Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane. 

L’islam : entre blocage et réforme, Par Hassan Jamali 

L’islam bloqué est le titre d’un livre écrit par Fereydoun Hoveyda, intellectuel iranien né à Damas et élevé à Beyrouth. De 1971 à 1979, il a été ambassadeur d’Iran aux Nations unies. Selon lui, le blocage de l’islam a commencé au XIIe siècle, véritable « suicide culturel ». À cette époque, les musulmans rejettent tout leur acquis philosophique et scientifique pourtant adopté par les intellectuels occidentaux à la fin du Moyen Âge. D’où le triomphe des thèses orthodoxes qui dominent encore aujourd’hui. 

En effet, entre les VIIe et XIIe siècles, soufis, philosophes et théologiens musulmans s’interrogeaient librement sur le caractère, « incréé » (pur, déraciné, anhistorique) ou « créé » (permettant d’inscrire la révélation dans l’histoire concrète des hommes), du Coran. Bien avant que la grammaire du texte ne devienne figée, ils discutaient sur les variations ayant pu altérer le sens de certains versets coraniques. Ils s’arrêtaient sur les subtilités, ce qui aujourd’hui serait considéré comme hautement blasphématoire. Certains intellectuels affichaient clairement par écrit leur athéisme, sans subir de menaces de mort.  

En 813, l’un des fils de Haroune al-Rachid, le Calife Al-Mamoun, arrive au pouvoir à Bagdad, un esprit ouvert sur tous les savoirs et toutes les cultures qu’on trouvait dans la capitale cosmopolite des Abbassides. Al-Mamoun va donc incarner, pendant plus de trente ans, cette tolérance du pouvoir qui a su permettre l’épanouissement d’une école de théologie innovante : le mutalizilisme, qui a introduit la théorie d’un Coran « créé », par opposition à celle d’un Coran « incréé ».  

En l’an 848, Aknytawakil, qui succède au Calife Al-Mamoun, impose la politique réactionnaire sunnite. Celle-ci disqualifie la culture philosophique sous le nom de « science étrangères ou intruses ». Aujourd’hui, on parle d’idées « importées »! 

Al-Mamoun a pensé pouvoir imposer la théorie du Coran « créé » pour rassembler la communauté autour d’une théologie unifiée; mais l’islam plus populaire, encadré par l’école hanbalite, refusa malheureusement cette grande réforme religieuse. La bataille doctrinale se poursuit jusqu’en 1017, lorsque le calife Al-Qadir a pris la décision de mettre à mort quiconque s’aviserait de proclamer que le Coran est créé. Tout a été clos par décision politique et non à l’issue d’un débat pluriel. Le XIe siècle s’achève donc avec le triomphe de l’orthodoxie pour l’ensemble du monde musulman. Désormais, toute nouvelle interprétation (IJTIHAD) est interdite. Cette fixation définitive des interprétations et des règles ne concerne pas seulement la théologie proprement dite. Elle s’étend également à la loi et à la justice : « Dieu est l’unique source de la loi et la charia règle tous les aspects de la vie » 

En Mésopotamie et en Iran, on brûla les ouvrages d’Avicenne et de Farabi, et en Espagne ceux d’Averroès (Ibn Rushd). À Cordoue, on brûla les manuscrits accumulés et déposés par les califes omeyyades dans la grande bibliothèque. Le slogan propagé par les autorités et les théologiens était : Le Coran contient toute la vérité nécessaire pour guider le croyant en ce bas monde et lui ouvrir les portes du paradis! 

L’islam politique d’aujourd’hui, soit celui des frères musulmans ou de la doctrine Wahhabite d’al-Qaida ou celui des conservateurs iraniens, répète à peu près le même slogan en disant que : « La solution est l’islam » ou « La gouvernance appartient à Dieu » ou encore « Tout est dans le Coran ». Cela peut nous étonner. Mais récemment, un groupe d’étudiants musulmans de l’université Laval à Québec a invité un docteur en sciences biomédicales. Celui-ci a prononcé une conférence sur les « miracles » scientifiques dans le Coran. 

Le débarquement de Bonaparte en Égypte, en 1798, prit les musulmans au dépourvu. Pour la première fois depuis les croisades, les chrétiens d’Occident revenaient. Et cette fois, ils amenaient avec eux non seulement leur armée et leur religion, mais, en outre, leurs idées subversives sur la liberté et les droits de l’homme, y compris l’imprimerie et une armée de savants et de scientifiques. Cela provoqua chez les musulmans une prise de conscience douloureuse et une inquiétude profonde. La mémoire de  la guerre des croisades et des invasions mongoles qui ont détruit Bagdad était toujours vive dans leurs esprits. Immobilisé pendant sept siècles, le monde musulman pouvait, d’un seul coup, mesurer le progrès des « infidèles » et le fossé entre lui et l’Europe. L’entrechoquement donna naissance à des réactions diverses : réformisme, nationalisme, panislamisme, terrorisme, prises d’otages, guerre contre les envahisseurs et islam politique révolutionnaire (frères musulmans, Khomeynisme et al-Qaida. Donc depuis le débarquement de Bonaparte jusqu’à aujourd’hui, les musulmans ont répondu au défi de l’Occident soit par l’ouverture au modernisme, ou le rejet de toute réforme et le repli sur soi. 

Considéré comme le fondateur de l'Égypte moderne, le vice-roi d'Égypte (1804-1849), Muhammad Ali, d'origine albanaise, illustre la première option. Fort de sa victoire contre Bonaparte et conscient du retard de son pays, il choisit la voie de la modernisation forcée et rapide, dès le début du XIXe siècle. Il créa au Caire une faculté de médecine et une école d’ingénierie, il fit appel à des professeurs européens et envoya des étudiants en Angleterre, en Autriche et en France. Mais après sa mort, ses héritiers cédèrent aux pressions des ulémas, effrayés par tant d’innovations. Ils fermèrent les institutions de haut savoir et renvoyèrent conseillers et professeurs étrangers.  

Parmi les étudiants envoyés en France par Muhammad, il y a Ali, un imam éclairé. À la question de Rafaat Tahtaoui « Pourquoi les musulmans ont-ils reculé et pourquoi l’Europe a-t-elle progressé? » Ali répond qu’il est impératif de concilier la modernité et les principes religieux. Mais avant lui, dès le début du XIXe siècle des intellectuels vont en Europe afin d’observer de près cette modernité ayant permis aux «infidèles» de progresser autant. Parmi eux se trouve un chiite iranien Jamal Eddine al-Afghani (1838-1897). 

Après un séjour en Syrie, en Égypte et en Turquie, Afghani aboutit à Paris où il fait la connaissance de Renan. Selon ce dernier, la décadence des pays musulmans s’expliquerait par « l’incompatibilité » de l’islam et de l’esprit scientifique. Afghani concédait le retard, mais l’attribuait à « l’abandon » de la science par les musulmans. Il rencontra aussi un étudiant égyptien, un religieux issu d’Al-Azhar, Mohammed Abdou (1849-1905) qui devient son disciple. Comme Afghani, Abdou estimait qu’il fallait apporter des réajustements à l’islam, car « l’islam qualifie d’ignorants et de bornés ceux qui suivent aveuglément les paroles des ancêtres ». Cependant, malgré de tels propos, les deux amis sont restés, dans l’ensemble, très conservateurs. Ils croyaient que les « malheurs » du monde musulman venaient avant tout de « l’abandon » d’une partie de la loi coranique. Afghani et Abdou rejetaient la transposition du système démocratique de type occidental en terre d’Islam. Ils penchaient pour « l’abandon » du pouvoir à un « despote juste », capable d’introduire par voie d’autorité les « réformes » nécessaires.  

Prisonniers de leur propre tradition, Afghani et Abdou séparaient le développement scientifique et technique de l’Europe des mouvements d’idées qui l’ont rendu possible. Or la technologie moderne ne peut fonctionner que dans le contexte moral et intellectuel développé par l’Occident. De là, on comprend aujourd’hui pourquoi les pays arabes accusent un retard sur le plan scientifique et technologique par rapport aux pays comme le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et dernièrement la Chine.  

Cela dit, la tradition ne s’oppose pas nécessairement aux changements. L’écrivain marocain contemporain, Abdelkebir Khatibi semble l’avoir compris. À son avis, un tel processus de transformation est possible à condition de bien vouloir prendre en compte la tradition de façon responsable et critique.  

Vers la même époque, un notable syrien, Kawakibi, critiquait vertement le despotisme ottoman. Bravant la censure impériale, il soutenait avec fougue que sans liberté il ne pouvait y avoir ni prospérité ni progrès. À noter que toutes ces réformes s’inscrivent dans le contexte politique particulier d’une époque où on s’opposait à toute occupation étrangère et chantait les louanges du califat turc.  

Avec le triomphe du nationalisme anticolonial et antioccidental, paradoxalement la réforme de l’islam n’est plus à l’ordre du jour.  En effet, depuis Atatürk en Turquie ou Bouguiba en Tunisie, ni Nasser ni aucun dirigeant nationaliste progressiste n’ont entrepris la réforme du Code civil. Mais malgré tout, la modernité est plus ou moins tolérée. Par exemple, les femmes ont accès à l’école et au marché du travail et ne portent pratiquement plus le hidjab.  

Entre les extrêmes, on trouve divers mouvements inspirés par des penseurs et des écrivains modérés, surtout dans le monde arabe. Dès le début de XIXe siècle, des intellectuels musulmans commencent à se manifester, suscitant par leurs écrits un mouvement plus ou moins réformiste qualifié de renaissance (Nahda en arabe). Ce mouvement naquit principalement dans les provinces de langue arabe de l’Empire ottoman, en particulier en Égypte sous Muhammad Ali. Ses réformes et sa relative tolérance ont su attirer des écrivains et des penseurs des pays voisins, comme le Liban et la Syrie. Ceux-ci comprennent plusieurs écrivains chrétiens.  

La Nahda connaît son déclin vers le milieu du XXe siècle. Cette époque révolue se caractérisait surtout par une floraison d’œuvres littéraires, politiques et morales, qui ambitionnaient de « moderniser » la langue arabe et de susciter des réformes dans la jurisprudence et la pensée religieuse.

Un événement majeur secoue de nouveau le monde musulman : l’abolition par Atatürk,  en 1924, du califat et la laïcisation de la Turquie. En 1925, un an après sa parution en Égypte l’ouvrage L’islam et les fondements du pouvoir déclenchent un séisme politique et une crise gouvernementale. D’autant plus que son auteur, Ali Abderraziq, est un diplômé d’Al-Azhar (l’université islamique) et un honorable juge au tribunal de la charia. Politiquement, l’ouvrage a barré la route à un projet anglais visant à restaurer le califat en Égypte sous leur autorité tout en donnant une légitimité religieuse au roi Fouad. Dans son livre, Abderraziq soumet la conception religieuse traditionnelle à la critique de la raison pour démontrer qu’il n’y a aucun lien, dans l’islam, entre la sphère politique et la religion. L’auteur expose sa thèse dans huit chapitres et s’appuie sur les citations du Coran et des hadiths pour démontrer que le prophète est un guide spirituel et non un roi de ce monde. Ses préceptes n’impliquent en rien les fondements d’un « État islamique » qui n’a existé que dans l’imaginaire populaire.

Un autre grand écrivain égyptien, Taha Hussein, aveugle, retourne en Égypte, après avoir soutenu sa thèse de doctorat sur Ibn Khaldoun à la Sorbonne en 1919. Son livre sur la poésie préislamique du Coran provoque une tempête. Dans celui-ci, il soutient que le Coran a été inventé de toutes pièces plusieurs siècles après l’islam. Par la suite, dans un ouvrage sur l’avenir de la culture en Égypte, il soutient que si des contradictions existent entre les textes religieux et les acquis scientifiques, la science doit avoir le dernier mot ! Il faut savoir que les œuvres de Taha Hussein sont actuellement censurées en Égypte.

Après la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs événements ont marqué le monde arabe. D’abord, l’accès à l’indépendance de plusieurs pays arabes, puis la création d’Israël et l’exode de la grande majorité des Palestiniens dans les pays arabes voisins. Ensuite,  le fameux coup d’état abolissant la monarchie en Égypte suite auquel Nasser, qui se réclame du socialisme, devient le grand chef nationaliste panarabe. Grâce à la nationalisation du Canal de Suez et à la guerre de 1956, menée par l’Angleterre, la France et Israël contre l’Égypte, Nasser se vit propulser comme le chef incontesté à la tête de tous les arabes, voué à libérer la Palestine et unifier le monde arabe. 

Avec le triomphe du nationalisme anticolonial et antioccidental, paradoxalement la réforme de l’islam n’est plus à l’ordre du jour.  En effet, depuis Atatürk en Turquie ou Bouguiba en Tunisie, ni Nasser ni aucun dirigeant nationaliste progressiste n’ont entrepris la réforme du Code civil. Mais malgré tout, la modernité est plus ou moins tolérée. Par exemple, les femmes ont accès à l’école et au marché du travail et ne portent pratiquement plus le hidjab. 

Désormais, les religieux ont recours à un vocabulaire contemporain et ne se prononcent plus en faveur du hidjab ou contre l’émancipation des femmes. Pour les femmes éduquées, issues de la classe sociale bourgeoise, réformer le code de la famille ou établir l’égalité entre les hommes et les femmes ne sont pas leurs priorités puisqu’elles peuvent trouver leur compte grâce à leur salaire et ou à leur position sociale. D’ailleurs, les cas de divorce sont inexistants, donc les problèmes liés à la garde des enfants ne se posent guère. Mais pour les femmes issues des milieux populaires, c’est une autre situation. Souvent pauvres et analphabètes, ces femmes doivent souffrir et subir en silence les lois dites divines. Elles sont complètement oubliées, même par la gauche.

L’Arabie Saoudite est isolée. Son modèle islamique basé sur la doctrine rigoriste Wahhabite n’a eu aucun succès dans les autres pays arabes, là où les jeunes vivent pleinement la modernité.

Plusieurs pensent que la destitution du Chah d’Iran en 1978, l’accès de Khomeiny au pouvoir et l’établissement d’une république islamique en Iran est la date butoir de la montée de l’intégrisme et de l’islam politique. En réalité tout commence en 1967.

En juin 1967, les armées de l'Égypte, de la Syrie et de la Jordanie connaissent, en six jours, une défaite écrasante et humiliante de la part de l'armée israélienne. Par la suite, Israël occupe le Sinaï, Gaza, la Cisjordanie et les hauteurs du Golan. Les populations arabes sont en état de choc,  impuissantes. Le rêve de reconquérir la Palestine et de créer une nation arabe unifiée s’était dissipé comme un nuage devant la tempête. Les régimes arabes en place, considérés à tort comme progressistes et laïcs, perdent toute crédibilité. Ils demeurent au pouvoir malgré tout.  

C'était l'occasion rêvée pour l’Arabie Saoudite de sortir de son isolement, et pour les mouvements islamistes de prendre les choses en main en récupérant la frustration du monde arabe au profit de leur cause. On s’en tient à des raisonnements simplistes. La défaite serait causée par le manque de fidélité des musulmans à leur religion, moteur d’un passé glorieux. Aussi, la femme est diabolisée. Elle sert de bouc émissaire et devient la principale responsable de la défaite. L’abandon du voile par les femmes, l'accès des femmes à l'éducation et au marché du travail et la mixité témoignent de l’éloignement de la religion. Parmi tous les artistes arabes, une femme, la plus grande diva de tous les temps Oum Koulsoum, se trouve sur le banc des accusés. Son crime : avoir contribué à la défaite par ses chansons!  Bref, ni le sous-développement, ni le retard technologique, ni la tyrannie politique, ni l’absence de démocratie, ni les systèmes d'éducation médiocres, ni l’analphabétisme ne sont la cause de la défaite. C’est l’émancipation de la femme! 

Depuis cette guerre, l'Arabie Saoudite s’allia avec les mouvements islamistes pour propager la doctrine Wahhabite (le régime des Talibans en Afghanistan est une illustration fidèle de cette doctrine) dont le slogan est : « l'islam est la solution ». La seule chose en commun qu’ils ont pu trouver pour donner corps à cette alliance, c’est,  toujours au nom de l’islam, d’imposer le hidjab et d’exclure la femme de l’espace public.

Les États-Unis, dans leur lutte contre le communisme, ont appuyé les Moudjahiddines afghans et leurs alliés arabes contre l’occupation russe. Les pays musulmans ont trouvé dans l’islam une protection contre le communisme. La lutte contre le communisme a modifié l’enseignement religieux des régimes arabes conservateurs en faveur de l’orthodoxie islamique. La réislamisation actuelle de la Turquie laïc se comprend dans ce contexte.

Face à l’intégrisme et à l’islam politique, des intellectuels musulmans modernes commencent à réagir. L’essentiel de leurs travaux rejette la vision salafiste. Ils considèrent qu’un islam moderne respectueux des droits de la personne est possible. Ces penseurs refusent l’idée que le musulman doit conserver son identité en « acceptant » les idées moyenâgeuses ou « abandonner » cette identité en faveur d’une identité occidentale qui prône la modernité et la démocratie.

Il existe trois courants principaux.

1) L’interprétation du texte coranique en le situant dans son contexte historique, ce qui libère les musulmans de l’obligation d’appliquer la charia. C’est le soudanais Mahmoud Mohamed Taha, qui a été exécuté par le régime de Numéiri à cause de ses idées sur la réforme de l’islam, qui représente le mieux ce courant.

2) L’interprétation des versets du point de vue de la linguistique moderne et de la science religieuse comparée et d’autres sciences humaines. Nasser Hamid Abou Zeid, qui a dû quitter l’Égypte, représente ce courant.

3) Le Syrien Mouhamad Shahrour a provoqué beaucoup de bruit lorsque son premier livre, Le Coran et le livre, une lecture contemporaine, a vu le jour. Selon Shahrour, il faut comprendre le texte coranique en faisant un compromis sur sa valeur en soi et par rapport à sa signification dans le contexte des différentes situations données et en tenant compte de l’état des connaissances acquises. Il utilise la théorie des limites en mathématiques pour dire qu’en ce qui concerne l’héritage, le texte coranique ne dénote qu’une limite inférieure. À l’intérieur de celle-ci, il y a un espace où les musulmans sont libres d’exercer leur raison. Cela étant dit, Shahrour, malgré tout,  se garde d’avoir à mettre en question la charia.

Il y a aussi le marocain Mohammad Abed Aljabiri. Celui-ci propose une lecture historique du Coran en évoquant les conditions économiques et sociales existant en Arabie à l’époque de la révélation. Pour lui, cela expliquerait plusieurs règles qui s’y trouvent. Dans le même ordre d’idées, un autre penseur égyptien, issu d’Al-Azhar, explique que les racines des lois coraniques se trouvaient déjà en Arabie avant l’islam. Le Coran a adopté certaines de ces règles et en réforma d’autres.

Remarquons que la quasi-totalité de ces penseurs dans les trois courants dont nous venons de parler vit au sein de pays arabes. Dans ce contexte, ils essayent d’apporter des changements en réinterprétant le texte du Coran. Cependant, la vraie bataille se déroule en Europe, en France notamment. Ici nous avons la présence d’une importante communauté maghrébine francophone. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, pays maghrébins, ont connu l’influence de la culture française, et ont permis l’émergence d’un certain nombre de nouveaux penseurs maghrébins possédant une très bonne connaissance des sciences sociales, développées en Occident, et aussi une bonne connaissance de l’islam. Ces penseurs jouissent d’un avantage énorme. Ils peuvent tout dire sans craindre les représailles des intégristes d’un côté ou le pouvoir politique de l’autre. Ils se prononcent pour un islam laïc, une spiritualité en harmonie avec les valeurs occidentales démocratiques et égalitaires.

Parmi eux, mentionnons l’historien et professeur d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, Mohammad Arkoun. Celui-ci explique que l’islam comme religion, loin d’être ce système dogmatique contraignant, figé, répandu aujourd’hui par le discours islamiste, est une pensée et une force historique. L’anthropologue Malek Chebel rappelle lui aussi aux musulmans que le Coran fait appel à la raison. Rachid Benzine, un brillant élève de Mohammad Arkoun, propage idées de celui-ci dans son pays natal, au grand dam des intégristes.

