TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009

L’UNIVERSALITÉ DE LA CONSCIENCE MORALE, par Léo Poncelet 

En tant qu’étudiant au Collège de St-Boniface, j’ai rédigé cet essai, en 1961, pour le présenter dans le cadre d’un cours de philosophie morale donné par le Père Gérard Labrosse, s.j., professeur invité du collège Jean-de-Brébeuf, â Montréal. À l’époque, le Collège de St-Boniface au Manitoba était une institution privée faisant en quelque sorte partie du réseau des collèges classiques du Québec.

Il faut se rappeler que lorsque j’ai écrit cet essai, je n’étais à l’époque qu’un tout jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Nous étions à l’aube de la révolution tranquille. Comme d’autres jeunes canadiens français, je sentais un profond malaise avec l’enseignement doctrinaire de la philosophie de St. Thomas d’Aquin dans nos collèges classiques. Cela m’amena plus tard à étudier l’anthropologie à l’université.

J’ai accepté de publier cet essai de jeunesse dans le présent numéro de Tribune libre unitarienne pour ouvrir une piste de réflexion sur notre thème consacré aux fondements de la morale, non pour prôner aujourd’hui la doctrine philosophique créationniste de St.Thomas, que j’ai  d’ailleurs reléguée aux oubliettes, il y a belle lurette.  

Je puis mentir ou non, voler ou non, tuer ou non.  Mais, je choisirai de ne pas mentir, ni voler ni tuer. Devoir choisir entre le bien et mal est un enjeu moral propre à l’homme. Ce qui m’amène à me demander si ma conduite et celle de tous les hommes se conforment à une norme commune? Si oui, on constaterait une concordance entre ces conduites. Mais ce n’est pas toujours le cas. Pourquoi? D’où vient cet écart entre ce qui doit être et ce qui est?  Le problème de l’universalité de la conscience morale est l'axe autour duquel tournera ce travail. 

J'ai conscience de l’existence en moi d’une liberté d’exercer ma raison. Si je suis libre, que dois-je faire? Question propre à l’homme qui revient sans cesse face à chaque situation nouvelle. L’animal, étant amoral, trouve sans calcul, instinctivement, le comportement conforme à chaque situation. Sa nature le lui dicte automatiquement. L’animal n’a pas à apprendre à vivre. Par exemple, l'oiseau, sans que personne ne l'ait jamais éduqué, sait quand, comment et où bâtir son nid; il sait quand et comment se reproduire; il sait par instinct comment élever ses petits. Bref, le comportement de l’animal est soumis à une loi nécessitante. L'homme, lui, échappe à ce déterminisme. Doué de liberté, il se voit confronter à un éventail plus grand d’actions possibles parmi lesquelles il doit choisir. C'est ce qui fait de lui un être enclin à l'erreur.  

Pour mettre plus en évidence le contraste entre le comportement animal et humain, prenons l'exemple du renard. Tout le monde sait que le renard est rusé. Il s'esquive facilement du chasseur. Mais pour peu que le chasseur apprenne par expérience le comportement d'un renard traqué, il déjouera sa ruse. Si ce renard devient le captif du chasseur expérimenté, c'est qu'il n’a qu’une ruse, une seule, léguée par sa nature. Pour l’homme, les choses sont plus compliquées. Rien ne l’oblige à agir de la même façon dans une même situation.   

Pourquoi dois-je faire ceci plutôt que cela si je suis libre? Pourquoi tout ne m’est-il pas permis? Y a-t-il un fondement à la morale? Quel fondement? Cette question nous pose un dilemme moral. Où trouver la réponse? D'abord, cherchons en dehors de soi. Ensuite en soi. Finalement, à la fois, en dehors de soi et en soi.  

Premièrement, regardons en dehors de soi dans l’ordre même des choses. Selon St. Thomas d’Aquin, il y a un ordre cosmique immuable. Chaque être a sa place hiérarchique dans l’univers conforme à sa nature, minérale, végétale et animale. L’homme fait partie de cette vaste fresque. Il se situe entre les anges et les bêtes dans la grande chaîne des êtres. Par sa raison, l’homme est par conséquent amené à choisir de vivre en conformité avec la nature et le Dessein cosmique. Bref, St.Thomas érige la nature en critère ultime de la morale. 

