TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009

Dieu est-il mort? Par Fabrice Descamps 

Nous sommes des enfants du siècle des Lumières et nous devons nous en réjouir. Mais les Lumières ne sont pas sorties du néant. Elles ont été préparées par les deux siècles qui les ont précédées, le XVIe et le XVIIe. 

Martin Luther et la Réforme ont habitué les esprits à interpréter la Bible et donc à penser par eux-mêmes. Le protestantisme est une révolution religieuse inouïe. Le formidable essor de l'Occident n'est pas pensable sans elle.

Au siècle suivant, le rationalisme et, au premier chef, son représentant le plus éminent, Baruch Spinoza, ont élaboré d'autres conceptions de Dieu que celle contenue dans la Bible. 

La combinaison d'une libre interprétation de la Bible et d'une élaboration du concept de Dieu indépendante des religions révélées a engendré, au XVIIIe siècle, nos Lumières. Le plus bel exemple de la fusion de ces deux dimensions, liberté d'interpréter la Bible et liberté de concevoir Dieu autrement, est assez méconnu en Europe et singulièrement en France : c'est la Bible de Jefferson. 

Tout le monde connaît le troisième président des Etats-Unis, mais peu de Français ont entendu parler de sa Bible. Jefferson a réécrit les Evangiles en les expurgeant de tout épisode surnaturel et, en particulier, du récit final de la résurrection de Jésus. Jésus y apparaît donc comme un réformateur religieux et un moraliste, non plus comme un être nimbé de surnaturel. La figure de Dieu s'y fait discrète et abstraite, comme en retrait du discours de Jésus, mais pourtant toujours présente en tant que référence ultime, elle devient le Dieu lointain des déistes en somme. La Bible de Jefferson est pour moi la cristallisation des idéaux des Lumières. Libre lecture de la Bible et libre représentation de Dieu. Et le christianisme que je vais défendre ici est un christianisme jeffersonien

Jefferson ne s'est pas contenté de réécrire la Bible, geste impensable avant les Lumières, il a oeuvré en Virginie, son Etat natal, puis à Washington pour une stricte séparation des Eglises et de l'Etat. En son temps, en effet, certains Etats, comme le Massachusetts, étaient concordataires et favorisaient le calvinisme ou l'anglicanisme au détriment des autres dénominations chrétiennes, comme les méthodistes et les baptistes. Jefferson fut le champion de ces Eglises non officielles à qui il octroya une totale liberté de culte. Les fondamentalistes religieux d'aujourd'hui font mine d'oublier tout ce qu'ils doivent à un homme qui était probablement agnostique ou, en tout cas, partisan du christianisme libéral. Un homme qui, selon le mot fameux de Voltaire, était en désaccord avec leurs idées mais se battait pour qu'ils aient le droit de les exprimer. Je ne sache pas un seul fondamentaliste chrétien qui, en sens inverse, se soit jamais battu pour qu'athées et libéraux aient une totale liberté d'expression. 

Or Jefferson n'a jamais renié le christianisme et, en écrivant sa Bible, il y a vu bien au contraire l'origine de la plus haute morale dans l'histoire d'un homme, Jésus, qui s'était sacrifié pour que d'autres fussent libres, libres, par exemple, de ne pas être d'accord avec lui. Car Jésus ne fréquentait pas que des Pharisiens, représentants de la religion officielle qu'il éreintait souvent, mais  aussi des Samaritains, les hérétiques de son temps. 

Certes la pratique religieuse de Jefferson était minimale, comme l'attestent les témoignages de l'époque, mais le troisième président des Etats-Unis ne méconnaissait pas l'importance de la religion comme guide spirituel et séculier de nos existences, comme cadre porteur de sens, comme référence morale suprême.

En voulant radicaliser les Lumières, les deux siècles suivants, le XIXe et le XXe en ont totalement trahi l'essence. Ils ont jeté l'enfant Jésus avec l'eau du bain clérical. La critique des religions existantes a abouti, particulièrement en France, à un rejet de la religion en soi, erreur redoutable. En voulant tuer Dieu, on a tué aussi la possibilité de tout discours collectif sur les fins dernières de l'homme, sur sa vocation ultime. Croyant « faire moderne », les idéologies d'extrême droite et d'extrême gauche ont permis le retour spectaculaire du paganisme : idolâtrie de la race d'un côté, celle de la classe sociale de l'autre. La lucidité me dicte de rendre hommage, bien que je n'apprécie guère ses idées par ailleurs, à Benoît XVI pour cette analyse qui est, au départ, la sienne, à ceci près que le pape attribue cette dérive nihiliste aux Lumières elles-mêmes alors que, selon moi, elle leur est postérieure et en constitue un travestissement. Le nihilisme a ensuite continué son oeuvre après la chute des totalitarismes. Et mai 68 n'est que la queue de comète de ce travail de destruction systématique des fondations de l'Europe, avec l'apparition de l'idolâtrie égotiste. 

Les Américains, qu'on aime bien prendre en France pour des imbéciles, se sont gardés de nous suivre sur cette trajectoire nihiliste. Ils ont bien fait. Car il me faut aussi donner raison sur un autre point important au conservatisme religieux, qu'il s'incarne en Benoît XVI ou dans l'évangélisme anglo-saxon : la critique libérale des religions a fait le lit du nihilisme. Si, en effet, on se permet de critiquer la religion, ce qui est utile et nécessaire a priori , où ce travail critique doit-il s'arrêter et pourquoi d'ailleurs devrait-il s'arrêter? Pourquoi ne devrait-il pas un jour jeter à bas, après Dieu, la morale elle-même? De qui ou de quoi, en outre, se réclame-t-on pour mener cette critique si ce n'est de sa petite personne et ne risque-t-on pas tout simplement, sous prétexte de critiquer la religion, de détruire tout ce qui y fait obstacle au déchaînement de nos passions et de nos intérêts individuels ou, à tout le moins, d'en évacuer très égocentriquement tout ce qui nous y plait pas?  Les modernes se méfient beaucoup de la religion, mais se méfient-ils assez d'eux-mêmes? 

Faute de répondre à ces questions embarrassantes, le christianisme libéral a favorisé le relativisme moral et l'égotisme contemporain. En mettant à bas les deux dernières passions collectivistes et totalitaires de l'Occident, le collectivisme racial et le collectivisme de classe, la démocratie libérale n'a pas su leur substituer une morale collective plus saine. Il est plus que temps de remédier à ce manque. Car le monde dans lequel nous place le nihilisme est absurde. Il est peuplé, par exemple, de monuments historiques, nos églises, qui sont, selon une vision nihiliste de l'histoire, des preuves de la bêtise et de la crédulité de nos ancêtres tandis que les vivants y poursuivent une quête dérisoire de l'argent, du sexe ou du pouvoir. Plus rien ne fait sens pour l'historiographe nihiliste. Est-ce là le monde dans lequel nous voulons vivre? 

Un christianisme libéral honnête et prudent doit donc éviter deux écueils, deux adversaires complices: le conservatisme religieux et le relativisme nihiliste. Car, pour un fondamentaliste chrétien, je suis athée, je le revendique d'ailleurs, tandis que je reste encore un calotin intolérant pour un nihiliste. 

Oui, je suis athée. Ou, plus exactement, le Dieu dans lequel je crois est inspiré de l'effort rationaliste du XVIIe siècle. Ce n'est pas un Dieu personnel. Ce n'est pas une personne ou une entité ou quoi que ce soit d'approchant. S'il a parlé à Moïse sur le mont Sinaï, ce n'est pas au sens propre, mais dans ce même sens symbolique qui nous fait dire que nous avons « écouté la voix de notre conscience ». Pourtant les Evangiles nous avaient prévenus : « Personne n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l'a fait connaître » (Jean, 1, 18). Nul ne peut voir Dieu, mais tous peuvent apprécier ce que signifie vivre selon ses commandements à travers l'exemple d'un homme tel que Jésus. 

Comment puis-je être alors sûr, comme Jésus l'était, que c'est bien Lui, le Père, qui m'a parlé quand je prends une décision grave? Comment puis-je bien distinguer mes intérêts, conscients ou inconscients, de mes obligations morales? 

Les fondamentalistes religieux n'entretiennent aucun doute quant à ces questions-là, c'est ce qui les rend dangereux. De mon côté, je m'efforce de vivre selon des commandements qui sont fort simples dans leur formulation... et très difficiles à appliquer. Comme nous l'a appris Jésus en effet, ils sont au nombre de deux et il a ajouté qu'ils sont totalement équivalents l'un à l'autre, de sorte que je ne puis suivre l'un sans accomplir l'autre du même coup (Matthieu, 22, 37-40). Les voici : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit », « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». 

Aimer son prochain comme soi-même est délicat et compliqué. Cela signifie parfois qu'il faut l'accepter tel qu'il est même si cela nous déplait et parfois, au contraire, qu'il ne faut pas accepter ce qu'il fait quitte à nous en faire haïr. Admettons par exemple que mon prochain soit sado-masochiste. Je prends cet exemple exprès parce que je trouve le sado-masochisme assez répugnant. Tant que cette pratique reste dans des limites raisonnables et s'exerce notamment entre des adultes consentants auxquels elle ne cause pas de dommages irréversibles, je dois la tolérer. Je dois accepter mon prochain sado-maso comme un autre moi-même car je souhaiterais être accepté tel que je suis si j'étais moi-même sado-maso. Je ne suis pas obligé d'approuver ce penchant, mais je ne peux y faire obstacle. Mon prochain sado-maso pourrait alors argumenter en disant que, si je suis capable en pensée de me mettre à sa place, ce qui me permet de dire que je dois l'accepter comme j'aimerais être accepté si j'étais lui, je suis en théorie capable aussi d'apprécier son penchant. Or cela est inexact. Car, à ce moment-là, c'est à son tour de se mettre à ma place et de comprendre que je n'aime justement pas cette pratique. L'amour du prochain introduit une éthique de la réciprocité où tous doivent se mettre à la place les uns des autres, essayer de les comprendre sans pour autant tout accepter d'eux. 

Mais ce qui fait la grandeur de Jésus, c'est qu'il a pris le risque de mourir au nom de cette éthique. Il n'a pas transigé. Et il a agi ainsi afin que l'exemple de sa conduite soit la meilleure preuve possible de la force et de la signification ultime des deux commandements qu'il nous a transmis. Jésus aimait Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de tout son esprit. Il aimait Dieu au point de mourir pour obéir à ses commandements. Et il aimait tellement son prochain qu'il a accepté de mourir à sa place. Il a accepté de mourir à la place de Barabas alors que Barabas était un voleur. Aimer Dieu et aimer Barabas comme soi-même étaient une seule et même chose. D'ailleurs « Bar Abba » ne signifie-t-il pas en araméen le « fils du père »? 

En acceptant son propre sacrifice, Jésus a défendu ainsi deux commandements qui sont le fondement de nos libertés parce qu'ils fondent aussi l'éthique de la réciprocité. 

A travers toute sa vie, il a dit non à l'idolâtrie de l'argent, en vivant dans la pauvreté, non à l'idolâtrie du pouvoir, en refusant d'être roi des juifs, non à l'idolâtrie du sexe, en restant célibataire, et non enfin à l'idolâtrie du moi, en mourant sur une croix. 

Mais je m'aperçois que je n'ai toujours pas dit qui était Dieu selon moi. 

J'avoue avoir une dette immense envers trois penseurs américains, deux sont théologiens et le troisième philosophe. Certains Français risquent de trouver mon américanophilie décidément bien suspecte. Mais que voulez-vous, je n'ai jamais partagé la condescendance de mes compatriotes vis-à-vis des Etats-Unis. Le fondamentalisme chrétien trouve ses pires exemples aux USA, mais le libéralisme religieux ses meilleurs aussi. Le premier de ces trois Américains est un évêque anglican, John Shelby Spong. Le deuxième est un rabbin, Mordecai Kaplan. Et le troisième, le philosophe, s'appelle John Dewey. Tous trois ont dit à peu près la même chose, mais avec des mots différents. Ils ont dit qu'il fallait absolument sauver la religion, mais que, pour sauver la religion, il fallait aussi absolument réformer nos conceptions de Dieu. Si nous ne réformons pas nos conceptions de Dieu, nous faisons le lit du conservatisme et du fondamentalisme religieux qui font petit à petit fuir la majorité de nos semblables loin de la religion et nous alimentons ainsi le nihilisme dont le relativisme moral, à son tour, nourrit le conservatisme religieux en un véritable cercle vicieux. 

Alors attelons-nous au plus vite à cette tâche. 

Spong a donné trois définitions alternatives mais non exclusives de Dieu: Dieu comme « fondement de l'être », c'est en fait celle du théologien allemand Paul Tillich, Dieu comme « source de vie », Dieu comme « source d'amour ». Kaplan a été plus précis : Dieu est, selon lui, l'ensemble des processus naturels qui permettent à l'homme de s'accomplir en étant pleinement homme. Dewey a été le plus concis et le plus clair : Dieu est « la somme des idéaux humains ». 

Je vais essayer d'être encore plus clair que Dewey, à défaut d'être plus concis.

On se plaît d'abord souvent soit à opposer l'homme aux animaux ou, pareillement, la nature à la culture, soit au contraire à décrire l'homme comme un animal parmi d'autres. Quant à moi, je définis l'homme comme un animal social intelligent. Il partage donc certaines de ses caractéristiques avec d'autres animaux aux structures sociales sophistiquées. Ces animaux sont très nettement distincts d'animaux à la sociabilité plus primitive. On peut dire, sans rique d'anthropomorphisme, qu'ils ont développé des comportements moraux puisque les individus de ces espèces qui ne veulent pas se plier aux règles du groupe y sont sanctionnés en étant chassés voire éliminés de ce groupe. Règles et sanctions sont la matrice de la morale. 

Mais, à la différence des animaux, l'homme peut modifier les règles de conduite admises communément dans le groupe ainsi que le type de sanctions que ce groupe pratique. Il peut en particulier améliorer les unes et les autres, ce qui est rigoureusement impossible aux autres animaux sociaux. 

Nous sommes donc en chemin, nous progressons sur la voie de la moralité. Nous essayons, sans toujours parfaitement y réussir, d'améliorer les règles de la vie en commun. Le but de notre chemin est le Royaume de Dieu, c'est-à-dire la Cité parfaite dont les lois morales seront parfaites. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu, 5, 48). Dieu est lui-même l'ensemble de ces lois parfaites auxquelles nous aspirons de tout notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Dieu existe, il n'est pas le fruit de notre imagination car chaque fois que nous améliorons concrètement la vie de nos semblables, nous sommes clairement conscients d'avoir accompli ce qui était juste. Il est des instants où nous avons la certitude absolue d'avoir fait le bien. Cela ne nous arrive pas souvent. Mais cela nous arrive quand même parfois. Comment pourrions-nous d'ailleurs avoir la certitude inébranlable d'avoir agi en hommes justes, d'avoir vraiment, réellement, concrètement amélioré le monde si nous ne pouvions pas comparer nos choix moraux les uns aux autres? Comment pourrions-nous sinon reconnaître quand nous avons eu tort? Comment pourrions-nous être honnêtes et sincères? Comment pourrions-nous nous améliorer? Comment pourrions-nous savoir avec certitude qu'il est mieux d'aider un aveugle à traverser une rue que de le laisser se débrouiller seul? Comment pourrions-nous savoir qu'il est mieux de sauver un innocent que de détourner le regard de son sort? 

Quand nous avons vaincu le nazisme et le communisme par exemple, nous avons eu la certitude, l'aveuglante conviction d'avoir accompli ce qui était juste. Nul esprit raisonnable et sain ne pourrait nier cette certitude. Eh bien, ce jour-là, nous nous sommes rapprochés du Royaume de Dieu, nous avons « accompli la volonté de Dieu ». Tout simplement. 

« Nul n'a jamais vu Dieu », mais tous peuvent comparer deux situations et dire laquelle des deux est moralement préférable à l'autre. Si c'est le cas, cela signifie simplement que Dieu existe vraiment même si personne ne le voit. Si Dieu est l'ensemble des commandements parfaits que nous suivrions si nous vivions présentement dans son Royaume, alors Dieu existe car c'est lui qui nous permet de savoir quand les lois concrètes de notre cité concrète nous rapprochent ou nous éloignent de ce Royaume. Dieu nous parle à travers ses commandements, comme il a parlé à Moïse à travers la Loi que le prophète transcrivit imparfaitement sur ses tables. En fait, Dieu est cette Loi. 

Comme Moïse, nous nous forgeons des représentations de Dieu, mais, comme Moïse, nous savons aussi qu'il faut se méfier des images. Lorsque nous agissons moralement, c'est au nom d'une de ces images de la morale, d'une de ces représentations de Dieu. Mais nous sommes faillibles, nous sommes pécheurs et jamais nous n'abandonnons non plus la certitude que nous pouvons nous tromper à chaque instant quant à ce que Dieu attend de nous : en langage moderne, « nous tromper sur la distance qui sépare nos lois présentes de lois morales parfaites ». Les représentations de Dieu ont évolué au cours du temps, y compris dans le texte même de la Bible. Le Dieu du Nouveau Testament est assez différent du Dieu de l'Ancien. Ce n'est plus un Dieu jaloux ou vengeur, mais un Dieu d'amour. L' « image » de Dieu que je propose ici est une image pour notre temps. Elle vaut ce qu'elle vaut, mais il est nécessaire, encore une fois, que nos conceptions de Dieu évoluent afin que la religion ait de nouveaux moyens de combattre le nihilisme contemporain. Un organisme ou une institution qui n'évoluent pas sont à la merci de leurs ennemis. 

Si vous pensez que ce que je dis est insensé, qu'il n'y pas de lois morales parfaites à l'aune desquelles nous jugeons nos lois morales présentes même si nous n'avons pas directement accès à de telles lois parfaites, alors vous êtes vraiment athée, c'est-à-dire vraiment nihiliste. Vous êtes un relativiste moral et je ne pourrai pas vous convaincre. 

Je ne peux contempler directement le visage de Dieu, comme il est dit sans cesse dans la Bible, parce que je ne peux saisir directement les lois morales parfaites de son Royaume, mais Dieu existe parce que ses lois existent vraiment et elles existent vraiment parce que je peux indirectement dire ce qui est bien en le comparant à ce qui est moins bien. Je peux en effet savoir si un principe moral est meilleur qu'un autre, s'il nous éloigne ou nous rapproche de ce qu'il y a de mieux moralement parlant, autrement dit du bien objectif. Dieu est ce bien objectif.  

S'il n'existait pas, nous serions atteints de cécité morale : nous ne saurions pas quand une norme morale est meilleure qu'une autre, autrement dit quand elle est plus près du bien objectif. Mais attention, nous ne pourrons jamais savoir à quelle distance du bien objectif se trouvent nos normes morales actuelles. Nous pourrons seulement comparer deux choix moraux entre eux. Nous pourrons mesurer des distances relatives entre deux options éthiques, pas leurs distances absolues au bien objectif. Nous ne pourrons jamais contempler Dieu face à face, nous ne pourrons jamais en forger une image définitive, nous ne pourrons jamais l'idolâtrer. Bref, nous ne sommes pas moralement aveugles, mais un peu myopes tout de même. 

Bien entendu, pour un fondamentaliste, je suis athée. Je ne crois pas en un Dieu personnel. Je crois que Dieu est un ensemble de commandements suprêmes, de lois morales parfaites, que nous ne pouvons comprendre qu'indirectement mais qui guident quand même nos choix moraux concrets. En plus d'être athée pour le fondamentaliste chrétien, je suis donc aussi un fondamentaliste moral selon le nihiliste. 

Si nous appelons « transcendant », ce dont nous avons la certitude absolue qu'il existe sans pouvoir mieux le définir, alors Dieu est transcendant. Mais ce n'est pas un être transcendant. 

La plupart des mathématiciens pense que les mathématiques existent indépendamment des mathématiciens eux-mêmes bien que les concepts mathématiques ne soient pas non plus des êtres. Autrement dit, les mathématiciens estiment qu'on découvre un nouveau théorème, mais qu'on ne l'invente pas. Les mathématiques existent en dehors de la tête des mathématiciens car elles sont la science des relations formelles entre objets, c'est-à-dire qu'elles sont induites par les propriétés même du monde et des objets qui le peuplent, or le monde et ses propriétés existent en dehors de nous et le monde serait ce qu'il est même si personne n'était là pour l'observer. Ce sont certes des hommes qui ont inventé le mot de « planète » par exemple, mais les mathématiques célestes avaient permis de prévoir l'existence de la planète Uranus avant même qu'on pût l'observer et la nommer. Les partisans de cette vision-là des mathématiques et des sciences sont appelés « réalistes ».  

Eh bien, de la même manière, je suis un partisan convaincu du « réalisme moral », c'est-à-dire que je pense que la morale décrit ce qui devrait se passer idéalement et objectivement entre deux êtres intelligents, l'éthique est la « science morale » des relations non entre objets, mais entre sujets. Bien évidemment, il est beaucoup plus aisé de commettre des erreurs en menant un raisonnement moral qu'en menant un raisonnement mathématique, comme le démontre hélas abondamment l'histoire des hommes et des normes éthiques parfois idiotes qu'ils se sont données. Néanmoins, un raisonnement moral peut être rigoureux et rationnellement argumenté et on peut aussi avoir objectivement raison ou objectivement tort en le menant. Sinon à quoi servirait de discuter de questions morales? Et de la même façon que les « réalistes » pensent qu'il existe une « réalité mathématique » qu'on ne voit pas mais qui est induite par le monde, de la même façon je pense qu'il existe une « réalité morale » qu'on ne voit pas mais qui est induite par les relations morales entre êtres intelligents et j'appelle cette réalité morale qu'on ne voit pas « Dieu ». 

Nous découvrons les mathématiques en découvrant de nouveaux théorèmes, mais ces théorèmes et les mathématiques qui les contiennent existaient déjà à l'état latent dans la réalité avant que nous les découvrions. Pareillement, nous améliorons nos normes morales en découvrant ce que nos commandements moraux, dont l'ensemble constitue Dieu lui-même, nous dictent de faire, or cela signifie aussi que Dieu existe à l'état latent dans la réalité morale qu'induisent nos relations interpersonnelles. 

Mais les mathématiques présentent une dimension supplémentaire qui les rapproche curieusement de la morale : elles décrivent non seulement des propriétés entre les objets qui existent dans le monde mais aussi entre des objets qui n'existent pas dans le monde et qui sont donc idéalement créés. De même, la morale ne juge pas seulement des relations morales actuelles qui unissent les hommes entre eux mais aussi celles qui devraient idéalement les unir. Pour être encore plus précis que dans les paragraphes précédents, on peut alors définir alternativement « Dieu » comme l'ensemble des principes moraux objectifs qui devraient idéalement unir les êtres intelligents. 

Donc, quand nous disons que « Dieu pardonne ses péchés à l'homme », il faut comprendre cela comme suit, à mon avis : même si nous nous sommes trompés dans le passé, même si nous n'avons pas obéi aux lois morales ou si nous nous sommes trompés en croyant y obéir, l'avenir reste ouvert, rien n'est jamais perdu, rien n'est jamais définitivement gâché ni figé, Dieu nous guidera à nouveau vers son Royaume. C'est cela, l'optimisme foncier du christianisme. Car rien ne peut ébranler notre conviction que le Royaume de Dieu existe vraiment même s'il est à jamais dérobé à nos yeux. La résurrection du Christ n'est, pour moi, rien d'autre que la Bonne Nouvelle que sa parole n'est pas morte avec lui, dans le tombeau, mais qu'elle vit en nous, que nous sommes tous ensemble le nouveau corps où elle s'incarne. 

Dieu n'est pas mort, c'est seulement son ancienne représentation qui est morte. Mais Dieu, lui, est vivant. Il est cette parole, ce commandement même qui nous pousse vers le bien.

TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009