptent le sacerdoce des femmes, et commencent à s’éloigner des dogmes traditionnels pour accueillir les gens comme ils sont, avec leurs croyances et leurs questions. 

Cette tendance est bien présentée dans l’article intitulé « Children of changing traditions », du pasteur Anthony W. Green, de la First Congregational Church, d’Albany, État de New York, publié par The Times Union, le journal local.  Dans son texte, le pasteur Green affirme que « beaucoup d’églises n’ont pas réussi à créer un espace où les gens peuvent se sentir à l’aise pour poser des questions sur le christianisme (…)  Les chrétiens progressistes travaillent très fort pour créer une église qui ne soit pas aussi axée sur les croyances (…) un espace où l’on respecte la dignité de chaque personne sans égard pour sa race, son ethnicité, son sexe, son orientation affective, ses capacités physiques et mentales ou son origine religieuse ». J’imagine que vous avez vos propres exemples.

Si la tendance se maintient, bientôt il n’y a aura plus de différence entre le christianisme progressiste et le mouvement unitarien universaliste.  Nous ne sommes plus le seul choix de ceux qui cherchent une religion libérale.  Nous sommes en train de devenir (si nous ne le sommes déjà?) une religion comme les autres. 

Le temps est peut-être venu pour les unitariens universalistes de se trouver de nouvelles hérésies. Mais lesquelles? Dans une société qui devient de plus en plus laïque, où les avances de la science et de la technologie nous montrent que les êtres humains peuvent eux aussi être de dieux et des créateurs, « l’hérésie théologique » a peut-être complètement perdu son importance. Qui s’offusquera de nos idées hérétiques si personne ne s’intéresse plus aux questions religieuses? Et, de toute façon, de quelles idées hérétiques parlerions-nous? 

Même parmi nous on ne voit pas un grand intérêt pour les questions théologiques, ce qui en soi n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. La croyance chez nous est devenue une affaire personnelle et privée.

Alors l’hérésie, a-t-elle toujours une place chez nous? Qu’en pensez-vous? Ma réponse est « oui ». La religion n’est pas « encore » morte : aussi longtemps qu’elle sera vivante, il y aura des hérétiques. Pour le meilleur ou pour le pire, l’hérésie est l’élément qui fait avancer les religions, y compris le mouvement unitarien universaliste.

Mais, où sont les hérétiques d’aujourd’hui? Qui sont-ils? Pensez-vous qu’ils se cachent parmi nous en attendant le moment propice pour faire une affirmation hérétique?  Sont-ils ailleurs dans la société? 

Je pense sans difficulté à quelques noms dont les hérésies m’apparaissent provocantes. Voici quelques exemples, par catégorie. Puis-je avoir les enveloppes, SVP?

Dans la catégorie « hérésie contre toutes religions confondues » :

- Christopher Hitchens, pour Dieu n’est pas grand;

- Richard Dawkins, pour Pour en finir avec Dieu;

Dans la catégorie « hérésie contre les religions conservatrices » :

- la publication, en septembre 2005, par un journal danois, des dessins du prophète Mohamed;

- le pasteur Terry Jones, de Gainesville, en Floride, qui a menacé de faire brûler le Coran, le 11 septembre;

Dans la catégorie « hérésie contre le christianisme conservateur et peut-être aussi contre le christianisme progressiste » :

- The Bad News Bible, de David Voas, un livre où l’auteur décrit de façon détaillée plusieurs contradictions des quatre évangiles officiels et les moins que parfaites leçons attribuées à Jésus;

- Le Christ païen, de Tom Harpur;

- Les mystères de Jésus, de Timothy Freke et Peter Gandy, où les auteurs démontrent sans équivoque que Jésus n’a jamais eu une existence historique et que le christianisme n’est qu’un mythe dont les racines remontent à l’ancienne Égypte;

Dans la catégorie « hérésie faite au Québec » :

Le mois de février 2011, le Mouvement laïque du Québec a poursuivi en justice la ville de Saguenay contre la récitation de prière en début de séance du conseil municipal. 

Ce ne sont que quelques exemples, récents et moins récents.  Et vous, à qui donneriez-vous le prix d’hérétique moderne? Dans quelle catégorie?

Il faut que les unitariens universalistes, c’est-à-dire, vous et moi, on se réveille. Il faut sortir de notre coquille confortable et jeter un coup d’œil sur ce qui se passe ailleurs. Il faut redevenir des hérétiques avant que la religion ne disparaisse complètement du paysage social de l’Amérique du Nord.  Mais comment?

Le temps est peut-être venu pour le mouvement unitarien universaliste de s’éloigner de la religion ou de disparaître comme toutes les autres religions progressistes d’Amérique du Nord. 

Mais qui dit s’éloigner dit aussi aller vers quelque chose d’autre… Pour se rapprocher de quoi? Nous avons besoin de vos suggestions et de notre sagesse collective pour trouver la réponse. 

Mes suggestions? J’entrevoir au moins quelques réponses possibles.  En tant que mouvement, nous pourrions, par exemple :

1. Déclarer publiquement que nous reconnaissons que le Jésus historique n’est qu’un mythe. Je pense qu’il s’agit seulement d’une question de temps avant que les autres confessions chrétiennes progressistes ne commencent à le faire. 

2. Regarder de plus près notre tradition de « Jésus comme modèle à suivre » et reconnaître publiquement les contradictions des Évangiles telles que mentionnées, par exemple, par de différents auteurs et par le Jesus Seminar.

En tant que communauté locale, nous pourrions, par exemple :

1. Non plus nous identifier et décrire notre communauté comme « église » : beaucoup d’autres communautés unitariennes universalistes l’ont déjà fait. Elles s’appellent maintenant « society » (société) ou « fellowships » (fraternité) sans aucun effet nocif, au contraire.

2. S’informer davantage sur le mouvement pour le maintien de la religion hors de tous les espaces payés par les contribuables dans notre société démocratique pluraliste; et s’y impliquer.  Des groupes et des organismes laïques d’ici et d’ailleurs prennent la leadership sur ce sujet qui deviendra de plus en plus important. Ces questions n’apparaissent même pas sur notre radar collectif. 

3. S’éloigner graduellement de la religion et reconnaître publiquement ce que nous sommes déjà, c’est-à-dire, une partie d’un mouvement laïque humaniste qui finira par remplacer la religion. Le saut ne serait pas très grand, car nous sommes déjà assez près de certains groupes humanistes en termes de principes et de philosophie. 

Le temps est peut-être venu pour un grand dialogue collectif parmi nous sur toutes ces questions. Je suis sûr que plusieurs parmi vous sont tout à fait en désaccord avec moi. 

Ces nouvelles « hérésies » seraient certainement en harmonie avec la longue tradition de liberté d’expression et de croyance de laquelle nous sommes si fiers. J’ose même dire que cela serait une source de fierté pour nos ancêtres hérétiques.

C’est tout de mon côté. Je suis convaincu que notre sagesse collective nous guidera vers des réponses qui sauront nous enrichir et faire avancer notre mouvement. Je vous remercie de m’avoir suivi dans cette réflexion et je vous invite à vous prononcer sur le sujet.



Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.