Deuxièmement, regardons en soi. La conscience psychologique et la conscience morale sont une partie intégrante de tout être humain. La première nous renseigne sur nos états et nos comportements. Elle est témoin, spectateur. Elle constate ce qui est. Elle me confirme que j’ai la liberté d’exercer ma raison. La seconde est le siège des jugements moraux. Elle attribue une valeur à mes actes, m’en rend responsable.  

Admettons que ma conscience psychologique me signale tout à coup une occasion de commettre un acte répréhensible quelconque, par exemple voler une somme d’argent. Or, je ne volerai pas. Pourquoi? Ma conscience morale intervient aussitôt. Elle fait naître en moi un sentiment accablant pour me dissuader de voler. J'entends comme une petite voix en moi qui dit: « ne vole pas cet argent ». C’est un ordre catégorique, aussi absolu que l’ordre d’un chef militaire qui demande à sa troupe une obéissance aveugle. Si j'obéis et ne vole pas, je ressens une certaine satisfaction, une certaine fierté, une joie ô combien agréable! Si je désobéis, et je vole, je ressens du mécontentement, une sorte de remords ô combien angoissant!

Donc, il y a bien en moi un sentiment moral qui m’incite à obéir à un ordre catégorique qui émane du fond de ma conscience morale. Celle-ci traduit ses jugements en des sentiments de satisfaction ou de remords. La conscience morale travaille en tandem avec la conscience psychologique pour nous dicter ce que nous devons faire. Elle est une faculté valorisante qui attribue à nos actes une qualité sous l'aspect du bien et du mal. Elle juge, cas par cas, la personne qui pose l’acte. Cela soulève la question à savoir si ses jugements sont invariables d’une personne à l’autre. Y a-t-il une norme universelle qui fonde les jugements de la conscience morale?   

Pour répondre à  cette question, voyons cela autrement en croisant les deux premiers regards dont nous avons parlé, celui en dehors de soi et celui en soi. 

Si nous nous référons à l'histoire, aux études ethnologiques et anthropologiques, nous devons accepter comme un fait que la conscience morale est variable; qu'une valeur morale vaut pour une époque et non pour une autre. Autrefois, on légitimait l'institution de l'esclavage. Aujourd'hui, les moralistes condamnent l'esclavage. Au Moyen âge, on accordait à la Justice le droit de torturer les vivants, et on défendait à la médecine de disséquer les morts. Aujourd'hui, c'est le contraire. À Lacédémone, le vol était publiquement encouragé. Pensons à l'immoralité des peuples barbares: le cannibalisme, les sacrifices humains, la cruauté des Massagètes mettant à mort leurs parents âgés. L'anthropophagie rituelle chez les Lapons et chez les Fidjiens et le suicide volontaire des vieillards chez les Esquimaux étaient honorables.  

À une même époque, les jugements de la conscience morale varient. Je n'aurai aucun scrupule à me régaler d'un bon rôti de boeuf. Mais pour un hindou, cela lui est défendu. La morale sexuelle est très variable. Dans certains pays, la polyandrie et la polygamie sont des pratiques coutumières. Des moralistes exigent l'abolition de toute sensualité; d'autres prêchent la "réhabilitation de la chair" et l'épanouissement de la vie sexuelle, source de joie. Certains acceptent la régulation des naissances, tandis que d'autres disent que la procréation est la seule justification des rapports sexuels.   

Ces faits nous amènent à considérer un problème particulièrement grave. Sont-ils assez probants pour nous rendre sceptiques quant à l’universalité de la conscience morale? Nient-ils la possibilité d’une morale universelle? Confirment-ils l’existence d’une morale personnelle, particulière à chaque individu? Si la conscience morale se fonde sur des valeurs subjectives, ne peut-on pas dire autant de consciences morales, autant de biens particuliers? Sans une norme morale universelle, n’aurions-nous pas autant de morales qu'il y a d'hommes? Ce qui est un bien pour les uns est-il aussi un bien pour les autres? Le bien particulier de chacun peut-il concorder avec le bien particulier de tous?   

Cette question était inenvisageable durant l’Antiquité, même au Moyen âge. On tenait pour acquis que la morale fût fondée sur un ordre naturel. Pour Cicéron, « la droite raison » garantit un ordre moral universel comme l’illustre la citation ci-après dans De la République  (III, prg. 22) :  

Le relativisme moral devient en vogue seulement après les Grandes Découvertes du XVe siècle et la rencontre des deux mondes. Influencés par les récits de voyage, les moralistes commencent à penser qu’il n’y pas de concordance entre la conscience morale de chacun. Montaigne écrit dans ses Essais: "Il n’est chose en quoy le monde soit si divers qu’en coustumes et loix : telle chose est icy abominable, qui rapporte recommandations ailleurs, comme en Lacédémone la subtilité de dérober…". Pascal s’accorde en ceci avec Montaigne: "On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle changent toute la législation", et encore ailleurs: "Plaisante justice qu'une rivière borne; vérité en de ça des Pyrénées, erreur au delà. Comme la mode fait l'agrément, elle fait aussi la justice". Pour Vauvenargues: "La conscience est la plus changeante des règles". 

Qu’en est-il de l’universalité de la conscience morale, aujourd’hui? Dans la société actuelle, plusieurs lois civiles concordent avec ma morale personnelle, par exemple l’interdiction de voler ou de tuer. D'où vient cette concordance sinon que ma conscience morale est le reflet de la conscience collective? Comment aurions-nous pu concevoir la notion du bien et du mal, si nous n’avions pas en nous une conscience morale correspondante? Comment pourrions-nous discerner le bien du mal, si nous n’avions pas été dotés de sentiments moraux innés? Le bon sens veut que la nature nous ait donné l'outil pour y parvenir.   

Y a-t-il une concordance entre la conscience morale individuelle et la conscience collective? Considérons les deux hypothèses suivantes. Première hypothèse : Au dire de certains, "Nous aurions créé le bien au gré de nos besoins". Ceux-là admettent que le bien est un besoin nécessaire à la vie en société et que chaque homme le possède en lui sans quoi on vivrait dans un état de chaos. Donc, notre conscience morale personnelle ne se heurte pas à la conscience collective. En fait, la première serait l'expression de la seconde. Si ces deux niveaux de consciences manquent parfois d’harmonie, c’est qu’il peut arriver que la voix de notre conscience morale se fait mal entendre. Du bruit parasite vient brouiller le message. Deuxième hypothèse : La voix de la conscience morale personnelle est une voix hermétique, le message reçu diffère d’un individu à l’autre. Dans ce cas, il faudrait à jamais désespérer de créer un monde axé sur un code d’éthique pour la paix et la justice pour tous. Pour concilier les hommes entre eux et empêcher le règne de la discorde et du chaos, la solution serait d’instituer une société policière, voire un État totalitaire. Bref, pour éviter un état de guerre permanente, il faudrait accepter la servitude volontaire, obéir aveuglément à une force extérieure, à des chefs qui nous dictent leurs lois. Autrement dit, il faudrait étouffer la voix intérieure de notre conscience morale pour s’en remettre à la raison d’État.  

Un tel régime, bien sûr, est contraire à la liberté individuelle, au droit à la reconnaissance de la valeur et de la dignité de chaque personne. Pour exercer la liberté de sa raison, il faudrait s'isoler de la cité, vivre en clandestinité. Cela n’a aucun sens. Cela va à l’encontre de notre nature sociale. L'homme le plus primitif se groupait en société. La société est un besoin naturel chez l'homme. Aristote définit d’ailleurs l’homme comme un animal politique.    

Vrai, je suis conscient de n'être pas seul au monde. Il y a d'autres personnes qui m'entourent, des personnes étrangement comme moi. Je reconnais aussi que celles-ci se sont groupées entre elles dans un ensemble d’organismes pouvant restreindre mes actes. Est-ce que cette contrainte extérieure va à l'encontre de ma conscience intérieure? Oui, partiellement. Totalement, non. À fortiori, la concordance entre la conscience morale personnelle et la conscience collective est possible. Donc, des deux hypothèses dont nous venons de parler, j’accepte la première comme plausible et rejette la seconde comme trop contraire à nos sentiments moraux. 

Beaucoup de moralistes expliquent la genèse de la conscience morale par la loi de l’association. Il y a d’abord l’argument de ceux qui invoquent l’autorité. Par amour, et voulant leur éviter une suite d’expériences fâcheuses, les parents ont transmis aux enfants une série d’ordres en conséquence. « Ne fais pas ça ni ça, etc. ». De même, les chefs d’État ont transmis des ordres aux gens du peuple pour mieux asseoir leur pouvoir. Les ordres des parents et des chefs d’État, à force d’être répétés, sont devenus des ordres moraux intégrés dans la conscience morale de la personne, puis par le fait même des habitudes de vie. Il y a ensuite l’argument de ceux qui invoquent l'intérêt. À l'origine, les hommes n’attribuaient aucune valeur à leurs actes. Ils recherchaient le plaisir pour le plaisir. Au fil du temps, l’expérience leur enseigna que le plaisir instantané se payait souvent trop cher. Donc, ils se mirent à raisonner leur recherche du plaisir, muant peu à peu celui-ci en intérêt. Suivant ce processus, le caractère agréable ou odieux des conséquences des actes s'attacha par association aux actes eux-mêmes. Les actes en soi sont devenus perçus comme bons ou mauvais, sans égard à leurs conséquences. Finalement, il y a l’argument de ceux qui invoquent l'éducation comme fondement des valeurs morales chez l’individu.   

Ces trois théories, qui conçoivent la conscience morale comme une acquisition accidentelle, ne sont pas totalement recevables. Premièrement, la théorie de l’autorité est incapable d’expliquer l’origine du sens du devoir en nous. La législation des lois civiles ou criminelles ne touche qu’aux manifestations de mes actes. Elle est incapable de légiférer mes actes intérieurs, mes désirs, mes pensées intimes. D’ailleurs, une telle loi serait vaine. Je peux dissimuler mes pensées, avoir des désirs inavouables, à l’insu de l’autorité. Je peux imaginer le pire comme le meilleur des mondes. C’est ce que font les romanciers et le cinéma, entre autres. Contrairement au droit, la morale touche à la vie intérieure de chaque personne, à ses sentiments moraux, à sa conscience morale. Comme un tribunal en nous, la conscience morale juge nos désirs, nos pensées sous l’angle du bien ou du mal. Comme je l’ai signalé tantôt, il y a par conséquent un rapport entre notre besoin de vivre en société et l’universalité de la conscience morale. Deuxièmement, la théorie de l'intérêt est impuissante à expliquer la genèse de la loi morale. Autrement comment se fait-il que devoir et intérêt soient des choses sans aucun rapport? Le devoir c'est ce qui doit être, tandis que l'intérêt c'est ce qui m'est profitable. Parfois, ce qui m'est profitable est tout à fait incompatible avec ce que je dois faire. Troisièmement, la théorie de l'éducation n'est pas recevable en totalité non plus, puisqu'on ne peut pas expliquer le premier éducateur. Celui-ci a dû obtenir ses principes moraux en quelque part. En raison du fait qu'il n'y a pas un éducateur avant lui, il dut donc former ses principes d'après la loi morale naturelle.  

Je suis d'accord que l’autorité, l'intérêt et l'éducation peuvent jouer un grand rôle dans le développement de la conscience morale, comme les mathématiques pour l'esprit. Mais ces trois théories oublient que pour apprendre les mathématiques, il faut la faculté de la connaissance, un don naturel. Elles omettent de poser la question à savoir si la conscience morale est oui ou non un attribut naturel de l’homme. Elles se bornent à expliquer la genèse du devoir par des faits du dehors. Comment puis-je être obligé du dehors si en dedans de moi, il n'y a rien pour m’y obliger? Certes, il doit y avoir un rapport naturel entre le devoir moral et l’ordre social, autrement ce serait comme parler d’un effet sans cause. 

Jusqu'ici, nous avons établi la liberté, la responsabilité, le devoir par introspection et par la recherche d’un fondement sur le droit naturel.  Nous avons tenté de montrer que le devoir n'est pas une acquisition accidentelle, et aussi d'établir son universalité en nous servant du procédé à rebours: c'est-à-dire, en supposant que la conscience collective fût le reflet de la conscience morale, nous avons établi que les deux peuvent concorder, du moins en principe, sinon en fait. La dissonance s’expliquerait par le brouillage de la voix intérieure de la conscience morale.    

Nous avons essayé  d’expliquer l'universalité de la conscience morale par la nécessité du bien collectif pour la bonne entente du monde. Si nous avons établi l'universalité des valeurs morales en principe, nous n’avons pu étayer cela avec des preuves empiriques. Les valeurs morales sont trop changeantes selon les époques et les pays. Elles sont, semble-t-il, relatives. Établir des valeurs absolues, qui transcendent les époques et les lieux par la science objective, n’est pas de tout repos. La méthode des sciences sociales est plutôt inappropriée pour nous révéler avec certitude si, oui ou non, les hommes suivent invariablement la voix de leur conscience intérieure.  

Il est probable que les exemples d’immoralité relevés dans ce travail soient le fait de gens peu dociles à leur loi naturelle. Il n'est pas impossible que toute une tribu, toute une époque s'adonnent à des actes immoraux. Il est probable que les individus appartenant à telle ou telle tribu primitive, sous le poids d'une pression sociale quelconque, n'aient pas eu le courage de se révolter contre tel ou tel acte, d’écouter la voix de leur conscience morale. Les Antigone ne se voient pas tous les jours!  En fait, pour étudier la morale objectivement, il faudrait étudier la vie des Antigone, des types exceptionnels.  

N'est-il pas vrai que nous ne suivons pas toujours la voix de notre conscience intérieure? Nous commettons parfois des actes contraires à notre "lumière naturelle".  On a déjà vu toute une société s’adonner à des actes immoraux. Prenons le divorce dans notre société. En Amérique, la loi permet le divorce. Plusieurs individus se prévalent de ce droit; d'autres non, malgré la discorde qui règne entre époux. Le divorce, dans certains cas, serait même justifiable, du moins du point de vue humain. Mais, si ces époux se résignent à leur sort, sans doute, c'est parce qu'ils ressentent que dissoudre les liens du mariage ne serait pas bien. Ils préfèrent plutôt suivre la dictée de leur conscience intérieure. L'éducation et la religion ont beaucoup à voir avec le comportement moral de l'individu. Elles peuvent, certes, affermir la conscience morale, mais jamais la créer. Peut-être que les époux qui vivent la discorde n'osent pas faire le saut dans le divorce à cause du poids de leur éducation et de leur croyance religieuse. Je ne sais pas. Quoi qu'il en soit, on constate que les uns divorcent sans scrupules et les autres non.  

Comme on le constate, il est très difficile d'étudier le fait moral objectivement. D’abord, il y a le problème de repérer des spécimens authentiques de moralité. Ensuite à supposer qu’on en repérât, on aurait le problème de déterminer s’ils sont vraiment ceux qu’il nous faut.  

Par ailleurs, si l'histoire et les études ethnologiques sont témoins d’actes immoraux, variables et changeants selon le temps et la géographie, elles sont aussi témoins d’actes moraux. Par exemple, l'archéologie a découvert les restes d'un code sacré égyptien dont les pharaons faisaient usage il y a plus de six mille ans. Ce texte recommande d'être généreux pour les serviteurs, loyal pour les amis, de chérir les membres de sa famille, etc. Voilà une valeur fondamentale d’une bonne morale: la fraternité.   

Chez tous les peuples, on constate qu'il y a la notion du bien et du mal. Voilà donc un fait universel. Toutes les morales sont basées sur cette distinction; elles ont toutes la même forme. C'est le contenu qui varie. La diversité des pratiques morales s’explique par des circonstances nécessitantes. Par exemple, le suicide volontaire des personnes âgées chez les Esquimaux s’explique par la sous-alimentation et la dureté du climat. Ou encore, l'esclavage dans les civilisations anciennes s’explique par le besoin de main-d’oeuvre. La révolution mécanique a enlevé ce besoin et avec elle on voit la disparition de l'esclavage. Enfin, si les jugements moraux varient dans le temps et l'espace, cela ne nie pas nécessairement l’universalité de la conscience morale. La difficulté d’en établir l’existence est faute d’avoir pu trouver jusqu’à ce jour des spécimens authentiques à étudier dans un milieu idéal.   

 
La diversité des comportements et des jugements moraux dans le temps et l'espace ne doit pas nous conduire au relativisme moral, ni au scepticisme. Par ailleurs, on ne peut pas non plus être d'accord avec Jean-Jacques Rousseau qui dit: « Conscience, conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu ». L'expérience nous prouve le contraire. Le type du bon sauvage est une chimère. Souvent la conscience se trompe, elle se contredit dans ses jugements. Il y a des consciences fausses. Il y a même des gens qui n’en ont pas, frappés d'idiotie morale. Parfois, la conscience ne se fait pas entendre, parfois elle est perplexe, douteuse. Si la conscience était si infaillible, la science morale deviendrait inutile.                                                                            
 
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TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL,5, NO.1 août 2009