TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008 

POUR UNE LAÏCITÉ LAÏQUE, par Daniel Baril

(Journaliste, anthropologue et conseiller au Mouvement laïque québécois).

Est-ce qu’on milite pour des droits de l’Homme « ouverts » ou pour des droits de l’Homme « fermés » ? C’est absurde. Ceux qui disent qu’ils sont pour une laïcité « ouverte » sont des anti-laïques puisqu’ils suggèrent ainsi que la laïcité sans adjectif serait une laïcité « fermée ».      

 Le philosophe Henri Pina-Ruiz

Le rapport de la commission Bouchard-Taylor (B-T) sur les accommodements religieux nous aurait fait entrer dans une nouvelle ère : celle de la laïcité «ouverte». Or, cette nouvelle ère risque de ressembler en tout point à celle de l’avant Bouchard-Taylor puisque ce rapport n’a fait qu’entériner l’approche problématique et conflictuelle qui a donné naissance à cette même commission.

Autrement dit, nous étions dans un État laïque et nous ne le savions pas! Mais si les Québécois avaient été d’accord avec le statu quo, ils n’auraient pas massivement réclamé la laïcité de l’État lors de la commission B-T.

Une coquille vide
La laïcité, tous en conviennent, vise à assurer la séparation du religieux et de l’État. Il faut alors se demander à quoi sert l’ajout du qualificatif «ouvert». Les concepteurs de cette notion ne le disent jamais explicitement, mais il s’agit d’être «ouvert» à la religion, c’est-à-dire ouvert à l’objet que laïcité est sensé garder à l’écart de la vie publique (entendue au sens du fonctionnement des institutions civiques).

Il s’agit d’un concept antirépublicain créé par des idéologues de diverses disciplines tous préoccupés de limiter au maximum les contraintes qu’un État démocratique est en droit d’imposer aux religions. Ce concept permet de dire que la laïcité est le bon choix à faire tout en autorisant toutes les atteintes possibles au concept vidé de son sens. Ce qui en résulte est si édulcoré que les intégristes religieux de toutes obédiences se disent tout à coup d’accord avec la laïcité. Même le maire de Saguenay, l’ineffable Jean Tremblay, est d’accord avec la «laïcité ouverte».


Présents sur toutes les tribunes, ces concepteurs ont créé un réseau quasi incestueux où domine la pensée unique et sont parvenus à faire passer la vision républicaine de la laïcité comme étant une forme de religion d’État, une forme de radicalisme, d’intolérance, voire d’intégrisme. Le rédacteur du rapport Bouchard-Taylor, Jocelyn Maclure, a ajouté une nouvelle épithète dans un débat sur le sujet en octobre dernier : les défenseurs de la laïcité républicaine seraient, selon ses dires, des «fétichistes de la laïcité».

Ce que les anti-laïques appellent l’«intégrisme laïque» est tout simplement l’application rigoureuse du principe de laïcité. Si les mots veulent encore dire quelque chose, ceux qui qualifient la laïcité d’intégrisme ou de fétichisme se couvrent de ridicule. L’intégrisme est une fixation sur le passé, un refus d’évoluer et de s’adapter à la modernité; la laïcité exige une évolution sociale, politique, législative et une transformation des mentalités pour achever l’entrée du Québec dans la modernité. L’adjonction des deux termes est un non-sens.

Si nous appliquions l’argument des adversaires de la laïcité républicaine au principe de l’égalité entre hommes et femmes, voici le genre d’affirmation que nous obtiendrions : «nous sommes d’accord avec l’égalité des sexes, mais ceci doit être appliqué au cas par cas; ceux qui veulent l’appliquer de façon rigoureuse sont des intégristes de l’égalité».


«Ouverte» aux contradictions


La «laïcité ouverte» est un concept tellement flou qu’il ne peut être incorporé à un texte de loi. Bouchard et Taylor l’ont compris et c’est pourquoi ils ont écarté l’idée d’une charte de la laïcité ou encore l’ajout d’une déclaration de laïcité dans la Charte des droits et libertés. Un texte de loi ne pourrait en effet qu’affirmer la «laïcité tout court». Constatant qu’il y avait déjà une culture de la «laïcité ouverte», les deux coprésidents ont continué de procéder au cas par cas avec les contradictions que cela entraine.

