Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane. 

Encore le voile, par Diane Rollert 

(Discours de la pasteure unitarienne, Diane Rollert, prononcé en anglais devant la communauté unitarienne de Montréal, le 22 novembre 2009. Voici une adaptation française de ce beau discours qui invite à la réflexion sur le port du voile). 

« Comme un diamant qui gagne de la transparence sous les mains de l’artisan qui le taille, nous avons voulu rendre l’opacité sociale aussi limpide que possible ». Nilüfer Göle (1).

C’est la nuit tombée à Istanbul, l’heure de la dernière prière. Sur la grisaille du crépuscule se réverbère l’éclairage de la mosquée du quartier. Du minaret d’une mosquée à l’autre, la psalmodie retentit atténuant peu à peu le tumulte urbain. Puis, s’étant un peu calmée, l’agitation recommence de plus belle. On aurait pu s’attendre à une longue file d’attente devant la mosquée, mais rien. Les bistrots sont bondés, les piétons déambulent ou attendent l’autobus. La ville grouille d’activités. 

Je sors au centre-ville. Je suis accompagnée d’une de mes guides, une jeune femme d’origine turque, la vingtaine avancée, ayant émigré au Québec. C’est la première fois qu’elle retourne en Turquie depuis nombre d’années. Cette nuit d’été torride n’empêche pas ma guide d’être vêtue d’une veste à manches longues et d’une longue jupe. Elle porte aussi un foulard coloré identique à celui des « femmes en turban » comme on les appelle ici. Celui-ci laisse le visage libre, mais il couvre complètement les cheveux et la poitrine.  

Nous bavardons. Son anglais est laborieux. Mais elle veut le pratiquer. Je l’interroge sur les lois turques concernant le hijab. « Oui », me répond-elle, « le port de l’hijab est interdit dans les universités et les écoles, et pour les enseignants. En Turquie, des lois qui interdisent le vêtement religieux en public existent encore, mais par ailleurs et de nos jours, le port du voile est devenu plus ou moins toléré ».  

Ma guide me fait part de l’expérimentation d’une journaliste, qui dura vingt jours. Les dix premiers jours, cette journaliste déambula à Istanbul voilée, puis les dix derniers jours, en minijupe. Expérience faite, elle conclut que la femme en minijupe subit plus de désagréments que la femme voilée. Ma guide me confie que l’article de cette journaliste l’a mise en colère. « Cette femme, que sait-elle de mon expérience? » me demanda-t-elle.  

À l’université, ma guide dut enlever son foulard. Lorsqu’elle est devenue enseignante, elle était obligée de faire pareil. « La femme en minijupe a un choix », me dit-elle, « mais moi je ne suis pas libre de m’habiller comme bon me semble. Cela est une situation complexe en Turquie». Puis elle s’excuse de ne pouvoir élaborer davantage à cause de son anglais.   

Pendant mon voyage en Turquie, j’ai été fascinée par la façon de s’habiller chez les dames. En général, les hommes étaient vêtus de la même manière : en chemises et en pantalons ordinaires. Ils ne portaient rien qui signifiait leur affiliation religieuse ou politique. Par ailleurs, l’apparence physique des dames, leur allure vestimentaire reflétait la politique locale et le tempérament religieux de chacune des villes que nous avons visitées. Dans la chaleur accablante de l’été, ces contrastes devenaient d’autant plus évidents.  

À Ismir et Antalya, château fort des libéraux, les dames, tête nue et en robe soleil, surpassaient de loin en nombre les dames coiffées d’un foulard. À Istanbul, ville à cheval sur deux continents, l’Europe et l’Asie, l’impasse entre les libéraux et les conservateurs était palpable. Là, on avait l’impression que la moitié des dames portaient un couvre-chef, tandis que l’autre moitié allait nu-tête.

Ensuite, il y a Konya, berceau du soufisme et des derviches tourneurs, confrérie fondée au début du 13e siècle par Rumi, un grand philosophe mystique de l’islam. Ma surprise d’avoir appris que Konya était une ville très conservatrice me fait encore sourire aujourd’hui. Sauf les rares touristes ici et là, les femmes, habillées modestement, portent le foulard. Leur présence permanente révèle l’importance religieuse de cette ville sainte. Des pèlerins convergent ici de partout. Debout devant le tombeau de Rumi, les deux mains sur le visage, ils récitent des prières à voix basse pour son âme. Les dames arrivent vêtues de jolies robes longues et de foulards aux couleurs vives : bleu turquoise et paillettes, jaune vif avec fleurettes roses et violettes, rouge flamboyant avec fioritures blanches et noires.  

Au marché avoisinant la tombe, un grand nombre d’étals proposent des foulards satinés, de toutes les couleurs et de tous modèles imaginables. Dans les devantures d’une chaîne de magasins, des mannequins exhibent de longs manteaux ajustés. Malgré la chaleur étouffante de juillet, plusieurs dames, la tête et le cou voilés d’un foulard, portent ce type de manteau.

Lors de notre séjour, nous eûmes le bonheur d’être invitées à dîner chez des habitants. Les climatiseurs sont rarissimes dans les logis. Habillées de façon impeccable, manches longues et en hijab malgré les chaleurs, épouses, mères, soeurs nous ont servi de somptueux repas. Suivant les conseils de mon guide touristique, je me suis habillée léger et nu-tête, tout en m’assurant de bien couvrir mes bras et de porter une jupe longue. J’étouffais de chaleur. Mais ces dames remarquablement sereines qui nous ont si gentiment accueillies ne semblaient pas inconfortables sous plusieurs épaisseurs de vêtements. Bien que vêtues modestement, elles étaient loin d’être des dames timides ou effacées.

De retour à Montréal, j’éprouvai un certain choc culturel. Partout, la façon dont les dames d’ici s’habillent m’étonnait. « Elles portent si peu de vêtements »!, me surprenais-je à penser,  « Et, leur tête est si nue!». J’étais heureuse d’être revenue chez moi, bien que le monde que je venais tout juste de quitter me manquait. Il m’a fallu du temps pour retrouver mon équilibre.

Au Québec, je découvre qu’il se poursuit toujours un débat acharné au sujet du voile et de la femme musulmane. Au mois de mai 2009, la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) a voté en faveur du maintien pour les femmes musulmanes du droit de porter le voile. Djemila Benhabib, auteur de Ma vie à contre Coran,s’oppose avec véhémence à cette décision. Elle appelle cela « une trahison des droits des femmes », et maintenant par conséquent, elle milite en faveur d’une Charte de la laïcité qui obligerait les femmes à enlever le voile dans la sphère publique.

Deux membres de l’église sont passés me voir à mon bureau pour me demander comment ne pas tomber dans le piège de ce qu’ils considèrent des forces réactionnaires. Ils pensent que Djemila Benhabid est en train de nous entraîner dans une voie contreproductive, à cause d’une mauvaise compréhension de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Enlevez à un groupe le choix d’arborer librement des signes religieux et vous ouvrez la voie à la suppression d’autres libertés. Ce n’est pas la façon de garantir l’égalité des droits. Interdisez le voile et vous obligerez des femmes à vivre dans la clandestinité. Cela n’améliora pas leur sort. Au contraire, ce sera pis. C’est le propre de la pensée magique que de prétendre qu’il suffit de contrôler la façon de s’habiller des femmes pour qu’elles soient libérées. Ah! si seulement l’égalité pouvait se réaliser aussi facilement!

Le débat sur le port du voile n’est rien de nouveau, comme l’explique Leila Ahmed dans Women and Gender in Islam. Elle écrit que ça fait belle lurette que l’Occident fait courir une histoire qui raconte que l’Islam est « l’autre par excellence, et inférieur » et qui met au cœur de cette altérité les pratiques des femmes et leur traitement. Au dix-neuvième siècle, les puissances coloniales, en particulier la Grande-Bretagne, se sont servies de l’image de la femme opprimée et voilée comme cri de ralliement pour justifier leur domination sur les pays musulmans et l’appropriation de leurs ressources.  

Aux yeux du colonisateur occidental, le voile est le signe par excellence de ce qu’il considère un retard des sociétés islamiques. Des hommes, comme Lord Cromer, arguaient que le christianisme « ennoblissait » la femme, tandis que l’islam l’abaissait. Ces remarques n’ont pas grand-chose à voir avec les femmes elles-mêmes. Elles reflètent plutôt le joug de l’oppression impérialiste de la Grande-Bretagne, conclut Leila Ahmed. Je ne peux m’empêcher de souligner l’ironie que Lord Cromer, qui demandait à cor et à cri des mesures pour civiliser la femme musulmane, était « un membre fondateur de la Men’s League for Opposing Women’s Suffrage en Angleterre. Il en fut même le président ». C’est clair, il existe bel et bien ici deux poids, deux mesures.

De ce temps-ci, plusieurs musulmanes, intellectuelles, féministes et sociologues poursuivent des recherches sur le voile en plaçant la question dans son contexte historique et en regard du Coran. Voilà une avenue intéressante à explorer éventuellement. Pour le moment qu’il suffit de constater que c’est le colonisateur qui a construit le discours sur le voile et qui lui a donné une signification politique. Au vingtième siècle, se dévoiler devient le signe du féminisme importé de l’Occident, tandis que se voiler est un signe anti-impérialiste. En Turquie, cette tension a été tout particulièrement aiguë.

Quand Mustafa Kemal Atatürk, le Ghazi (le Victorieux), accéda au pouvoir en 1923, la société turque est encore marquée par plusieurs siècles de domination ottomane. Il employa donc son talent pour renouveler la société turque à travers une panoplie de directives visant à l’intégrer au monde occidental. Cela voulait dire créer un État laïc. Parmi ses réformes, on compte l’interdiction du port du voile. Suite à cette mesure, le voile, qui avait une signification culturelle et religieuse, devient, du coup, chargé de significations politiques.

Dans son ouvrage Musulmanes et modernes, la sociologue turque Nilfüler Göle écrit que « la femme est devenue le drapeau de l’islam en voie de politisation, et la révolution iranienne a indéniablement renforcé l’identification de la femme voilée à l’islam radical défenseur de la charia » (2). En Turquie, cette révolution iranienne suscita un débat parmi les femmes. Les jeunes femmes instruites, qui fréquentaient l’université, demandent en vain la levée de l’interdiction du port du foulard. Cela crée un climat politique qui amène un grand nombre de femmes à la contourner malgré tout.

Durant les années 1990, ce mouvement touche au premier chef la classe moyenne, dont des femmes intellectuelles issues de petites villes provinciales, qui étudient dans des universités urbaines. Leurs parents sont souvent stupéfiés par la volonté de leurs filles de se voiler. Ici nous sommes en présence de jeunes femmes qui défendent l’idée « que l’égalité entre les hommes et les femmes existait aux origines de l’islam », et que « la répartition inégale des rôles entre les sexes qui apparaît dans la pratique ainsi que l’oppression subie par les femmes seraient dues à ce que l’islam n’est pas appliqué comme il le devrait » (3). 

Les femmes, en Turquie des deux côtés du débat, parlent chacune en son nom. Les femmes n’ont jamais servi uniquement de symboles silencieux pour des conflits politiques. Elles ont été des actrices sociales très visibles. C’est ce dont j’ai été témoin dans les rues d’Istanbul, sans toutefois avoir pu bien comprendre tout cela dans le feu de l’action.

J’ai lu le livre de Göle bien avant mon séjour en Turquie. À mon retour, je me suis rendu compte que cette lecture avait pris un sens nouveau. En parcourant la Turquie, j’ai eu tendance à comparer ma propre altérité avec celle des femmes que je rencontrais. Notre identité sexuelle, comme on le sait, se forme dès notre petite enfance. C’est difficile de se mettre dans les souliers des femmes d’une autre culture. Qu'est-ce qui fait que la tenue vestimentaire des femmes nous en dise si long sur une culture donnée? Pourquoi sommes-nous si obsédés par le code vestimentaire des femmes? Göle soutient qu’en Occident nous percevons le corps différemment qu’en Islam. « Le corps islamique est toute obéissance et soumission à l’ordre divin, et il s’impose au rythme du voile, des ablutions rituelles, du jeûne, de la prière » (4). Cela m’intrigue. J’ai du mal à m’imaginer ce que serait une vie réglée au rythme d’ablutions, de préparatifs en vue de réciter sa prière cinq fois par jour.

Göle écrit que «le monde occidental, en introduisant de plus en plus le corps humain dans le domaine de la science et de la sécularisation, le place sous le contrôle esthétique et médical de la volonté humaine » (5). L’islam traditionnel, par contre, soumet le corps à des critères d’ordre religieux. « Dans les sociétés musulmanes, à la différence des occidentales, la vie privée renvoie directement à la sexualité de la femme, à l’espace de l’interdit. Le terme de mahrem signifie ‘intime’, ‘familier’, ‘ce qui ne doit pas être su de tous’, le ‘non-dit’, le ‘secret’ » (6).

Göle mena une enquête sur le mouvement des femmes islamistes dans son pays d’origine, suivant l’approche de « l’intervention sociologique ». Les femmes voilées qui ont bien voulu participer aux groupes de discussions lui ont dit que le voile leur permettait de sortir de la maison tout en sauvegardant leur vertu dans l’espace du mahrem. Par conséquent, le voile définit la frontière entre les sexes. « À l’encontre de la silhouette de la femme moderne qui soigne et exhibe sa féminité, son corps et ses vêtements, la femme musulmane », écrit Göle, « cache sa féminité en se voilant et, en mettant en avant le corps ‘sacré’ face au corps ‘esthétique’, elle renforce une fois de plus son altérité devant le modernisme occidental » (7).

Göle clôt son livre en se demandant si les femmes musulmanes ne seraient pas en train de faire de trop grands sacrifices. En se voilant, elles transmettent certes un message politique face au modernisme occidental, mais du même coup elles semblent s’accommoder de la domination de l’homme qui, en les enfermant dans l’espace du mahrem, les rend invisibles. Mais à bien y penser, le voile leur permet de s’affirmer en public, de devenir des actrices-pour-soi, bref des Sujets. Ces femmes musulmanes sont des artisanes en train de forger un nouveau monde selon leurs voeux.

Je ne sais plus qui a dit que l’islam, tel le christianisme, connaîtra un jour sa propre réforme. Je ne peux m’empêcher de penser que les femmes en seront la pierre de touche. Ici au Québec, je souhaiterais qu’on agisse d’une manière réfléchie. Il y a une énorme différence entre rendre le monde conscient de ses droits et l’empêcher de faire des choix personnels. Priver une femme de son droit de porter le voile n’est pas un acte de libération.

En nous promenant la nuit dans les rues d’Istanbul, ma jeune guide termine son histoire sur la journaliste qui aurait essayé de voir le monde selon son point de vue. Se penchant vers moi, elle me dit, « Je n’ai pas envie que la femme en minijupe porte un foulard. Ce que je veux, c’est qu’on me laisse porter le hijab sans discrimination ». Ensuite, je lui ai demandé si elle aimerait demeurer en Turquie. « Non », répondit-elle, « c’est mieux au Canada, j’ai plus de liberté là-bas ».

 Notes.

(1)  Nilüfer Göle, Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie, Éditions La Découverte, Paris 1993, 2003.
(2) Ibid. p. 87.
(3) Ibid., p. 115.
(4) Ibid., p. 159
(5) Ibid., p. 88.
(6) Ibid. p.103
(7) Ibid. pp. 149-150
 

Tribune libre unitarienne, vol.6, no.1, 2010, numéro consacré à la question musulmane.