TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008 

LES TROIS STRATÉGIES PAPALES POUR RANIMER LE CHRISTIANISME, par Immanuel Wallerstein

(Commentaire no. 194, oct.1, 2006, Fernand Braudel Center, traduit de l’anglais)

Le mois dernier, le pape Benoît XVI a prononcé un discours à l’université de Regensburg, son alma mater en Allemagne. Il y glissa un bref passage qui citait un obscur empereur byzantin, dont l’analyse était hostile à l’islam. Ce court passage a été très mal accueilli par le monde islamique et provoqua des émeutes et aussi maintes rebuffades. Ça fait maintenant quatre fois que le pape s’excuse, mais seulement d’avoir causé autant de consternation. Il se garda de dire que cette analyse de l’islam fût en réalité fausse. Depuis ce cauchemar diplomatique, les commentateurs du monde entier se demandent comment une personne aussi intelligente que le pape a bien pu commettre une telle “erreur”. Peut-être était-ce voulu, pas une “erreur”?

Voyons voir la nature de l’Église catholique. Elle existe depuis environ 2000 ans. Cette Église croit détenir la vérité même, à la fois sur Dieu et sur le rôle indispensable de l’Église catholique pour accomplir la volonté de Dieu. Elle croit que sa mission est d’évangéliser le monde entier pour en faire un monde dans lequel toutes les personnes, sans exception, seraient des pratiquants de la religion catholique romaine.

Voyons voir son histoire institutionnelle maintenant. D’abord, l’Église voit le nombre de ses adeptes s’agrandir. Elle essaime pendant environ mille ans, notamment en Europe et dans une partie du Moyen-Orient. Puis, tout à coup, à l’onzième siècle, elle fait face à son premier schisme, causant une véritable hémorragie, le schisme d’Orient. Dès lors, l’Église catholique romaine est confinée avant tout, dans l’Europe de l’Ouest et dans l’Europe centrale. Au seizième siècle, l’Église se heurte à la Réforme protestante, ce qui entraîne la perte de presque toute l’Europe du Nord. Et, depuis le dix huitième siècle, le nombre de catholiques pratiquants est en déclin du fait de ce que l’Église appelle le cancer du laïcisme et de la libre pensée, en Europe.

Durant la période post-1945, ce nombre à l’échelle de l’Europe connait une chute encore plus vertigineuse, à cause de la diffusion des valeurs laïques. Non seulement les catholiques ne vont-ils plus à la messe dans les pays où nominalement la majorité de la population est catholique - Italie, Espagne, France, Belgique, Autriche, Irlande, Québec - mais les vocations religieuses connaissent aussi une baisse spectaculaire. Ceci est moins vrai pour le catholicisme en Amérique latine, malgré une perte de terrain en faveur du protestantisme évangélique. En général, par ailleurs, dans le sud globalisé, l’Église catholique est toujours en expansion sous l’effet à la fois, d’un taux de naissance plus élevé qu’en Europe, et d’un attrait plus faible au laïcisme. Donc on peut dire que l’Église n’est plus spécifiquement européenne; la grande partie de ses ouailles se trouve dans le sud globalisé.

Les difficultés de l’Église ne proviennent pas de la conversion des catholiques à d’autres religions, l’islam, le judaïsme ou le bouddhisme et vice versa. Elles viennent d’ailleurs, du monde chrétien lui-même. Le problème de l’Église, depuis 1945, a été celui de trouver la meilleure réponse face au grand craquement organisationnel soudain. Trois stratégies papales ont vu le jour pour revigorer l’Église catholique : celles de Jean XXIII, Jean Paul II, et Benoît XVI.

Jean XXIII donna le coup d’envoi de l’aggiornamento, c’est-à-dire de la mise à jour de l’Église. Le IIe Concile œcuménique, inauguré par lui, apporta plusieurs changements dans la façon de faire de l’Église: une plus grande ouverture à la question du salut hors de l’Église catholique; une liturgie qui repose moins sur le latin; un plus grand rôle au collège épiscopal. Ces changements semblent avoir été mis au point, avant tout, dans le but de répondre aux critiques, tacites ou énoncées, des catholiques dans le monde européen, qui souhaitaient une Église moins en désaccord avec les valeurs du monde actuel. Le Vatican II coïncide avec la montée de ce qu’on a appelé la théologie de la libération au sein de l’Église, surtout en Amérique latine. Son objectif semblait avoir pour but de contrecarrer l’idée que l’Église ait eu un parti pris ultraconservateur.

Il y eut maintes critiques au sein de l’Église accusant ces réformes d’aller trop loin. Jean Paul II accentue à nouveau les valeurs de la sexualité, le rôle de la femme dans l’Église et la subordination des évêques au pape. Il s’attaque à la théologie de la libération et remplace les évêques réformistes du monde paneuropéen par des évêques plus traditionalistes. Sa stratégie d’un renouveau semblait fixer le regard sur les perspectives d’avenir de l’Église dans le sud globalisé. C’est pour ça qu’il accorda tant d’importance à la question du dialogue avec les autres religions. Une des conséquences serait, pensait-il, un meilleur accès à l’Église par les régions non-européennes.

Benoît XVI, manifestement, a une troisième vision. Il est d’accord avec Jean Paul II pour freiner l’aggiornamento. Mais il n’est pas d’accord que l’avenir de l’Église dépende du dialogue interreligieux. Sa stratégie veut ramener l’Église à sa base traditionnelle - à ses racines européennes. Son discours à Rogensburg est, au fond, du prêchi-prêcha contre le laïcisme européen et un urgent appel, crié à pleine gorge, pour un regain de la doctrine catholique et sa pratique en Europe.

Cela concorde avec sa critique précédente ayant trait à l’admissibilité de la Turquie dans l’Union européenne et à son insistance avortée pour que la Constitution proposée de l’Union européenne ait un énoncé précis sur le rôle clé du christianisme en Europe. Dans ce contexte, la raison pour laquelle il a fait référence à une citation anti-islamique d’un empereur byzantin se comprend tout à fait. Cela peut se voir comme une façon de rallier l’Europe contre un ennemi, et ainsi amener tous les européens à faire valoir leurs racines chrétiennes. Il semble qu’il ait volontiers pris le risque de soulever l’ire islamique pour mieux consolider la base européenne.

Trois stratégies: l’aggiornamento, aller du côté du sud globalisé aidé par l’œcuménisme et consolider la base européenne par rapport aux bases du catholicisme traditionnel. Laquelle, s’il y a lieu, portera fruit au fil du siècle?

TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008