Comme exemple contradiction, celui portant sur les symboles religieux n’est pas le moindre. Au nom de la «laïcité ouverte», les deux commissaires recommandent de permettre le port des symboles même ostensibles de la part des employés de l’État sauf à quelques uns qui ont une fonction symbolique forte et qui sont en contact avec le public: le président de l’Assemblée nationale (AN), les juges, les policiers et les gardiens de prison. Mais pourquoi l’interdire au président l’AN et pas aux ministres? Pourquoi l’interdire aux gardiens de prison et pas aux infirmières et aux enseignants? Pourquoi aux juges et pas aux médecins? Nos deux éminents intellectuels défendent une logique difficilement défendable.


Toujours en procédant au cas par cas plutôt qu’en recherchant l’affirmation d’un principe clair, cette approche les conduit à recommander le retrait du crucifix de l’AN, ce qui a braqué les trois partis politiques qui ont, dans un geste réactionnaire, exprimé une fin de non recevoir. Mais c’est aussi au nom de la laïcité «ouverte» que l’AN a rejeté cette recommandation (la plus laïque du rapport). Tout de suite après l’adoption de la motion, le premier ministre Jean Charest a en effet défendu le principe de la laïcité de l’État en conférence de presse comme s’il ne s’était rien passé. Quant à la chef du Parti Québécois, Pauline Marois, elle déclarait moins de 24 heures après avoir voté pour cette motion : «il faut établir clairement […] la laïcité de nos institutions publiques». Dans leur esprit, il ne fait pas de doute que le geste qu’ils venaient de poser est compatible avec la «laïcité ouverte», ce qui est une éloquente illustration du caractère indéfini et malléable à volonté de ce concept.

Si le crucifix de l’Assemblée nationale représente une page de notre histoire, c’est celle de la grande noirceur duplessiste. L’introduction de ce signe religieux fut l’un des premiers gestes posés par Duplessis après son élection en 1936 et visait à marquer l’alliance entre l’Église catholique et le gouvernement du Québec. Si les députés ne voient pas de contradiction entre leur geste et la «laïcité ouverte», ont peut donc penser que même Duplessis aurait été d’accord avec cette notion.


La laïcité n’est pas neutre

Les défenseurs de la laïcité «ouverte» justifient habituellement leur position par le souci de ne pas hiérarchiser les droits. C’est un argument central dans le rapport B-T. Mais, dans la pratique, la laïcité «ouverte» ne peut éviter de hiérarchiser les droits puisqu’elle fait prévaloir toute forme d’expression religieuse sur les autres règles régissant la vie collective, sauf en cas extrême. En acceptant les dérogations aux règlements pour motif religieux, cette pratique place, selon le cas, l’expression de la religion au-dessus des règles de sécurité, de santé, d’égalité et de neutralité des intuitions publiques. Qui plus est, au lieu d’exercer une pression moderniste sur les religions, la laïcité «ouverte» inverse le rapport et pave la voie à l’obscurantisme et à l’intégrisme religieux.

Une autre version de l’argument anti-laïque précédent est de dire que la laïcité n’est pas neutre puisqu’elle ne permet pas toute les formes d’expression du religieux. C’est l’argument préféré de James Taylor. La laïcité vise à assurer la neutralité de l’État face aux croyances religieuses et à l’incroyance : pour que cette neutralité soit possible, il faut bloquer l’intrusion du religieux dans la sphère publique. La conséquence du refus de cette intrusion n’est en effet pas neutre à l’égard de l’intégrisme religieux qui refuse la séparation de la religion et du pouvoir public.

Autrement dit, la laïcité n’est pas neutre face l’anti-laïcité, pas plus que les droits fondamentaux ne sont neutres à l’égard de ceux qui les refusent. L’égalité entre hommes et femmes n’est pas neutre; accepter le mariage des conjoints de même sexe n’est pas neutre, interdire les châtiments corporels n’est pas neutre, lutter contre le racisme n’est pas neutre. La laïcité dérange comme la lutte pour les droits humains dérange.

Le Québec, et le Canada, n’atteindra une véritable laïcité que par l’adoption d’une déclaration de laïcité et une telle déclaration ne pourra pas être une formule eunuque, sans pouvoir et sans effet. La laïcité sera laïque ou ne sera pas.

TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008