Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.

L’exode silencieux : où sont donc partis tous les humanistes? par Pat Duffy Hutcheon

Cet article a été soumis au magazine UUWorld vers 1995. Il a été refusé. Nous l’avons traduit de l’anglais. Le texte original est disponible sur le Web. Son auteure, Pat Duffy Hutcheon est décédée en 2010. Née dans les années 1920, cette femme a été élevée dans les prairies canadiennes. Son parcours est celui d’une sociologue, d’une humaniste et d’une unitarienne. Dans The Road to Reason : Landmarks in the Evolution of Humanist Thought, publié par Canadian Humanist Publications en 2001, on trouvera un recueil de plusieurs de ses articles qui démontrent la complexité de l'histoire de la pensée humaniste et de la sienne également. « I trust”, écrit dans la préface Paul R. Gross, “that it will be widely read, so that it may exert some of the counter influence so badly needed in these times of naive relativism and New Age maundering, primitive absolutisms, populist posturing, and a pervasive faux-spirituality».

J’ai assisté l’an dernier à deux conférences humanistes: une au Canada, l’autre aux États-Unis. Quelle ne fut pas ma surprise de faire connaissance avec un nombre impressionnant d’anciens unitariens universalistes! Ils avaient tous depuis peu quitté nos églises et nos congrégations pour la même raison. Ils ont quitté non parce que nos pasteurs, lors de leur apprentissage, sont rarement éduqués par des maîtres humanistes, ni obligés de lire les grands classiques du naturalisme philosophique; ni parce que les agnostiques pétillants d’intelligence ne se destinent plus au pastorat et n’adhèrent plus à nos congrégations; ni parce qu’on entend trop peu souvent dans les prêches un langage éclairant sur la pensée humaniste. Même si tel est le cas, là n’est pas la question. Il y a une autre raison, une raison évoquée immanquablement par ces gens pour expliquer pourquoi ils ont quitté leur communauté bien-aimée. C’est quelque chose qu’ils voient de bien plus grave que simplement le désintérêt et l’ignorance par les jeunes pasteurs de l’humanisme sous-jacent à la tradition unitarienne universaliste. Ce qui les préoccupe avant tout, c’est la montée des propos mystifiants dans les prêches et parmi les adeptes de la communauté unitarienne universaliste.   

Qu’est-ce qui fait que les tenants de l’humanisme naturaliste parmi nos adeptes se sentent choqués de cette emprise croissante du mysticisme — si choqués, en fait, qu’ils aient cru bon de devoir couper les ponts avec nous? Mais peut-être serait-il plus opportun de poser la question autrement. Pourquoi les humanistes ont-ils toujours cru que le mysticisme fût une route semée d’embûches pour l’humanité? Dans Les Essais, Michel de Montaigne cite cette phrase-choc si religieuse d’un témoin païen,  en vieux français que voici : « O la vile chose, dict il, et abiecte, que l’homme, s’il ne s’esleve au dessus de l’humanité! ».  Ces mots, qui portent la marque  d’un temps en désintégration, lui arrachent cette exclamation incrédule : « Voylà un bon mot et un utile désire, mais pareillement absurde : car faire la poignée plus grande que le poing, la brassee plus grande que le bras et d’espérer eniamber plus que l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux; n’y que l’homme se monte au-dessus de soy et de l’humanité; car  il ne peult veoir que de ses yeulx, ny saisir que de ses prinses (…) ». (1) Cela montre clairement que Montaigne pensait que suivre la voie mystique constituait une tentative illusoire d’échapper aux problèmes et aux limites de la condition humaine.

Plus de quatre siècles plus tard, Freud se fit l’écho de Montaigne. En butte aux attaques pour ses critiques à l’égard du mysticisme, il rétorquait à ses détracteurs que tolérer des affirmations non susceptibles d’être vérifiées par la raison constituait rien de moins qu’une trahison à l’égard de l’humanité.

George Santayana est peut-être celui qui a su le mieux exprimer l’opinion des humanistes concernant la position des mystiques sur la nécessité d’éluder  le langage et la raison pour s’ouvrir à la conscience immédiate de « l’Unicité avec l’Univers ».  « L’immédiat », écrit Santayana, «  n’est pas Dieu mais le chaos; son néant est en perpétuelle gestation, agité et tumultueux; c’est ce dans quoi émergèrent toutes choses…donc s’y enclore n’est pas un moyen de trouver le salut, mais un moyen de commettre un suicide insensé ». (2)  Ailleurs, il dit que l’envoûtement du mysticisme « jette dans un émoi si profond qu’on vient à prendre la suspension des facultés du discernement et de la représentation pour une véritable union des choses, et la zone floue de l’extase elle-même pour un moment de splendeur universelle ». (3)

 Bertrand Russell raconte comment une fois pendant quelque temps il devint possédé d’une sorte d’illumination mystique. En s’efforçant de trouver quel sens lui donner, il en vint à la conclusion que « si les certitudes qu’inspire le mysticisme sont souvent mauvaises, les sentiments par ailleurs que celui-ci inspire sont bons ». (4)

Julian Huxley (dont son frère, Aldous, était un mystique) a beaucoup réfléchi à cette question. Il aboutit à la conclusion que  « l’expérience mystique se situait dans une zone en dessous de celle de la pensée logique et de l’acte moral, car elle fait prendre généralement les concepts pour des images, ce qui n’est à toutes fins utiles qu’un faux-fuyant pour éviter de prendre les faits en considération ». (5)

Dans son journal d’août 1934, le journaliste William Shirer décrit sans équivoque et sans détour où peut mener le délire du mysticisme. « Et là, dans la nuit brillamment illuminée, tassés comme des sardines en une masse compacte, les petits hommes de l’Allemagne, qui ont rendu le nazisme possible, atteignirent à la plus haute forme de vie que l’Allemand connaisse : l’anéantissement de l’âme et de l’intelligence individuelle, de la responsabilité et des doutes et des problèmes personnels, jusqu’à ce que, sous l’éclairage mystique et au son des paroles magiques de l’Autrichien, ils se trouvèrent complètements fondus dans le grand troupeau germanique ». (6)

Les humanistes modernes, y compris leurs pionniers, s’accordent pour dire que le mysticisme ne fait pas seulement naître de faux espoirs, mais produit par nature des effets destructeurs sur le développement humain. Et ils conviennent que cela n’a rien à voir avec sa promesse d’une source d’inspiration intellectuelle et spirituelle alternative à celle de la science. Tous les êtres humains recherchent des explications satisfaisantes pour l’esprit. Mais il est possible que certains parfois se sentent mal à l’aise face à celles que la science procure. Pour les humanistes, le problème avec l’explication mystique est plus qu’une simple affaire de goût. Nous croyons que le mysticisme constitue une menace pour la culture humaine non seulement parce qu’il empêche l’observation attentive et l’analyse comme étape nécessaire à la résolution efficace de problèmes (ce qu’il fait d’ailleurs) —, mais parce qu’il empêche la curiosité. Grâce aux découvertes de la science moderne, nous sommes devenus davantage conscients que les premiers humanistes de l’importance de la curiosité dont la nature a doté tous les animaux. Chez les humains, cette curiosité s’est vue métamorphosée en un besoin vital de comprendre nos expériences vécues. Voilà l’épine dorsale des connaissances humaines et de l’évolution culturelle. Sans cette prédisposition, nous serions toujours au stade de l’homme des cavernes. Devant une contradiction entre une nouvelle expérience et nos croyances établies survient en nous une vive curiosité qui suscite cette interrogation : « Qu’est-ce qui se passe vraiment ici? » Cette question nous incite à chercher de nouvelles et meilleures explications : des explications qui essayent de résoudre le paradoxe et, par voie de conséquence, de répondre à notre curiosité.  

Mais les expériences qui nous siéent sont culturellement déterminées. Les cultures axées sur le mysticisme ont tendance à forger des gens qui préfèrent les croyances non vérifiables aux certitudes et ne répugnent pas à supporter la contradiction logique. Pour cela, ils ont besoin de l’assurance de baigner dans un mystère insondable dont le sens n’est saisi que des  initiés et des extraordinairement doués. Les explications qui satisfont de tels gens sont nécessairement d’essence magique. Autrement dit, ils s’appuient sur des sources de vérité hors des confins du monde des sens et donc invérifiables. Ils imaginent divers Esprits surhumains ou des entités infinies transcendantales telles par exemple l’Esprit ou la Conscience universel  pour finir par attribuer à ces créations imaginaires un pouvoir absolu et arbitraire d’ingérence dans la nature.

La biologie n’aurait-elle pu jamais prendre son envol si on se fut contenté de l’explication que des messages envoyés par un Esprit transcendantal guidaient les oiseaux lors de leur envol et de la construction de leur nid? Et comment les sciences sociales auraient-elles pu progresser dans une société quelconque convaincue que des messages énigmatiques au-delà de la portée des sens seraient la cause du comportement humain? Les humanistes UU actuels seraient sans doute d’accord avec Karl Popper qui disait que la chose qui est la plus grande menace pour la croissance continue des connaissances sérieuses, peu importe l’époque, c’est la prédominance du mysticisme. Nous croyons qu’une fois que quelqu’un donne dans la pensée magique, cela indique la disparition du regard interrogateur, et donc aussi du développement intellectuel et spirituel. Sur le plan de la culture en général, cela signifie la fin de la science et de cette évolution culturelle continue dont, au cours de l’histoire longue, les maîtres d’œuvre ont été ceux qui ont su résoudre les problèmes.

 C’est pourquoi les humanistes tirent la conclusion que le mouvement mystique et spiritualiste du Nouvel Âge auquel souscrivent tant de nos pasteurs actuels est très nuisible à nos membres et destructeur de tout rôle de leadership que notre dénomination pourrait autrement jouer dans la cité. Nous aimerions voir cette nouvelle influence omniprésente du transcendantalisme d’Emerson contrebalancée par une plus grande allégeance aux deux autres principales trames dont sont tissés les liens de notre mouvement. Notre confession a besoin de porter une attention accrue aux théistes libéraux qui font appel à la raison et à l’autorité de la science comme le veut la tradition de William Ellery Channing et d’Albert Schweitzer. Et nous avons un besoin criant de faire prendre conscience du rôle primordial que la philosophie naturaliste a joué au sein de notre mouvement UU, depuis ses racines qui remontent à la renaissance avec l’humanisme d’Érasme (lequel inspira nos fondateurs et nos martyrs) jusqu’à la résolution des problèmes de l’approche analytique et empirique de la science moderne.

Références :

1.      De Montaigne, Michel. Essais : Tome deuxième. Édition Lutetia : Paris. 1934. p.297.

2.      Santayana George. The life of Reason. New York, NY:Charles Scriber and Sons, 1955), p.5

3.      Ibid. p.65

4.      Russell Bertrand. The Wisdom of Bertrand Russel. New York, NY:Philosophical Library, 1968, p.61

5.      Huxley Julian. Religion without Revelation. New York, NY:Harpers Brothers, 1957, p.151

6.      Shirer William L. Journal de Berlin 1934-1941, Chronique d’un correspondant étranger. Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2009, p.77.

Tribune libre unitarienne, Vol.7, No.1, 2011, numéro consacré à l'humanisme unitarien universaliste.