Le philosophe iranien Abdul Karim Saroush n’a de cesse de répéter que : « l’islam n’est qu’une suite d’interprétation de l’islam, tout comme le christianisme n’est qu’une suite d’interprétation du christianisme ». C’est le corpus des interprétations traditionnelles de l’islam que les nouveaux penseurs musulmans, vivant en occident, proposent de soumettre au crible de la pensée critique, à l’aide des outils forgés par les sciences humaines.

Les islamistes en Europe, notamment en France, sont conscients de l’influence qu’exercent ces écrivains sur l’élite maghrébine et arabe en général et aussi sur les milliers d’étudiants arabes qui viennent étudier en France puis retournent vivre dans leurs pays d’origine, et sans oublier les jeunes français d’origine maghrébine. Pour faire face à ce mouvement et contrôler les jeunes musulmans souffrant d’une crise d’identité et connaissant la marginalisation, ils ont fini par admettre les nouveautés sans jamais toutefois expliquer leur refus initial. Ils déclarent que ces nouveautés sont compatibles avec leurs dogmes. Mieux encore, qu’on trouve l’annonce de toutes les inventions contemporaines dans les versets du Coran ou dans les Hadiths du prophète.

Le représentant le plus célèbre des islamistes « modernes » n’est nul autre que Tariq Ramadan, barbe courte et tenue occidentale. Il est le petit fils du fondateur des frères musulmans, Hassan El –Banna. Né et éduqué en Suisse, populiste, charismatique, éloquent, parlant un français impeccable sans accent, Tariq Ramadan connaît l’Occident sur le bout de ses doigts. Maître du double langage, il sait comment manier les mots et les termes modernes pour mieux véhiculer l’orthodoxie islamique et les idées des frères musulmans. Dans un livre de lui, de 370 pages, intitulé : L’islam la réforme radicale, je n’ai trouvé aucune piste de réforme. Au contraire, j’ai trouvé une affirmation du dogme islamique orthodoxe, habillé à l’occidentale comme lui-même. Sa thèse consiste à dire qu’il rejette une lecture littérale en faveur de la recherche des finalités supérieures sans définir celles-ci. Il parle du caractère immuable et constant des textes religieux sans définir non plus ce que cela veut dire.

Tarik Ramadan est donc très populaire; il dirige Présence musulmane dont on trouve des succursales partout en Occident. Ses adeptes à Montréal lui réservent un accueil triomphant chaque fois qu’il vient soit pour faire la promotion de son dernier livre ou pour participer à un événement quelconque. Présence musulmanea présenté un mémoire célèbre à la commission Bouchard Taylor. Elle s’est arrangée pour envoyer à chacune des séances de la commission que des filles voilées et universitaires parlant un français impeccable, en accord avec les recommandations de Tarik Ramadan. Les deux sages, Bouchard-Taylor, ont craqué et fini par céder à leur charme. D’ailleurs, une partie de la gauche européenne a succombé également au charme du frère Tarik.

Mais la bataille est pour le moins inégale. Quelques penseurs et démocrates non organisés qui se trouvent soit en Europe soit dans les pays arabes notamment en Tunisie, Algérie et Maroc, doivent s’opposer à ces forces possédant des organisations partout et soutenues par surcroît par les pétrodollars. Ils possèdent, en outre, un nombre incroyable de sites Internet, des canaux de télévision religieux qui diffusent par satellites et une énorme production de livres, de cassettes et de DVD diffusant la version de Tarik ou d’autres courants intégristes.

Nous pensons que la réforme de l’islam représente un enjeu majeur, à la fois, pour un milliard de musulmans et pour le monde occidental. L’islamisme comme idéologie politique fascisante menace les fondements de nos systèmes démocratiques comme toutes les idéologies totalitaires que l’Occident aura connues au vingtième siècle. Et ce n’est pas parce que cette idéologie se réclame d’une grande tradition religieuse que cela est plus tolérable. 

Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane.