Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane. 

L’Islam, par Peter Morales 

(Réflexion donnée à la Jefferson Unitarian Church le 16 septembre 2007. Traduit de l'anglais)


 
En guise d’avant-propos, lisons cet extrait de l’ouvrage intitulé « No God but God » de Reza Asian, un intellectuel musulman américain. 
« Les événements tragiques du 11 septembre 2001 ont pu servir à aviver la mentalité du choc des monothéismes chez les musulmans, les chrétiens et les juifs qui d’ailleurs trop souvent confondent la religion avec la foi, et les Écritures avec Dieu. Mais cela a su également provoquer de vibrant discours chez les musulmans au sujet de la signification et du message de l’islam au vingt et unième siècle. Ce qui est arrivé depuis ce jour décisif c’est pratiquement une autre guerre civile musulmane (…) qui, comme le combat après la mort du Prophète pour définir l’islam, déchire la communauté musulmane en factions rivales. 

Il est certes encore trop tôt pour savoir qui va écrire le dernier chapitre de l’histoire de l’islam, mais il n’est pas trop tôt pour prévoir qui gagnera la guerre entre la Réforme et la Contre Réforme. Quand Mohammed donna le coup d’envoi d’une révolution à La Mecque, il y a quatorze siècles, pour remplacer l’ordre archaïque rigide et les inégalités de la société tribale par une nouvelle vision d’une moralité divine et d’un égalitarisme social, il déchira le tissu social de la société arabe traditionnelle. Il fallut plusieurs années de violence et de dévastation pour débarrasser le Hedjaz de ses « fausses idoles ». Il va en falloir encore plusieurs pour nettoyer l’islam de ses « fausses idoles » (la bigoterie et le fanatisme) adorées par ceux qui ont remplacé la vision de l’origine de la tolérance et de l’unité par celle de leurs propres idéaux de la haine et de la discorde. Cette purification est inévitable, et la vague de la Réforme ne saurait être arrêtée. Cette Réforme islamique, nous la vivons actuellement ».    

Quand vous entendez le mot islam, à quoi pensez-vous? Certes, à rien de bien rassurant. Vous revoyez peut-être la scène du 11 septembre 2001, tant de fois rejouée à la télévision, d’avions qui se précipitent sur les tours jumelles du World Trade Center. Peut-être voyez-vous également l’image de cette voiture récemment piégée à Bagdad avec ses séquelles ou celle de l’attentat suicide qui a tué une douzaine de spectateurs en Israël. Si on s’amusait à faire une recherche d’association de mots avec le mot « islam », le premier mot relevé serait, sans doute, «le terrorisme », suivi « d’attentat suicide » ou  «de fondamentaliste radical ».  

Nous, qui sommes pour la plupart des personnes tolérantes et progressistes, nous refusons de croire à de telles invocations.  Néanmoins, on n’a de cesse de poser les mêmes questions. La violence est-elle au cœur de l’islam? L’islam est-elle une religion répressive? Sommes nous en train d’être confrontés au  « choc des civilisations », de vivre une guerre de portée historique qui opposerait les valeurs libérales d’une part, la modernité, la liberté et la tolérance, à des valeurs réactionnaires d’autre part, l’autoritarisme, la domination masculine et l’obéissance absolue? 

Que faut-il penser de l’islam? Dans le monde, une personne sur cinq est musulmane, plus d’un milliard de personnes en tout! Aux États-Unis, les musulmans sont aujourd’hui plus nombreux que les presbytériens. Est-ce assez pour en avoir peur? Nous qui avons à coeur la tolérance, comment pouvons-nous tolérer des folies pures comme précipiter des avions sur des édifices de New York,  bombarder le métro de Londres et les trains de banlieue à Madrid? 

Pis, on connaît mal l’islam, moi y compris. Nos racines nous rattachent à l’aile progressive et rationaliste de la tradition chrétienne. Historiquement,  nous sommes les enfants de la faction la plus radicale de la Réforme en Europe. Au fil du temps, nous nous sommes ouverts aux enseignements de la science, de l’anthropologie, et de l’histoire. Certains s’intéressent aux enseignements des religions de l’Est.  D’autres se sentent attirés vers les traditions centrées sur la terre et la spiritualité amérindienne.

Aujourd’hui, j’aimerais qu’on arrive à nous débarrasser un peu de notre inculture vis-à-vis l’islam. J’aimerais qu’on réfléchisse sur ce qui pourrait nous rapprocher de la tradition islamique. 

Commençons dès le début. Nous parlerons d’abord des origines de la religion musulmane, du prophète Mohammed et de ses enseignements. Ensuite, nous décrirons, trop brièvement bien sûr, les grandes lignes de l’histoire qui a façonné l’islam, pour nous arrêter à l’islam d’aujourd’hui et son orientation dans l’avenir. Nous clorons le tout par une réflexion sur le sens qui s’en dégage pour vous et moi.    

Tout a commencé au sixième siècle de l’Ère commune à La Mecque, haut lieu religieux sur la péninsule arabique. Il y avait là un petit sanctuaire, appelé le ka’ba (littéralement le cube), lequel était dédié à près de 360 dieux. Chaque année, des pèlerins y venaient leur vouer un culte et faire du commerce.  La péninsule était peuplée de plusieurs tribus, et chacune d’elles avait son dieu. Celle qui habitait La Mecque, et par conséquent était gardienne du ka’ba, a pu s’enrichir énormément. C’était une époque où régnaient de profondes inégalités sociales, où l’ancienne éthique d’entraide qui caractérisait les tribus du désert était en voie de disparition face à la modernité, l’urbanisation et la stratification sociale. En rétrospective, les musulmans voient cette époque comme un « temps de l’ignorance ».   

Le prophète Mohammed est né vers l’an 570. C’est une date approximative. Il n’y avait pas de calendrier dans la société arabe et on ne fêtait pas non plus les anniversaires de naissance. (Il en allait de même pour Jésus). Le père de Mohammed mourut un peu avant sa naissance, et sa mère quand il eut six ans. Le garçonnet fut envoyé vivre avec son grand-père, Adb al-Muttalib. Mais celui-ci mourut deux ans plus tard et Mohammed, maintenant un gamin de huit ans, fut pris en charge par un oncle influent, Abû Tâlib. Un moment capital dans la vie de Mohammed, car un monde nouveau s’ouvrait devant lui.        

Abû Tâlib était un caravanier prospère. Lors de ses expéditions, il emmenait le jeune Mohammed avec lui. Par ses voyages en Arabie Saoudite, au Koweït, en Irak et en Syrie actuels, Mohammed eut l’occasion de prendre connaissance de divers peuples et de leurs différentes cultures. 

Comme orphelin qui dépendait de son oncle, les perspectives d’avenir de Mohammed semblaient hypothéquées. Mais quand, à l’âge de 25 ans, il épousa Khadija, une riche veuve, tout changea pour lui. Du jour au lendemain, il se vit propulsé au haut de l’échelle sociale. Conscient que sa nouvelle situation dépendait de l’exploitation des autres, il en ressentait un profond malaise. Ayant été lui-même orphelin, Mohammed comprenait trop bien l’insécurité des pauvres et des démunis.  

Mohammed adorait se retirer dans une grotte. À quarante ans, alors qu’il méditait sur le Mont Hira,  il connut une profonde expérience religieuse. Il entendit une voix lui dire « récite ». Dès lors, Mohammed récita les versets du Coran au fur et à mesure qu’il les recevait de l’ange Gabriel. Coran veut dire littéralement « récitation ». Et comme il sied à la culture orale, les révélations du Coran prirent une tournure poétique.  

Un bel esprit fit remarquer une fois que nul prophète n’a jamais posé sa candidature pour être prophète. Ce fut le cas de Mohammed. Quand il revient de sa première vision, il était tout tremblant et apeuré. Il se demandait s’il n’était pas devenu fou d’autant plus que créer une nouvelle religion fût la dernière chose à laquelle il pensait. Il aurait préféré se suicider plutôt que de remplir une telle vocation mission. . 

Son message initial comportait deux thèmes principaux. Le premier se rapportait la bonté de Dieu. Le second, qui constitue la majeure partie de son message, portait sur la moralité et l’éthique. Mohammed vociférait contre l’exploitation des faibles. Il prétendait, discours d’autant plus surprenant pour un homme riche de La Mecque, que c’était le devoir des riches et des puissants de s’occuper des pauvres et des sans pouvoir. Il militait pour la justice économique. Il prêchait que proche était le jour du jugement dernier où ceux, qui n’ayant pas libéré l’esclave et nourri les autres en temps de famine allaient brûler en enfer.    

Trois ans plus tard, son message évolua. Le monothéisme radical devint son message principal. Mahomet proclama l’existence d’un Dieu unique. Cela est affirmé dans la profession de foi musulmane : « J'atteste qu'il n'y a pas d'autre divinité que Dieu et que Mohammed est son Envoyé ». Ce qu’il prônait, au fond, c’était l’existence d’une autorité religieuse suprême. Par le fait même, il posait un acte révolutionnaire, mais un acte révolutionnaire sans précédent. Il faut savoir qu’à La Mecque, comme dans la plupart des sociétés anciennes, il n’y avait pas de séparation entre la sphère du religieux et les sphères de l’économie et des rapports sociaux et politiques. Son affirmation qu’il n’y a pas d’autre divinité que Dieu mettait en cause le système religieux et économique centré sur le Ka’ba, donc tout le système tribal. S’il n’y a qu’un Dieu, nous sommes tous semblables. Nous devons allégeance à Dieu seulement, non aux dieux tribaux. 

Comme pour Jésus, le message de compassion et d’égalité de Mohammed dérangea l’ordre établi de son temps. Bien entendu, les élites au pouvoir réagirent. Jésus fut exécuté;  Mohammed évita d’être assassiné en fuyant La Mecque. Lui et ses compagnons furent contraints d’émigrer à Yathrib, bientôt appelé Médine, « la ville du prophète ». 

À Médine, Mohammed rompt avec le cadre de la tribu et fonde l’Ouma, une communauté dont les membres sont liés par un principe confessionnel. En élargissant la société tribale à une société de croyants, Mohammed rendit possible l’unification des Arabes sous la bannière de l’islam. Cette société est la plus égalitariste de son temps. Elle accorde aux femmes, considérées comme une propriété, de nouveaux droits tels le droit d’hériter la propriété de leurs maris, le droit de garder leurs dots et le droit de divorcer. Le Coran ne fait aucunement mention de l’obligation du port du voile par les femmes. Chacun par ailleurs a le devoir de payer la dîme selon sa fortune, et les bénéfices sont versés aux plus pauvres.    

Ce qui caractérise Médine, c’est avant tout son esprit de tolérance. Mohammed se voyait comme  un prophète issu de la lignée d’Abraham, de Moise et de Jésus. Il interdisait explicitement la contrainte en religion. L’antisémitisme, si fréquent actuellement en Islam, était chose inconnue à l’époque de Mohammed. En effet, il y avait des juifs arabes à Médine. En Espagne musulmane pendant plusieurs siècles, juifs, chrétiens et musulmans ont vécu côte à côte en harmonie. Je me souviens d’une balade dans une ancienne partie de la ville de Tolède en Espagne où coexistaient juifs, musulmans et chrétiens. Il est évident que le sort des juifs qui vivaient là était beaucoup mieux que sous l’inquisition chrétienne.  

En clair, pour Mohammed la révélation du Coran ne rejette pas les Évangiles, au contraire elle vient les parfaire. Ouvrons ici une parenthèse à propos des unitariens universalistes. Mohammed n’était pas d’accord avec la doctrine de la Trinité chez les chrétiens. Comme chez Michel Servet et les premiers unitariens, la Trinité était ni plus ni moins une forme de polythéisme, c’était une grave erreur. En fait, Mohammed voyait Jésus, un peu comme les premiers unitariens, non comme un dieu, mais comme un grand maître appartenant à la tradition prophétique.  

À travers un récit rempli d’aventures extraordinaires, plein de violences, d’esquives et d’intrigues, on voit le mouvement prendre son ampleur et s’imposer. Finalement, en l’an 630, huit ans seulement après sa fuite, Mohammed revient à La Mecque victorieux. Deux ans plus tard, il meurt. Dès lors, son mouvement se propage partout en terre arabe et au-delà. Les paroles du Prophète, qui n’avaient pas encore été mises par écrit avant la mort de Mohammed, furent recueillies, donnant ce qui est connu sous le nom de Coran.    

Quand je lis les premiers enseignements du Prophète et leur mise en oeuvre à Médine, cela n’a aucune ressemblance avec tout ce qu’on m’a habitué à penser de l’islam. Quant à l’islam moderne, je pense à l’intolérance des Talibans, à ces femmes auxquelles on nie les droits humains fondamentaux, à la violence injustifiée des terroristes contre des gens innocents. En effet, quand j’apprends que cet enseignement soutient que Dieu est bon, que nous devons pardonner, que nous sommes le gardien de notre frère, que nous avons l’obligation de partager et de prendre soin des démunis, j’entends l’écho de tout ce qu’il y a de meilleur dans la tradition Judéo-chrétienne et, également, dans les grandes traditions religieuses du monde. 

Qu’est-il arrivé? Comment un message qui était libérateur, unifiant et tolérant vis-à-vis des autres traditions religieuses a-t-il pu devenir associé à la répression, à la violence et à l’étroitesse d’esprit? Cela arriva de la même manière qu’on déforma le message de Jésus pour justifier les croisades meurtrières et l’inquisition. Pensez à la façon que Jean Calvin a justifié de brûler vif Michel Servet pour une simple querelle théologique ésotérique, comment Ferdinand et Isabelle chassèrent les juifs et les musulmans d’Espagne au nom de Jésus. Songez à l’oppression et à l’esclavage des peuples indigènes d’Afrique et d’Amérique sous le prétexte de sauver leur âme.  

Ce qui arriva, hélas, est que les disciples de Mohammed, comme ceux de Jésus, se sont comportés comme des êtres humains. L’avidité est apparue. La soif du pouvoir est apparue. On fit appel aux chefs religieux pour légitimer l’usurpation de pouvoir politique. Et, tragiquement, notre capacité humaine de s’écarter complètement de notre but véritable arriva. 

Après la mort du Prophète, les musulmans se sont vite retrouvés en possession d’un vaste empire qui s’étendait depuis le nord de l’Afrique jusqu’à l’Iran actuel. Hélas, les conflits de successions ne tardèrent point. Un de ces conflits, qu’il nous manque ici le temps d’explorer, créa la faction des sunnites et des chiites actuels.      

Et, malheureusement, comme pour le christianisme sous la papauté, le clergé interprétait les enseignements d’une façon rigide et de manière à servir les intérêts des élites au pouvoir. Voilà une triste histoire que nous connaissons trop bien. 

Le wahhabisme a été  un des mouvements les plus réactionnaires dans l’islam moderne. On trouve ses racines en Arabie Saoudite actuelle et ses conséquences sont désastreuses. Avec la richesse soudaine générée par le pétrole, les Saoudites ont subventionné les institutions wahhabites, desquelles proviennent Osama ben Laden et les Talibans. Mais les intérêts économiques de l’ouest et le colonialisme alimentent aussi le ressentiment contre l’occident.           

Toutefois, il existe dans l’islam, comme le christianisme,  un éventail de points de vue et de croyances. La plupart des chrétiens ne sont pas des intégristes enragés. La plupart des musulmans ne sont ni des terroristes ni des intégristes radicaux.  

Reza Asian, un intellectuel musulman américain, auteur du livre « No God but God », défend l’idée que le monde musulman actuel est en crise et en conflit. L’avant-propos que nous venons de lire provient des deux derniers paragraphes de ce livre. Je pense que l’argumentaire de Asian est solide et convaincant. Le grand conflit actuel n’est pas entre l’Ouest et l’Est. Il n’est pas entre la perspective judéo-chrétienne et la vision du monde islamique.  

Par contre, nous sommes bien sous la griffe d’une guerre culturelle. Cette guerre est intrinsèque à l’Islam et elle est aussi intrinsèque au christianisme. Elle est une composante de toutes les traditions. D’un côté de la lutte, nous avons ceux qui retiennent que ce qui est précieux et éternel dans les enseignements. Et, au moyen de leur raison et de leur conscience,  ils adaptent ces principes au monde nouveau. De l’autre côté, nous avons ceux qui rejettent le monde moderne, et qui veulent récréer la mystique de l’âge d’or où la connaissance est figée et où chacun a sa place dans l’ordre de choses. D’une part, il y a les gens qui enseignent la compassion et embrassent la justice sociale (comme le font Mohammed et Jésus et Moise et Bouddha). D’autre part, il y a les gens qui ont peur du changement, qui cherchent à retourner au tribalisme étroit.  

Notre défi, notre mission religieuse, consiste à ne pas nous laisser prendre au piège de la peur Nous devons nous laisser guider par l’espoir et l’amour, non par la peur et ni par la haine. Nous ne devons pas laisser la peur nous entraîner dans un nouveau tribalisme. Ce que Mohammed a tenté de nous enseigner avant tout, c’est que l’unité est la réalité ultime. C’est ce qu’il voulait dire en affirmant « il n’y a pas d’autre dieu que Dieu ». Il voyait comment les dieux séparés créaient des divisions entre les peuples. Ce qui nous unit est plus grand que ce qui nous divise.  

Les musulmans progressistes ne sont pas nos ennemis. Ils sont nos alliés naturels dans la grande lutte, le grand jihad de notre temps. Ils veulent, comme nous, la paix et la compréhension. L’Islam n’est pas notre ennemi. Nos ennemis communs sont  la peur, la haine, l’ignorance, la violence et l’intolérance. 

Nos meilleures armes dans cette grande lutte sont l’amour, l’espoir, l’ouverture d’esprit et la paix. Joignons-nous aux gens de toutes les traditions et de toutes les nations (soient-elles musulmanes, juives, chrétiennes, Hindoues) tournant le dos aux faux dieux du tribalisme. Nous sommes un. Unissons-nous pour bâtir le monde que Jésus envisageait en Judée et que Mohammed a voulu initier à Médine. Unissons-nous aux gens de toute la terre et entonnons un cantique de paix qui s’entendra dans toutes les nations.  

Ainsi soit-il. Amen.  

Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane.