Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane. 

La Burqa. L’identité Nationale et La Liberté, par Fabrice Descamps    

Je voudrais traiter ici deux questions on ne peut plus actuelles, car elles ont suscité en France des débats extrêmement virulents ces derniers temps: le port de la burqa est-il attentatoire à la liberté des femmes? Est-il exclusif de l'identité nationale de la France? 

Lors d'une intervention récente devant la Commission Gerin qui examine l'opportunité d'une loi d'interdiction du niqab, M. de Béchillon, professeur de droit public, a tenu les propos suivants:

"Le coeur de la dignité de la femme n'est-il pas précisément contenu dans l'exercice de son libre arbitre, de sa liberté, y compris celle de porter la burqa si elle l'entend ? Mais vous demanderez : qu'en est-il des personnes, et notamment des femmes, qui ne sont pas vraiment libres ?

Je n'ai pas de réponse rassurante et confortable à cette question. Mais j'ai une réponse politique et juridique. Nous savons que, bien souvent, la liberté est une fiction ; que beaucoup de gens ne sont pas réellement libres — d'ailleurs pour de multiples raisons, familiales, sociales, économiques, ou autres. Mais cela ne change pas grand-chose à notre problème précis. Le lot des démocraties est forcément de vivre dans la fiction du libre arbitre des gens, même si nous savons que cette fiction en est bien une. Et cela, parce que nous ne pouvons ni ne savons faire autrement. (...)

La liberté est une fiction. Mais c'est une fiction que les démocraties s'honorent de ne renverser que si elles ont de très bonnes raisons de le faire, et de ne renverser qu'en usant de procédures extrêmement contraignantes, afin de doter la personne intéressée des meilleures garanties de protection, comme dans la mise sous tutelle ou dans l'hospitalisation d'office par exemple.

Hors de ces champs étroits, la fiction fonctionne et doit fonctionner toujours. C'est elle qui nous préserve de voir se constituer en droit des classes de sous-hommes. Ou, ici, de sous-femmes.

J'ignore combien de femmes sous burqa sont effectivement libres de leur décision. Certaines le sont ; d'autres ne le sont pas. (...) Mais en l'état actuel du droit et probablement de la philosophie politique de nos démocraties, il me semble difficile de décider à leur place si elles sont libres ou non. La démocratie comporte le risque de vivre avec des monstres qui nuisent à eux-mêmes. C'est infiniment triste. Mais nous ne pouvons pas envisager de les priver de leur liberté sans contredire l'un des principes d'organisation les plus importants de nos sociétés modernes (cité in Le Monde du 13 novembre 2009)".

Il me semble que le professeur de Béchillon a touché là le noeud de la première de nos questions. Considérons d'abord le concept de liberté qu'il utilise : il est mal pensé. M. de Béchillon confond ici liberté subjective et liberté objective, telles que je les ai définies ailleurs (1).  

Si l'on se place du point de vue de la seule liberté objective, alors la liberté est en effet souvent une fiction car notre liberté subjective n'implique pas toujours notre liberté objective. Une femme qui porte la burqa est libre de le faire au terme de la loi puisque rien pour l'instant ne le lui interdit, mais porter la burqa et assumer ainsi tout ce qu'elle sous-entend n'est pas rationnel : cette femme n'est pas libre en un sens absolu car sa pensée et son corps sont contraints par une idéologie remplie d'erreurs et de fausseté. Porter la burqa ne nuit a priori à quiconque d'autre qu'à elle-même : elle devrait donc être libre de la porter, même si quelqu'un qui porte une burqa n'est pas objectivement libre. 

Contrairement à  ce qu'affirme M. de Béchillon, la liberté subjective n'est donc pas une fiction si on la prend pour ce qu'elle est : la liberté de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui mais qui peut, le cas échéant, nuire à soi-même.

Or si nous devions interdire à tout le monde d'être irrationnel, nous sombrerions rapidement dans le totalitarisme car qui déciderait de ce qui est rationnel ou non? La rationalité est-elle le fruit d'un vote majoritaire à l'Assemblée nationale? Les gens qui veulent édicter le genre de lois que M. Gerin a en tête sont les mêmes qui ont voté la loi Gayssot : ils ne comprennent pas que ce type de raisonnement mène aussi à la rédaction de lois qui érigent en vérité acquise le "caractère positif de la colonisation". Les élus n'ont pas à décider de ce que les citoyens pensent ni de ce qu'ils portent sur le dos.  

Nos députés sont de plus victimes d'une maladie bien française : la nomorrhée ou incontinence législative.  

La loi Gayssot et la future loi "Gerin" font enfin de personnes stupides et insignifiantes, les négationnistes ou les salafistes, des victimes de l'arbitraire d'État et des martyrs de la liberté d'expression : c'est parfaitement contre-productif. 

On apprend que les femmes qui portent la burqa ne veulent pas l'enlever dans les services publics? Qu'à cela ne tienne : si un agent desdits services publics ne peut ni constater leur identité ni les soigner parce qu'il est un homme et qu'un monsieur barbu le menace, notre agent n'a pas besoin d'une loi pour constater qu'il ne peut pas faire son travail et pour indiquer la porte au monsieur barbu et à sa femme qui est sous la burqa. Que l'État réaffirme son soutien à ses agents et rappelle aussi leurs supérieurs hiérarchiques à leur devoir de les soutenir dans l'exercice de leur métier. Étant enseignant, je puis vous assurer que ce n'est pas une loi qui transformera des chefs d'Établissement veules en patrons courageux: un véritable pouvoir donné au conseil d'administration de l'Établissement public devant lequel le chef aurait des comptes à rendre y pourvoirait bien mieux. En France, on se croit faussement protégé par une nouvelle loi alors qu'elle ne fait que renforcer l'irresponsabilité collective qui avait présidé à la rédaction de la loi précédente et qui présidera à la rédaction de la suivante (2). 

Reste la question de l'identité nationale.  

Les États-Unis sont une terre d'immigration s'il en est. Il me semble pourtant que c'est un pays avec une forte personnalité, nul ne le contestera. Et, apparemment, les multiples vagues d'immigrants qui l'atteignent successivement se fondent dans cette identité de sorte qu'au bout de deux générations, il est assez difficile de déterminer d'où vient l'Américain que l'on a en face de soi. Les enquêtes sociologiques sérieuses, comme la remarquable étude de Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff parue dernièrement (3), montrent qu'il en va de même pour la France : contrairement aux idées reçues, elle intègre bien ses immigrés qui, au bout de deux générations, ne se distinguent plus du tout de leurs compatriotes. 

La France que nous décrivent les thuriféraires de l'identité nationale est une Nation excessivement fragile, une République soi-disant sapée de l'intérieur par le communautarisme et la remise en cause de la laïcité. Tout cela me rappelle Maurras, son "Anti-France" et ses délires sur les "quatre États confédérés, protestant, juif, franc-maçon et métèque", les "étrangers internes" comme l'on disait à l'Action française. Tout ça ne sent pas bien bon. Qu'ils exaltent la "Nation aux racines essentiellement chrétiennes" d'un côté ou la "République jacobine" de l'autre, en une étrange communion des franges les plus réactionnaires de la droite et de la gauche, nos petits messieurs ne se rendent pas bien compte sans doute que la France, comme les États-Unis, est un pays solide et qui en a vu d'autres. Ce ne sont pas quelques burqas qui vont bloquer cette formidable machine à intégrer qu'est la France. 

Mon sentiment profond est que ce débat sur la burqa masque une incapacité actuelle du pays à tourner certaines pages de son histoire, comme celle de son rapport infantile à un État parisien hypertrophié et boursouflé et celle de sa concomitante méfiance envers l'entreprise privée. Les chiffres produits par Attias-Donfut et Wolff montrent qu'un fils d'ouvrier français de souche a autant de difficultés d' "intégration" qu'un fils d'ouvrier immigré. Là est le péché véritable de notre pays : le manque de créations d'emplois dû à la lourdeur des prélèvements de l'État sur les entreprises. Là est la source des difficultés d'intégration de nos jeunes gens. Face à ce débat-là, la question de la burqa n'est qu'un écran de fumée (4). 

(1) Dans un article de mon blogue, http://utilitarisme.over-blog.com/article-36160727.html, j'ai opposé deux sortes de liberté : d'un côté ce qu'Isaiah Berlin appelait la liberté négative en ce sens qu'elle m'autorise tout ce qui ne nuit pas à autrui et que je la définis donc négativement ("la liberté, c'est ne pas faire ceci ou cela") et de l'autre la liberté que m'apporte la rationalité et que Berlin nommait liberté positive puisque je lui donne un contenu affirmatif ("être libre, c'est être comme ceci ou comme cela"). Quant à moi, j'ai préféré finalement les appeler libertés subjective etobjective pour des raisons que j'ai déjà données dans un autre article du même blogue : http://utilitarisme.over-blog.com/article-36892510.html . 

(2) Le Conseil d'État, à la demande du gouvernement, vient de rendre un avis consultatif hostile à une interdiction générale de porter la burqa ou le niqab. Or cet avis développe le même argumentaire que moi. Cf. un article du magazine Le Point qui explique le point de vue du Conseil d'État: http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2010-03-27/bases-juridiques-voile-integral-le-conseil-d-etat-ecarte-une-interdiction-generale/920/0/438605. 

Je maintiens en effet que seule la police ou certaines professions et fonctions (services médicaux, employés du commerce en cas d'utilisation d'un moyen de paiement nominal comme le chéquier ou la carte de crédit, banques, présidents de bureau de vote, etc.) sont autorisées à exiger de connaître l'identité de la personne qu'elles ont en face d'elles. Mais nulle personne privée n'a à exiger d'une autre personne privée qu'elle lui décline son identité a fortiori sur la voie publique. Une telle exigence serait tout à fait liberticide. Un policier peut, le cas échéant, demander à une femme qui porte le niqab de le soulever pour s'assurer de son identité, mais cette femme a droit sinon, et comme n'importe quel autre citoyen, au respect de son anonymat sur la voie publique. Ou alors il nous faudrait, pour les mêmes raisons, exiger l'interdiction des lunettes de soleil, des perruques, des barbes postiches, des cornettes de certaines moniales, des blondes peroxydées et des groupes folkloriques touaregs. 

Tout bien réfléchi, ce qui me gêne le plus dans la burqa, c'est le manque de politesse et de civilité de celles qui la portent : en Occident et selon les codes tacites de comportement qui y sont en vigueur, il est impoli de cacher son visage à son interlocuteur, alors que c'est n'est pas le cas dans le monde arabo-musulman. Et je crois qu'on a le droit de le faire remarquer aux musulmans car nous n'avons nullement à nous excuser d'être ce que nous sommes, des Occidentaux, ni à avoir honte d'attendre d'une population d'origine étrangère qu'elle s'adapte au pays qui l'accueille. Cela étant dit, il n'existe pas Dieu merci de lois pour interdire l'impolitesse. La réprobation publique devrait y suffire. 

(3) in Le Destin des enfants immigrés... chez Stock. 

(4) Je renouvelle en revanche mon ferme soutien à l'interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques françaises tel que je l'avais formulé dans un précédent numéro de TLU(http://www.uuqc.ca/Tribune%20Libre/V4N1/accommodements_deraisonnables.htm) car l'école publique française doit rester laïque et permettre ainsi aux élèves musulmanes qui seraient soumises à la pression de leur famille ou de leurs paires pour porter le hijab de trouver un lieu où elles puissent justement en être libérées. De plus, inutile de nier que le hijab et, a fortiori, la burqa ou le niqab sont des manifestations d'une opinion religieuse affirmant une fondamentale inégalité entre les sexes. On a hélas le droit, dans une démocratie libérale, de professer une telle opinion dans l'espace public, mais pas dans une école laïque dont l'existence repose sur l'opinion exactement inverse, à savoir qu'hommes et femmes ont des droits parfaitement égaux et notamment le droit à une éducation commune de base. Contrairement à ce qu'on entend parfois, l'école laïque n'est donc pas totalement neutre car elle pose tout au contraire, par ses discours et par ses actes, l'égale dignité et l'égalité de droit des hommes et des femmes.  

Quant à moi, je réaffirme que, dans une démocratie libérale, on a malheureusement le droit de nier l'égalité des hommes et des femmes mais que cette opinion est complètement, objectivement erronée et incompatible avec la démocratie libérale elle-même et ses principes de base. Croire qu'hommes et femmes sont inégaux, c'est aussi absurde que croire la terre plate. Or, dans une démocratie libérale, on a le droit de continuer à dire que la terre est plate. Mais cela n'en reste pas moins une imbécillité patente. De même, l'opinion qui recommanderait le port du hijab ou de la burqa au nom de l'inégalité entre hommes et femmes est-elle d'une imbécillité crasse, n'ayons pas peur de le dire. Et je ne vois pas en quoi il serait intolérant de le répéter à satiété.

Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane.