Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane. 

Les « mu'tazilites », par Fabrice Descamps

Les « mu'tazilites » furent les rationalistes de l'Islam des débuts. Nul doute que, si leurs doctrines avaient pu rester vivantes au sein des sociétés arabo-musulmanes, la face du monde en eut été changée, serait-on tenté de dire pour parodier Pascal. L'anéantissement de l'école mutazilie sous le calife abbasside Al-Mutawakkil (1), autour de 850 après J-C., représenta un appauvrissement intellectuel immense pour l'Islam sunnite majoritaire et fut le signe annonciateur de la fermeture de la "Porte de l'Interprétation", Bab-ul Ijtihad. C'est de cette époque que date le triomphe d'un Islam rétrograde, symbolisé par l'école hanbalite, du nom d'Ibn Hanbal, le principal représentant d'une interprétation littérale du Coran. La fermeture de la Porte de l'Interprétation eut pour conséquence concrète une inadaptation programmée de l'Islam aux défis qui jalonnèrent ensuite sa route puisque toute innovation, ou bid'ah en arabe, était désormais interdite pour répondre aux problèmes inédits qui ne manqueraient pas de se poser. Tous les fondamentalismes musulmans actuels, à la notable exception du radicalisme chiite (2), se réclament du hanbalisme et c'est une chaîne ininterrompue qui relie le fanatique Ibn Hanbal, qui préconisait de mettre à mort les adversaires de ses thèses, au premier chef les mu'tazilites, à Ben Laden en passant par Abd-ul Wahhab, le fondateur du wahhabisme, doctrine officielle de l'Islam saoudien. 

Il n'entre nullement dans mon intention de retracer dans le présent article l'histoire du mutazilisme, mais seulement de mettre en lumière puis en perspective les traits les plus saillants de leurs doctrines. Contentons-nous de noter que le nom des mutazilites en arabe (mu'tazila, signifie les "séparés») vient du fait qu'ils se sont séparés des autres courants de l'Islam sur un point de doctrine finalement moins anodin qu'il n'y paraît : le statut du pécheur au regard de l'Islam. L'Islam ne comporte rien qui ressemble de près ou de loin à la notion de corruption totale telle que la défend le protestantisme calviniste. L'homme chassé de l'Éden par Dieu n'en conserve pas moins, selon le Coran, son jugement et sa capacité de raisonnement dont il use, bien ou mal, lorsque se présente à lui un conflit moral. Le musulman ne se sent donc pas du tout concerné par le débat entre catholiques et protestants quant à la préséance de la foi ou des oeuvres. En revanche, le courant radical des kharijites estima très tôt, c'est-à-dire dès l'époque du conflit pour le contrôle du califat entre 'Ali, gendre de Muhammad et fondateurs du chiisme, et les Omeyyades, que le pécheur était un infidèle, un kafir. Autrement dit, pour le kharijisme, la faute morale, le péché, sont l'équivalent de l'apostasie et peuvent justifier la mise à mort du pécheur puisque le Coran condamne à mort l'apostasie. À quoi les mutazilis répliquèrent, se séparant de la doctrine kharijite et en récoltant ainsi leur nom, que le pécheur était dans un stade intermédiaire (métaphoriquement nommé al-manzila baina-l manzilatain, "la demeure entre les deux demeures [du bien et du mal]") entre l'apostasie et la soumission complète à la volonté de Dieu, soumission que l'arabe nomme tout simplement islam. Cette doctrine autorisait un Islam plus tolérant tout en maintenant sa rigueur morale puisque le pécheur n'était pas considéré comme un infidèle, mais n'était pas non plus un muslim, un "soumis à la volonté de Dieu", au sens plein du terme. Cette conception mu'tazilie correspondait à une réponse modérée, pragmatique et rationnelle au cas posé par celui qui professe l'Islam en paroles, mais ne le met pas en pratique. 

