TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009

L’ÉCLIPSE DE LA FOI, par Peter Morales 

(Janvier 7, 2007, Jefferson Unitarian Church, sermon traduit de l’anglais.
Le pasteur Peter Morales est récemment élu comme le huitième président de l’UUA (Unitarian Universalist Association of Congregations). 

Je reconnais encore une fois avoir succombé à la tentation de rire de quelqu’un. Pendant que je mettais ce discours sur l’éclipse de la foi au point, Pat Robertson, le télévangéliste le mieux connu d’Amérique, comme par enchantement, m’en offrit une occasion à laquelle je n’ai pu résister.    

Pat vient juste de rentrer de sa retraite annuelle pendant laquelle Dieu lui dit que les États-Unis seront en butte cette année à une attaque terroriste causant des morts. Au cas où l’on ne le saurait pas déjà, l’an passé, Robertson a dit que Dieu avait puni Ariel Sharon d’un accident vasculaire cérébral parce que Sharon avait transmis aux Palestiniens des terres sous tutelle israélienne. En 2004, Dieu a dit à Pat que Bush sera réélu haut la main. Il y a deux ans, Dieu lui a aussi dit, entre autres choses, que celui-ci mènera à bien son projet de réforme de la Sécurité sociale.  Mai dernier, Dieu lui dit que le littoral américain connaîtra de violentes tempêtes, voire un tsunami. Que ces messages divins ne soient pas plus justes qu’un horoscope ou un jeu de cartes ne semble aucunement déranger Robertson, ni ébranler sa foi. Que les mass médias voient à ces outrances un intérêt médiatique, en dit long sur notre culture. 

Des numéros comme Robertson sont plus tentant qu’un sac de croustilles tortilla faites de maïs bleu biologique. C’est trop comme dire non à un tel régal de renoncer à l’envie de rire de croyances si idiotes. Pourtant, je devrais. D’un autre côté, ces télévangélistes, tels Robertson, Farwell et compères, tiennent des propos tellement fous que s’en moquer devient inutile. De plus, cela n’est que la pointe d’un iceberg de croyances religieuses encore plus farfelues. Près de la moitié des Américains disent croire mot à mot au récit de la création dans la Genèse (sans égard aux deux récits contradictoires). Par dizaine de millions, nos voisins croient qu’ils seront emportés à toute allure en extase jusqu’au ciel; quatre sur cinq Américains pensent que Jésus reviendra sur terre, et un sur cinq, durant leur vie.

Dans le monde musulman, les choses ne vont pas mieux. Des millions de musulmans croient qu’on devrait tuer les mécréants. Chaque jour, les événements  prouvent que des musulmans sincères croient que se faire exploser, et d’autres avec eux, est un acte vertueux et héroïque qui mène droit au paradis. Au fait, ce paradis où le kamikaze est censé aller n’est qu’un scandaleux fantasme érotique pour homme hétérosexuel. Le comble. Un sondage récent révèle que près de la moitié des musulmans à la grandeur du monde croit que les attentats-suicides à la bombe sont justifiés.

On invoque la foi pour inciter et justifier des horreurs. Hélas! Rien de nouveau ici. Pensons à l’inquisition. Tout un chacun ici aujourd’hui, à cette époque, aurait été la cible de l’orthodoxie chrétienne. Pensons à nos procès pour sorcelleries au Massachusetts, soldés par des pendaisons. Jean Calvin croyait obéir à la volonté du Divin quand il condamna Michel Servet au bûcher pour avoir critiqué la doctrine de la Trinité. Dans l’Ancien Testament les récits de tueries d’hommes, de femmes et d’enfants pour seul motif d’avoir habités sur des terres convoitées par les Hébreux, sont légion. On enseigne rarement cela dans les cours bibliques, encore moins la lapidation à mort pour adultère. La justification du meurtre par la foi est un thème récurrent au cours de l’histoire humaine.

Pas étonnant que certains parlent de larguer la foi religieuse. Le livre de Sam Harris, The End of Faith  (L’éclipse de la foi), source de notre lecture ce matin, est un succès de librairie. De même celui de Richard Dawkins  Pour en finir avec Dieu. Bien que les intégristes soient l’objet de sa diatribe, Harris rage aussi beaucoup contre les modérés. Pour lui, les modérés font partie du problème. En rehaussant sa cote, ils édulcorent la religion comme une superstition, ce qu’elle est malgré tout, selon lui. Harris n’est pas seulement contre le fondamentalisme. À son avis, vaudrait mieux  n’avoir aucune sorte de  foi religieuse.

L’humanité se porterait-elle mieux sans la foi religieuse? Question capitale difficile à esquiver.

En faisant un tour d’horizon sur l’Amérique, est-ce que je crois qu’on serait mieux sans le fondamentalisme? Et comment! Le fondamentalisme, surtout le genre évangélique omniprésent, et à droite, n’est pas seulement faux, il est dangereux. Les fondamentalistes qui croient à la fin imminente du monde n’ont que faire de la protection de l’environnement. Ils s’opposent aux droits des homosexuels, des lesbiennes et des transsexuels; à l’enseignement de la science biologique et à la recherche médicale sur les cellules souches. Les fondamentalistes ont été contre l’égalité des sexes. Notre président, George Bush, croit que Dieu le guide dans ses efforts de guerre. Quand je pense à tout ça, je regrette presque le cynisme de Richard Nixon ou de Lyndon Johnson. Si la foi est à l’image de ce qu’on voit en Amérique, le plus tôt elle disparaîtra, tant mieux.

En faisant un tour d’horizon sur le monde, on constate une montée de l’intégrisme. L’islamisme militant a mis beaucoup de gens en prison. Il cautionne des attentats-suicides à la bombe au nom d’Allah. Il opprime des populations entières, réprimant femmes et dissidents. Serions-nous mieux si ce style d’islamisme disparaissait de la terre? Bien sûr! Alors, pourquoi ne pas en finir une fois pour toutes avec la foi et la religion?

Serions-nous mieux sans la foi? Hélas!, ce n’est pas la bonne question à se poser. Cependant, la réponse est oui pour la foi qui promeut la haine, et qui demande aux gens de se contrefoutre du monde de la science et de son savoir.

Malheureusement, la foi aveugle et ses abus ne seront tout simplement pas balayés du paysage par le souhait d’une frange de sceptiques cultivés. J’ai commencé mon allocution en me moquant des échanges que Pat Robertson croit avoir eus avec Dieu. J’ai dit que j’ai cédé à l’envie de me jouer de lui. Mais le problème c’est que tourner en ridicule les croyances cinglées d’autrui, tout aussi marrant que cela puisse parfois être, ne sert de rien. Croyez-moi, je sais de quoi je parle. Ça fait quarante ans que j’en fais l’essai. L’étrange dans tout cela, c’est que quand on se moque de la croyance des gens, ils se sentent blessés et se choquent. Critiquer la croyance d’autrui est sans doute parfois nécessaire, mais cela ne va pas très loin.

Que faire pour sortir de cette triste impasse? Comment convaincre le monde d’adopter une position où la foi religieuse ne tuerait point ni ne mettrait quiconque en danger? Voilà la question.

La foi religieuse telle qu’elle existe aujourd’hui tue le monde.

Demandons-nous pourquoi autant de millions de gens croient à de telles affabulations et invraisemblances? Pourquoi acceptent-ils sans réserve que Dieu fasse appel à eux pour tuer les mécréants? Pourquoi la majorité de nos voisins croit-elle à la résurrection de Jésus? Pourquoi croit-elle à des idées aussi folles que le ravissement qui font penser à Saint Paul enlevé au troisième ciel? Pourquoi des gens croient-ils que Jésus et Mahomet se sont envolés au Ciel sur un nuage? Pourquoi des millions de gens nient-ils les preuves probantes de l’astronomie et de la géologie — évidence qu’on peut voir avec nos yeux — et croient-ils aux mythes et aux légendes sur l’origine de la vie et du cosmos? Les personnes croyant à de telles inepties sont aussi intelligentes que vous et moi. Croire aux sottises ne fait pas de vous un idiot.

Les gens croient à des invraisemblances pour donner un sens et un but à leur vie. Ils se sentent ainsi liés à quelque chose de plus grand. La foi religieuse instaure l’ordre, chasse l’anxiété dans le doute. La foi, même la foi naïve dans les récits mythologiques, confirme les gens dans leur sentiment d’avoir un rôle particulier à jouer dans la création. La foi structure et oriente leur vie. La foi apporte du réconfort. Au cours de l’Histoire, on voit maintes et maintes fois les gens préférer mourir pour une foi naïve plutôt que devoir faire face à une vie dénuée de sens.  

Ce qui me gêne avec des critiques de la religion comme celles de Sam Harris ce n’est pas tant qu’elles soient fausses. Ce qui me gêne c’est qu’elles ne servent de rien. 

Harris, par exemple, fait reposer son argumentation sur l’opposition entre la foi et la raison. Il commence par soumettre les traditions religieuses aux feux de sa critique, critique avec laquelle la plupart d’entre nous sont d’accord (mais pas tous, bien sûr). Il attire notre attention sur la menace des croyances fondamentalistes de tout acabit pour enfin finir par inclure dans la même catégorie la croyance des théistes fondamentalistes avec la croyance dont les nazis et les communistes se font les champions. Bien que ces deux idéologies soient athées on ne peut plus, elles doivent quand même, selon Harris, être rangées dans la catégorie de la «foi» elle-même, vu leur caractère sectaire qui incitait les gens à commettre des actions répréhensibles. Tout de même, il y a des similitudes entre les systèmes de croyances, fussent-ils «religieux» ou non. Les communistes, néanmoins, argueraient énergiquement que leur vision du monde est rationnelle et qu’elle n’a rien à voir avec la foi. De même les nazis. Qui décide ce qui est foi ou ce qui est raison? 

L’ennui avec des gens comme Harris est que leur distinction entre «mauvaise foi» et «bonne raison» n’a guère d’objectivité. «La foi» a tendance à être attribuée aux croyances que Harris trouve répréhensibles et «la raison» à celles avec lesquelles il est d’accord. Selon quel critère peut-on décider qu’une croyance est raisonnable et qu’une autre ne l’est pas? Harris arguerait que les croyances empiriquement vérifiables sont raisonnables. 

L’ennui est que les croyances «raisonnables» (comme tous les énoncés scientifiques) empiriquement vérifiables sont de peu d’utilité pour comprendre les grands problèmes de la vie. Harris croit que la science peut apporter une réponse aux questions humaines touchant au fondement du bien, du mal et de la spiritualité. Il consacre un chapitre complet à la science du bien et du mal. C’est, à mon avis, un piètre essai farci de méandres et peu convaincant et il s’en fallut d’un cheveu qu’il dise que ce qui nous rend heureux est bon. La belle affaire! Ceci est peu utile et beaucoup trop vague. Et que faire quand ce qui me fait heureux vous rend malheureux? 

Pour parler plus sérieusement, de brillants esprits depuis des siècles s’ingénient à élaborer une éthique et une vision du «bonheur» basées sur une conception purement rationnelle. Le monde en général s’en fiche. Dans les cinquante dernières années de brillants philosophes tels, l’Américain John Rawls et l’Allemand Jurgen Habermas ont écrit d’imposants traités riches en pensées géniales et profondes voulant fonder le bien sur une base rationnelle. Je doute que quiconque ici aujourd’hui n’ait jamais lu ces livres (moi oui, mais seulement parce qu’ils étaient au programme d’un séminaire de troisième cycle). Personne sauf quelques universitaires ne lit ce genre de chose. Celui qui croit que la science et la raison nous feront découvrir un art de vivre intellectuellement et émotionnellement satisfaisant fait un acte de foi aussi délirant que croire que le ravissement s’en vient la semaine prochaine. La science et la raison ne nous diront jamais le sens de la vie. 

Alors, cela nous laisse où? D’un côté, plusieurs des croyances religieuses que les gens adoptent sont nocives. Leur foi peut donner un sens à leur vie et créer une communauté de croyants dans laquelle ils trouvent un sens d’appartenance. Leur foi peut leur procurer une tradition spirituelle qui ouvre la porte à un certain piétisme qui invite à la prière et au mysticisme. Les fois traditionnelles permettent cela, mais il y a un prix à payer. Elles possèdent un caractère tribal qui débouche sur la violence. Les fois traditionnelles demandent à leurs fidèles de tourner le dos à la science et de rejeter «le modernisme».  

D’un autre côté, il y a ceux qui décèlent le malin dans ces croyances et qui réclament un abandon de la foi. Mais qu’ont-ils à proposer d’autre? Ils nous proposent une vision du bonheur et de la raison beaucoup trop froide, cérébrale, élitaire, individualiste et hédoniste. 

On a besoin d’un meilleur moyen. On a besoin d’une éclipse de la foi et d’une renaissance de la foi. On a besoin d’une éclipse de cette foi qui pense que la religion se résume à la croyance au surnaturel et à un dieu qui encourage un groupe de gens à en tuer un autre. On a besoin d’une éclipse de la foi qui préconise la violence et qui cultive l’ignorance. On a besoin d’une éclipse de la foi qui demande aux gens de se sacrifier dans cette vie pour gagner une récompense dans une autre. On n’a plus du tout besoin de ce genre de foi. 

Mais, en même temps, on a tout à fait besoin de la naissance d’une foi d’un genre nouveau. On a besoin d’une nouvelle option pour les gens en quête d’un but, d’une spiritualité, d’un sens profond à donner à leur vie. 

On a besoin d’une foi à la fois nouvelle et ancienne. On a besoin de croyances et d’une orientation spirituelle qui puisent dans tout ce que les traditions religieuses ont donné de meilleur à l’humanité. On a besoin d’une foi qui puise dans les grands enseignements sur la compassion, sur la communauté et sur l’engagement, qu’on trouve au coeur du judaïsme, du christianisme, de l’islam et du bouddhisme. On a aussi besoin d’entretenir la sagesse qu’offrent toutes ces traditions au sujet du bienfait de la pratique religieuse. Chaque tradition met en valeur la réflexion, fut-ce sous la forme de la prière ou de la méditation. Chaque tradition enseigne l’importance de l’éveil de la conscience et du pouvoir de l’amour. N’importe quelle foi que nous voulons faire nôtre devrait puiser aux sources du passé. Balayer d’un revers de la main tout le passé c’est être à la fois aveugle et arrogant. 

On peut, et on a le devoir de faire surgir du passé ce qui est bonté et sagesse. Et on doit aussi consentir à mettre au rancart ce qui est anachronique. Qui croit trouver une explication à la cosmologie dans un texte datant de quelques milliers d’années est un idiot. Ces textes ont été écrits par des gens qui ont acquis une grande sagesse sur certains sujets donnés. Ils ont aussi été écrits par des gens qui en connaissaient moins sur le monde physique qu’un élève d’aujourd’hui à l’école primaire. 

Notre foi devrait laisser une place pour tous et toutes les expériences humaines. La dernière chose dont on a besoin aujourd’hui, c’est un groupe qui déclare que Dieu les a élus. On a besoin d’une foi qui n’a en réalité rien à voir avec les croyances particulières. On a besoin d’une foi aujourd’hui définie dans le vieux sens du mot d’une confiance profonde. On a besoin d’une foi qui a trait à l’amour profond, à l’expérience profonde, à l’engagement profond. On a besoin d’une foi qui est ouverte sur le présent et le futur, non enchaînée au passé. 

On peut créer une telle foi. On peut vivre une telle foi. On le fait d’ailleurs déjà un peu à notre façon. On peut rendre honneur au passé sans lui vouer un culte. On peut vivre des vies remplies d’espoir, de joies et de sens. On peut apprendre à aimer plus intensément et à aider le monde. 

On doit ouvrir un autre parcours à suivre. Le seul parcours qui sache dépasser les limites de la foi aveugle mène à une foi qui a les yeux grands ouverts. La seule sortie d’une foi qui justifie la violence est de s’ouvrir à une foi qui enseigne la compassion. Le seul parcours au-delà d’une foi enchaînée au passé est de faire sienne une foi digne du futur. La seule alternative à une foi engoncée dans l’ignorance est une foi qui a un grand plaisir à apprendre. 

Notre défi est de contribuer à créer une telle communauté de foi et de la faire partager largement. D’où l’importance de voir notre petit mouvement prendre de l’envergure. Le monde a un besoin criant d’une foi religieuse qui peut nous amener tous dans un avenir au-delà de la violence, au-delà de la superstition, au-delà de la haine, au-delà de la peur. 

Ensemble, nous pouvons y arriver. 

La foi doit-elle disparaître? Absolument. Les fois du passé doivent mourir, de peur qu’elles nous tuent tous. 

Ce temps-ci doit-il devenir le temps d’une nouvelle foi? Absolument. Laissons-le devenir le temps de la renaissance de la foi. Avoir la foi ce n’est pas de croire à l’impossible, mais plutôt faire confiance à tout ce qui est bonté, amabilité et gentillesse. Soyons fidèles à nos idéaux de compassion. Soyons fidèles aux pratiques spirituelles qui ouvrent sur une nouvelle conscience. 

L’amour guidera nos cœurs alors que la raison guidera nos esprits. 

Cela, je crois, est la seule foi dont nous avons besoin. Voyons à ce qu’elle se réalise.

TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009