TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009

UN PHARE D’ESPOIR par Hannelore Daniel-Poncelet 

Voici mon allocution prononcée lors de la célébration en français à l’Église unitarienne de Montréal, dimanche 25 janvier 2009. Ceci est une adaptation française de mon discours-essai que j’ai écrit en anglais en 1994 lors de mes études à l’université McGill à la Faculté des Études religieuses dans le cadre d’un séminaire, Christian Theology du Dr Douglas Hall, professeur au Collège de l’Église unie. Le topo était : le salut et la foi dans l’Église chrétienne; défi immense, qui m’amène à repenser mon orientation. Avoir à pondre un tel sermon chaque semaine!! Ouf!! Chapeau à Diane Rollert et aux autres pasteurs!  

Les interrogations liminaires  

D’où vient-on? Où va-t-on? Comment y aller? Et pourquoi s’y rendre? Nous sommes tous des pèlerins, la planète Terre est notre vaisseau. Ensemble, nous errons sur des sentiers sans balises. Tous les vivants, les personnes qu’on aime, la beauté qu’on voit, la joie et le bonheur qu’on ressent, rien n’échappe au ravage du temps. Tout ce qui naît est condamné à mourir. Nous sommes ni en train d’être envoyés à l’abattoir ni en train d’errer de-ci de-là, nous dit Edgar Morin, sociologue français de renom. Ce sont nos rêves, nos volontés, nos courages qui nous mènent, qui nourrissent nos espoirs.  

Le ‘Dasein’ et la finalité 

Comment assumer notre « Dasein », notre condition de l’existence, accepter nos limites, vivre avec nos doutes, supporter nos anxiétés? Le bonheur éternel, est-il notre finalité? Ne serait-ce pas prendre nos désirs pour des réalités? S’il y a quelque chose au-delà de la nature, cela est hors de notre entendement. Regardons telle qu’elle est la condition de notre existence! Son éternité est ici et maintenant, dans le hic et nunc. Ce qui importe, c’est la vie présente, ce qu’on en fait.  

S’il doit y avoir un évangile, selon Edgar Morin, cet évangile devrait annoncer deux nouvelles, une mauvaise et une bonne. D’abord la mauvaise : « Nous sommes irrémédiablement égarés » (1), laissés à nous-mêmes. Ensuite la bonne : nous avons un abri, une maison, un pays sur notre petite planète Terre. Ici germa la vie. Ici les humains doivent bâtir foyer. La « Terre-Patrie » est notre évangile. Cet évangile nous engage à un vivre-ensemble, à cultiver une fraternité authentique pour notre survie. Voilà notre salut! 

Les fouilles archéologiques, portant sur les rituels funéraires des peuples de la préhistoire, démontrent une prise de conscience de la mort. Très tôt les humains prennent conscience que leurs gestes sont éphémères et filent irréversiblement selon la flèche du temps. Ils sondent le mystère du « Dasein ». Ils éprouvent un sentiment d’angoisse métaphysique. Pour alléger la réalité du néant, ils tissent, au fil du temps, une toile qui les relie à la nature et les uns aux autres, source d’espoir.    

Déjà dans la préhistoire, les humains prennent conscience de leur liberté et de pouvoir transcender les limites de la nature. L’homo faber prolonge sa main par la fabrication d’outils de pierre, puis apprivoise le feu. Dotés d’un cerveau capable d’utiliser la méthode empirique, les humains cherchent toujours comment mieux s’adapter à leur environnement. Les premiers humains n’ont pas seulement cru à la magie, ils avaient aussi l’esprit scientifique. 

Clifford D Conner, dans A People’s History of Science (2), soutient qu’il y eût une science populaire bien avant la science moderne. Chacune d’elles se « fonde sur la dialogique entre imagination et vérification, empirisme et rationalité », dont parle Edgar Morin dans Science avec conscience. « La rationalité et l’empirisme maintiennent une dialogique féconde entre la volonté de la raison de saisir tout le réel et la résistance du réel à la raison. En même temps, il y a complémentarité et antagonisme entre l’imagination qui fait les hypothèses, et la vérification qui sélectionne » (3). Au bout du compte, la dialogique entre ces quatre piliers de la science est fondamentale pour comprendre l’évolution de l’espèce humaine.  

Chez les humains, il y a un acharnement à vouloir résoudre des problèmes de plus en plus complexes par l’invention de machines de toutes sortes, jusqu’à l’Internet d’aujourd’hui. Chaque nouvelle invention amène un nouveau dilemme moral. Par exemple, prenons la découverte de la fission de l’atome. On peut s’en servir pour le bien ou le mal, pour guérir ou anéantir. 

Les humains n’ont de cesse de construire leur humanité. Comme le dit Ishmael dans le roman de Daniel Quinn, ils « ne sont ni méduses, ni lions, ni wombats qui font sans cesse les mêmes actions ne menant nulle part »; * who foozle along getting nowhere doing nothing (4).En apprenant à domestiquer leur Terre-Patrie les humains se donnent une raison d’être.  

Systèmes-historiques 

Je peux dire ‘je’ parce que je suis avec d’autres personnes qui me disent ‘tu’ ou ‘vous’. Dans le regard de l’autre, je deviens transformée en personne : « the looking-glass self » de Charles Houston Cooley (5). Le ‘je’ dans la relation ‘je-tu’ de Martin Buber(6) peut devenir la somme des relations que je tisse avec les autres, dont parle Albert Jacquard(7). En tissant des liens sociaux, en formant des solidarités, les « social bonds » du sociologue, Robert Nisbet(8), les humains multiplient leur possibilité d’action.  

Comme stratégie de survie, les humains, tout au cours de leur existence, se sont tissés en divers réseaux organisationnels, appelés des « systèmes historiques » par le sociologue Immanuel Wallerstein(9). Dépendant des ressources et des embûches, les sociétés humaines ont évolué du clan à l’empire, pour aboutir au système-monde moderne. Ce dernier est caractérisé par une division du travail à l’échelle mondiale, des rapports interétatiques, dont la logique obéit aux lois de l’échange marchand.  

Pour s’adapter à leur environnement, les premiers humains ont vécu en clans. Ils ont créé des mini-systèmes qui sont selon la définition opératoire de Léo Poncelet, des « ensembles sociaux caractérisés par des rapports de production de type égalitaire axés sur la chasse et la cueillette » (10)

Ensuite, durant la période néolithique, avec les découvertes de l’agriculture et de l’élevage, nous avons la révolution urbaine. Apparaissent l’émergence des classes sociales,  la division complexe du travail social, la propriété privée. Des empires-mondes naissent et meurent. Ceux-ci sont des systèmes-mondes caractérisés, et je cite Léo Poncelet, « par des rapports de production de type tributaire dominés par un centre politique dans lequel les échanges sont de type redistributif (11) ». L’écriture devient un élément clé pour la codification. Certains de ces codes nous ont été légués par des prophètes, des rois, des empereurs. Mentionnons, par exemple, le plus ancien code connu, celui d’Hammurabi, roi de Babylone, en 1750 avant Jésus-Christ. Nous avons aussi les dix commandements de Moïse reçus sur le mont Sinaï. Ces lois sont, la plupart du temps, attribuées à des origines divines. Elles accordent la légitimité aux autorités des empires-mondes de superviser les rapports d’échanges redistributifs et de dicter l’observance des cultes des cités dans les cités et les foyers. 

L’empire-monde et la religion ne font qu’un. C’est surtout durant ces temps anciens que les croyances aux dieux et à une vie dans l’au-delà furent instituées. On érige des monuments grandioses, crée des chefs-d’œuvre à la gloire des dieux et de leurs représentants sur Terre. C’est le cas des pharaons d’Égypte, par exemple. L’Égypte est la preuve que les humains demeurent hantés par l’idée de leur mort, malgré tous leurs efforts pour s’immortaliser. Ce court ballet, qui se résume à des actes d’un divertissement pascalien,  est incapable de les délivrer de leur angoisse existentielle.  

Mais pourquoi donc rechercher un salut dans une vie surnaturelle? Qu’est-ce qu’il y a de si horrible dans le fait qu’on naît, puis on meurt, que notre vie est un instant dans la trajectoire de la flèche du temps? Toutes ces questions nous amènent dans un dédale.  Je ne suis qu’une infime partie de l’univers. « Je suis une partie de tout ce que je rencontre », dit avec beaucoup d’éloquence Lord Alfred Tennyson dans son Ulysses(12). Et tout ce que je rencontre est une partie de moi. Ce que j’ai appris, ce que j’ai partagé, ce que j’ai reçu, ce que j’ai donné, combien j’ai souffert, combien j’ai aimé, voilà ce qui m’importe. 

Le complexe du bouc émissaire 

Toutes les civilisations des temps antiques possèdent des institutions religieuses avec des cultes sacrificiels. Selon la théorie de René Girard, lyncher un bouc émissaire est un bon moyen pour rétablir l’ordre social. La victime du sacrifice est coupable par le fait d’une simple différence considérée comme une anormalité. Ce signe victimaire polarise la violence des foules autour d’elle. Par exemple, pour mettre fin à la peste bubonique on a brûlé des juifs au XIVe siècle. 

Selon Girard(13), les textes, qui décrivent la crucifixion dans les Évangiles, révèlent et dénoncent ce « mécanisme du bouc émissaire » en démontrant la coalition entre les pouvoirs et la foule contre Jésus, victime innocente, ainsi mettant en « échec la représentation persécutrice ». Mais, malgré le dévoilement de ce « mécanisme du bouc émissaire » par les Évangiles, les sociétés humaines d’aujourd’hui sont plus menacées par la violence que jamais. Il y a eu Auschwitz, nous avons toujours les bombardements des civils tuant enfants, femmes et innocents. Ne croyant plus au mécanisme du bouc émissaire,  il  reste la possibilité de jouer sur la mauvaise conscience, d’espérer de mettre fin à la violence par l’éducation à une éthique globale, par le droit, par les négociations d’ordre politique, voire la force policière.

 Le salut et la foi 

Comment parler de salut quand j’ai vu ma meilleure amie tomber sous les rafales de balles à Budapest en 1956? Comment parler de salut après avoir entendu mon oncle raconter son pénible retour à pied après avoir souffert sept années comme prisonnier politique dans les goulags sibériens à extraire de l’uranium? Comment parler de salut quand des enfants sont drogués par des gros bonnets de la drogue et blanchisseurs d’argent? Comment parler de salut quand on se retrouve sur la rue sans foyer ou dans des camps de réfugiés? Comment parler de salut quand l’indifférence mène au désespoir?  

Quand on parle du salut, que veut-on dire? Comment mettre fin à la violence en se souciant uniquement de sa survie dans l’au-delà? Quel rapport y a-t-il entre Jésus sur la croix et la fin de la violence et de la mort? On dit qu’il faut attendre pour voir. En attendant, que faire? Attendre? Attendre quoi? Attendre qui? Attendre Godot? Attendre, il me semble, c’est consentir à la peur, à l’intimidation; c’est encourager la victimisation.    

On dit que par la foi on sera sauvé. La foi en qui? En Jésus, qui a enseigné l’amour? Paradoxalement, pour avoir enseigné la non-violence, il meurt sur la croix. Mahatma Ghandi et Martin Luther King croyaient aussi à la non-violence. Ils se sont tous deux fait assassinés. La violence est toujours avec nous malgré la maxime de la règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais que l’on te fasse ». 

Je crois que cette dichotomie ‘foi et salut’ est limitée. La réalité vécue est beaucoup plus complexe. Nous vivons dans une époque où l’homo sapiens est aussi demens. Oui, l’espèce humaine est énigmatique, paradoxale. 

Le fondement de la conscience morale 

À travers les millénaires, nous avons accumulé un capital moral arc-bouté sur les lois divines promettant le bonheur dans une vie surnaturelle. Cette morale de la peur a facilité l’obéissance à l’ordre social et dans une certaine mesure, a su préserver l’espèce humaine de certains maux. Mais certainement pas des moindres, si on regarde les atrocités des deux guerres mondiales, du Rwanda, de l’ancienne Yougoslavie, et maintenant de l’Iraq, de l’Afghanistan et de la Palestine. 

Jean-Jacques Rousseau(14), au XVIIIe siècle, cherche un état de nature idyllique. Arraché de cet état par la civilisation, pense-t-il, l’humain perd son innocence. Il devient un animal dépravé. L’état du « bon sauvage » de Rousseau est une chimère. En fait, au stade du passage de la nature à la culture, nos instincts animaux, déterminés par un héritage génétique, ont perdu leur prédominance. Les humains deviennent des « animaux dénaturés », selon l’expression de Vercors(15). C’est à ce moment que naît la conscience morale, la connaissance du bien et du mal. Jean-Claude Barreau, dans son livre Quelle morale pour aujourd’hui écrit : 

« L’homme est creux à l’intérieur, n’ayant plus d’évidence héréditaire. Il est passé des ‘problèmes de l’homme de cavernes à celui des cavernes’ de sa conscience… L’invention de la morale permet à l’homme d’échapper à la sauvagerie qui lui est propre. »(16) 

Le système-monde moderne, qui naît dans « le long XVIe siècle », a bouleversé la vision du monde de l’ancien régime. Durant le siècle des Lumières au XVIIIe siècle, les morales laïques tendent à se substituer aux morales traditionnelles fondées sur Dieu. On tend maintenant à fonder l’universalité de la conscience morale dans l’ordre naturel, à faire reposer la cohésion des groupes et les sentiments altruistes sur des fondements humanistes.  

Aujourd’hui, notre société occidentale s’est libérée des valeurs morales traditionnelles reposant sur la culpabilité. Notre société de consommation à outrance permet un confort matériel sans précédent. Tout notre mode de vie moderne encourage un trop grand individualisme qui nous isole les uns des autres. C’est un peu comme si on avait régressé à l’état « de la méduse, du lion ou du wombat » dans un monde de gadgets superflus. Sur le petit écran, qui grandit de plus en plus, nous recevons dans nos salons des visiteurs du monde entier sans devoir les divertir, leur offrir à boire. Quelle merveille ce système sophistiqué de communication sophistiquée! Mais tout cela nous rend-il plus humain? 

Je pense que Mgr Blanchet de Rimouski avait raison d’écrire ses remarques en 1991, - et elles sont encore malheureusement plus pertinentes que jamais —,   

« on… glorifie la richesse, l’efficacité et la compétence académique; nous ne sommes pas convaincus de l’importance de la participation de gens qui, au cœur de leur pauvreté et de leur fragilité, vivent sous un autre registre les grandes valeurs de la dignité humaine, des droits humains, de la solidarité et de la culture. »(17) 

Ce capital moral accumulé à travers les millénaires, face à l’individualisme, l’indifférence, la violence de la réalité quotidienne des temps modernes s’effrite. Il faudrait aujourd’hui revoir nos prémisses culturelles afin de trouver un équilibre entre l’individualisme et l’altruisme, bref, aboutir à la troisième phase, la phase idéalistique de la culture dont parle Pitirim Sorokin dans son Social and Cultural Dynamic. Il préconise ceci pour le secteur éducationnel : 

« Comme organisations scolaires, les écoles doivent établir un système soigneusement élaboré pour développer l’altruisme chez leurs élèves. Elles doivent inculquer chez eux un ensemble de valeurs universelles et des normes débarrassées de toute superstition et de l’ignorance, y compris des théories dégradantes, cyniques, nihiliste, et pseudo-scientifiques. Cette tâche devrait être jugée tout aussi importante que la formation intellectuelle » (18). 

Au Québec, on a commencé à faire un premier pas sur cette voie avec le nouveau « Programme Éthique et Culture religieuse », obligatoire depuis 2008, dans toutes les écoles, primaires, secondaires, publiques et privées confondues. (Voire mon article dans le dernier numéro de La Tribune libre unitarienne (19)).  

Code d’éthique pour aujourd’hui 

Aujourd’hui nous avons besoin d’un nouveau code d'éthique adapté à notre monde globalisé. Il faut aller au-delà des morales traditionnelles; inventer une morale inclusive, une éthique qui prend à bras-le-corps les problèmes de tous les hommes et de toutes les femmes à l’échelle mondiale. Voilà le défi!  

L’impératif catégorique de Kant(20) est cette petite voix, ce bruit de fond dans notre conscience morale qui dit ‘je dois. Pour lui, ce qui importe, ce n’est pas d’être heureux, mais d’être moral, le bonheur étant une conception empirique et irrationnelle (21). Nietzsche a raison sur un point : Kant a une conception rigoriste et protestante. Vide de contenu, celle-ci ne dit pas dans le détail ce qui est bien ou mal. L’impératif catégorique de Kant est insuffisant. Pour moi, il faut tenir compte aussi de la recherche de bonheur ici et maintenant pour tous les humains.  

« Dieu est mort », dit Nietzsche. « Si Dieu n’existe pas, tout est permis », fait dire Dostoïewski en écho à Ivan Karamazov. Nihilisme ou cynisme? Attention! Évitons ces pièges qui nous font déboucher sur l’individualisme, accentuent notre isolement et qui nous plongent dans un état d’anomie, celle dont parle Durkheim(22). Le libéralisme économique, basé sur la loi du marché, est le nouveau dieu des temps modernes. Il se veut la réponse à tous nos maux économiques, mais pourtant il est responsable du sous-développement et de la pauvreté en mettant le profit avant l’humain. Son idolâtrie de l’argent justifie l’exploitation éhontée des peuples et des nations. Nous devrions critiquer les critiques, critiquer le désir de ce genre d’individualisme, sans retourner pour autant aux valeurs traditionnelles qui peuvent nous mener à l’intégrisme.   

Nous devrons aller au-delà de nos codes civils. Certainement, il a des rapports entre le droit et la morale, mais le droit n’est pas nécessairement un reflet de la morale. Les rapports légalisés ne sont pas propices à créer une atmosphère de fraternité et de solidarité. La cour enferme les plaideurs, dans une sorte de ‘huit clos’ démoralisant. Elle n’invite pas au « rendez-vous du  donner et du recevoir (23)», cet aphorisme du poète sénégalais Léopold Sédar Senghor. Selon le poète martiniquais, Aimé Césaire, il y a là « une nouvelle conception des termes d’échange (24) »  à laquelle on devrait faire appel de tous nos vœux.  

La communauté 

Le Dr Hall nous enseignait que nous devrions encourager « une atmosphère de confiance où il est possible de se questionner à fond »(25). Dans cet ordre d’idée, je comprends mieux ce que Jésus a voulu dire par le mot Église. Il n’a pas voulu, ni ses disciples non plus, instituer une église confondue avec le pouvoir, lorsqu’il a dit à Simon, « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Matthieu 16 :18). Il a aussi dit en réponse aux pharisiens « Rendez donc à César (à l’état) ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu 22 :21)(26). 

La longue durée de la structure de l’Église est due au caractère plus ou moins universel des valeurs morales qu’elle prône et à la profondeur du sens de ses récits bibliques, mais surtout à ses alliances avec les pouvoirs politiques. Cependant aujourd’hui ses dogmes en occident ne riment plus à grande chose. Face à cette sécularisation de la société, l’Évêque de Rimouski, Mgr Blanchet, défend l’Église en disant que celle-ci, malgré « son ossature institutionnelle », est d’abord et avant tout « une communion du peuple ». Il est vrai que vivre en communauté était, pour les premiers chrétiens, une forme de résistance aux persécutions romaines. Mais aujourd’hui les gens ne sont plus habitués à former  des communautés de base pour résister aux injustices. Leurs « cerveaux ne sont pas assez bien formés pour penser » soutient Stanley Hauerwas dans son livre After Christendom (28). 

Après le Siècle des Lumières, on commence à abolir le droit divin des rois, puis on instaure peu à peu le principe de la séparation de l’Église et l’État. L’État doit protéger la liberté de conscience et de religion.  En contrepartie, l’Église doit renoncer à s’immiscer dans les affaires de l’État. Dans ce contexte, les églises, les temples, les mosquées, les synagogues peuvent devenir des lieux de rencontre, de compassion, de quêtes profondes, de dialogue respectueux; devenir des lieux communautaires où la confiance est profonde; des foyers de source d’espoir où l’amour est authentique, où c’est possible de se racheter après avoir commis une erreur. 

Conclusion 

Seul sur un roc, sans amour, l’espoir s’éteint, la vie s’étiole. Notre humanité a besoin d’une communauté où l’on apprécie la dignité et la valeur inhérentes de chaque personne, où l’on célèbre les merveilles de la vie, où on sent l’interdépendance. Bref, il nous faut élaborer des règles de vivre-ensemble où l’on peut grandir, discuter, apprendre, partager, espérer bâtir un meilleur monde et mieux comprendre notre situation dans la toile interdépendante de la vie. Cet espoir nous incite à trouver notre juste équilibre dans la balance sacrée de la nature dont nous faisons partie. Voilà notre salut, notre foi. Un dernier mot d’encouragement d’Edgar Morin : 

« L’agonie planétaire deviendrait alors gestation pour une nouvelle naissance : nous pourrions passer de l’espèce humaine à l’humanité. »(29) 

RÉFÉRENCES
(1)           Morin, Edgar. Terre-Patrie. Seuil, Paris. 1993, p. 
(2)           Conner, Clifford D.  A People’s History of Science.  Nation Books, New York. 2005.   
(3)           Morin, Edgar. Science avec conscience. Seuil, Paris. 1990, p. 176. 
(4)           Quinn, Daniel. Ishmael. Bantam/Turner Book, New York. 1993, p. 68. 
(5)           Cooley, Charles Houston. Human Nature and the Social Order. Charles Scribner’s Sons. 1902. 
(6)           Buber, Martin. Je et tu. Aubier Montaigne, Paris. 1969. 
(7)                Jacquard, Albert. Construire une civilisation terrienne. Fides, Saint-Laurent. 1993, p.29. 
(8)                Nisbet, Robert A. The Social Bond : an Introduction to the Study of Society. Kopf, New York. 1970. 
(9)                Wallerstein, Immanuel. Comprendre le monde: Introduction à l’analyse des systèmes-monde.  La découverte, Paris. 2006. 
(10)             Poncelet, Léo. L’ethnographie et l’analyse des sytèmes-mondes  dans Anthropologica Vol. XLIII No. 1. 2001, p.47. 
(11)             Ibid. p.47. 
(12)             Tennyson, Lord Alfred. Ulysses. 1842. 
(13)             Girard, René. Le bouc émissaire. Grasset, Paris. 1982. 
(14)             Rousseau, Jean-Jacques. Discours sur l’origine de l’inégalité. Nouveaux classiques Larousse. 1755. 
(15)             Vercors. Les animaux dénaturés. Édition de Minuit. Paris. 1952. 
(16)             Barreau, Jean-Claude. Quelle morale pour aujourd’hui… Plon, Paris. 1994, p. 18. 
(17)             Blanchet, Bernard. Quelques perspectives pour le Québec de l’an 2000. Fides, Paris. 1991, p. 
(18)             Sorokin, Pitirim A. Social and Cultural Dynamics. American Book Company, New York. 1970, p. 
(19)             Daniel-Poncelet, Hannelore. École laïque et le programme Éthique et culture religieuse dans La Tribune unitarienne  Vol 4. no 2. 2008, www.uuqc.ca. 
(20)              Kant, Emmanuel. Critique de la raison pur, Garnier-Flammarion. Paris, no.257. 1781  - et – Critique de la raison pratique.  PUF. (1788.) 1985. 
(21)             Ibid. 
(22)             Durkheim, Emile. The suicide : a Study in sociology. Free press of Glencoe. New-York. 1951. 
(23)             Carrère, Charles. Au rendez-vous du donner et de recevoir.   www.unesco.org/courrir/2000_12/fr/opinion. 
(24)             Ibid. 
(25)             Hall, Douglas John. Invitation to discipleship: Becoming the Church after Christendom. St. Giles Church, Baie d’Urfé. 1994, p. 11. 
(26)             Blanchet, Bernard.  Ibid. 
(27)             L’école biblique de Jérusalem. La Sainte Bible. Les éditions du Cerf, Paris. 1956, p. 1311; 1318. 
(28)             Hauerwas, Stanley. After Christendom. Abingdom Press, Nashville. 1991, p. 
(29)             Morin, Edgar. Terre-Patrie. Seuil, Paris. 1993, p.