Le deuxième motif de séparation entre les mutazilis et les autres courants sunnites était la doctrine du Coran incréé, également défendue par le hanbalisme. Les hanbalites estimaient en effet que le caractère indiscutable et sacré du Coran, son infaillibilité, lui venait de son statut incréé. Comme le Christ du prologue de l'Évangile de St-Jean, le Coran était là dès l'origine du monde et était consubstantiel à Dieu lui-même, donc inaltérable dans sa lettre. Les mutazilites récusèrent vigoureusement cette doctrine dans laquelle ils voyaient, à juste raison, une remise en cause de l'unicité et de la transcendance de Dieu et une déviation vers l'associationnisme déjà reproché aux chrétiens. Rappelons en effet que Muhammad avait clairement rejeté en la qualifiant d'associationnisme la doctrine chrétienne de la Trinité car elle "associait" d'autres personnes à la personne unique et transcendante de Dieu. Notons que c'est cette même remise en cause de l'associationnisme trinitaire qui est à l'origine de notre unitarianisme. 

La troisième raison de l'opposition des mutazilites au sunnisme hanbalite était leur égal rejet du jabrisme, c'est-à-dire de la doctrine de la prédestination (ou jabren arabe) de l'homme. Les hanbalites pensaient en effet que, Dieu étant omnipotent, tout ce qui arrivait sur terre, le bien comme le mal, avait été fixé par lui selon des décrets éternels. Pour les mutazilites, cette doctrine était incompatible avec l'affirmation récurrente de la bonté de Dieu dans le Coran. Il s'agissait donc d'affirmer à la fois l'omnipotence de Dieu et son infinie bonté, tâche évidemment peu aisée. C'est à cette tâche que les mutazilites employèrent la plus grande part de leur énergie. Leur réponse anticipe de huit siècles le molinisme de l'Église catholique (3) dont elle est très proche. Elle s'articule en cinq points : 

a) Dieu est infiniment bon et ne peut donc faire le mal dans le monde. Le mal qu'on y constate n'est  pas de la responsabilité de Dieu, mais de l'homme seul. 

b) Comme Dieu est bon, il a créé l'homme libre, car il serait absurde qu'il attendît d'un automate qu'il lui rendît un culte sincère. Le culte de Dieu n'a de sens que s'il est rendu par un être libre ou non de le rendre. Dieu ne saurait se satisfaire d'être adoré par un objet dont il aurait lui-même programmé la dévotion. La dévotion n'a de sens que si elle est un acte librement consenti. 

c) Comme l'homme est libre, tantôt il fait librement le bien, tantôt il fait librement le mal. C'est d'ailleurs pour cette seule raison qu'il mérite les récompenses ou les châtiments que Dieu lui promet. 

d) Comme on pourrait répliquer que certes Dieu a créé l'homme libre, mais qu'il aurait pu tout de même le placer dans un monde possible où bien qu'étant libre, l'homme choisirait toujours le bien, les mutazilites répondent, anticipant là encore certaines doctrines occidentales, comme celle de Leibniz, que Dieu a placé l'homme dans le moins mauvais des mondes possibles réalisables. Cela permet d'expliquer du même coup pourquoi l'homme vit dans un monde où le mal ne se manifeste pas seulement dans la société, mais aussi dans la nature, à travers des catastrophes naturelles par exemple. Pour le mutazilisme, le monde est loin d'être parfait, mais il aurait pu être bien pire encore, il est le meilleur des mondes possibles et nous devons son caractère perfectible à la bonté de Dieu. Après tout, Dieu aurait pu s'abstenir de créer le monde afin de minimiser le mal, mais il aurait aussi minimisé le bien par là même. 

e) Comme dit le Coran, "nulle contrainte en religion". Il ne sert à rien de convertir les gens à l'Islam par la force puisque Dieu veut qu'on l'adore librement. Les hommes finiront par venir à l'Islam par la seule force, la seule cohérence et la seule rationalité de ses arguments doctrinaux. De même, les apparentes contradictions dans le texte coranique peuvent être résolues par la raison, car le Coran n'est pas incréé donc nullement exempt d'obscurités. Enfin, il n'est nul besoin d'avoir lu le Coran pour devenir un bon musulman, un muslim qui se soumet - islam - à la volonté bienveillante de Dieu. L'exercice de notre raison y suffit, c'est ce que les mutazilites appelaient le wujub an-nazar, le "devoir de spéculation", c'est-à-dire le commandement d'utiliser notre raison pour découvrir la nature et la volonté de Dieu. Autrement dit, un indigène qui vit à l'autre bout du monde et n'a jamais entendu parler du Coran peut être un bon musulman s'il professe l'existence de Dieu et agit moralement. 

On voit donc que le mutazilisme était une doctrine éminemment rationaliste et optimiste et que ses idées donnaient à l'Islam une cohérence et une tolérance qui font cruellement défaut à la religion musulmane telle qu'elle se manifeste aujourd'hui. Les thèses mutazilites anticipaient de plusieurs siècles des réponses philosophiques que l'Occident a redécouvertes seulement avec la Renaissance et les Lumières. La confiance en Dieu et en la capacité de l'homme à se libérer et à progresser affirmée par le mutazilisme aurait pu et dû en faire le socle idéologique de véritables Lumières musulmanes. Nul doute que, si le mutazilisme avait gagné la partie qui l'opposa au fondamentalisme hanbalite, la créativité rationnelle de l'Islam que les mutazilites défendaient lui aurait aussi permis de conserver l'avance technologique qu'il avait encore à l'époque sur l'Occident, car c'est cette même liberté religieuse et cette revalorisation de la rationalité qui ont permis le décollage civilisationnel de l'Occident après le Siècle des Lumières. L'histoire n'est pas écrite dans le marbre. 

Après l'échec du mutazilisme, la liberté théologique n'aura plus d'autre choix, en terre d'Islam, que de se réfugier et se cacher dans l'ésotérisme soufi. 

L'autre leçon que nous enseigne le triste destin du mutazilisme, c'est que le rationalisme et la liberté ont partie liée entre eux et avec la prospérité économique et que ce lien peut être facilement rompu quand triomphent les fondamentalismes de tout poil. Nous devrions par exemple grandement nous inquiéter de l'apparition actuelle d'une écologie extrémiste et anti-scientifique qui pourrait à terme sonner le glas de notre civilisation au nom de la défense, pourtant légitime, de l'environnement. A méditer.

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(1) Al-Mutawakkil rompit en effet avec la politique de ses prédécesseurs qui avaient promu le mutazilisme comme doctrine théologique officielle du califat et soutint des ouémas de tendance beaucoup plus fondamentalistes  inspirés par le hanbalisme. On pense que cette volte-face est due à l'anti-intellectualisme populiste d'Al-Mutawakkil qui cherchait ainsi à s'attirer les faveurs du petit peuple contre les savants et les universitaires. 

(2) Le radicalisme chiite est en effet d'invention beaucoup plus récente que son homologue sunnite, le hanbalisme. C'est l'ayatollah Khomeiny qui a présidé à sa naissance au XXe siècle en formulant sa doctrine de la velayet-e-faqih, c'est-à-dire de la prééminence du religieux sur le politique, alors que les mollahs chiites avaient, jusqu'alors, privilégié une approche quiétiste de la question où le religieux se devait de garder une attitude neutre et prudente vis-à-vis du politique. Ce quiétisme originel du chiisme, façonné par des siècles de persécution du chiisme par les sunnites, est toujours fermement représenté par le grand ayatollah Sistani, la plus haute autorité du chiisme irakien, qui s'oppose à Moqtada As-Sadr, le leader extrémiste des chiites de Bagdad, dans la volonté de ce dernier d'importer la révolution iranienne en Irak. 

(3) Du nom de Luis Molina, le jésuite qui la formula au XVIe siècle, en réponse à la fois à la prédestination calvinienne et au jansénisme : le molinisme fut le fer de lance théologique de la Contre-Réforme. 

Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane.