TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008 

 

LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE ET DANS LE MONDE, par Fabrice Descamps

La franc-maçonnerie a fait naître, au cours de son histoire, de nombreux fantasmes. La cause des sentiments irrationnels qu'on nourrit à son encontre est, à n'en pas douter, à chercher dans le caractère initiatique et donc secret de la maçonnerie. Autrement dit, la maçonnerie réserve ses enseignements à des initiés et les cache aux autres. Elle n'est pas la seule communauté humaine à agir ainsi. La religion druze, par exemple, laisse le fidèle de base dans une grande méconnaissance de sa propre religion dont elle ne révèle les véritables doctrines qu'à des initiés.

Étant moi-même franc-maçon depuis dix ans, mon lecteur me pardonnera alors de ne pas tout lui dire sur la franc-maçonnerie de peur d'être parjure à mon serment.

 

Mais, au fait, pourquoi toutes ces cachotteries? Elles ont deux raisons d'être, comme, j'en suis persuadé, ce doit être le cas aussi chez les druzes : une raison historique et une raison fonctionnelle.

 

Commençons par l'explication historique. La franc-maçonnerie est issue des guildes de métiers du Moyen-âge. Elle partage cette origine commune avec les sociétés de compagnons qu'on trouve encore en France et en Allemagne. Les compagnons du tour de France et les francs-maçons ont ainsi en commun le caractère initiatique de l'adhésion au groupe et de nombreux symboles bien connus, comme l'équerre et le compas. Mais, à la différence des sociétés compagnonniques, la maçonnerie a totalement perdu sa fonction de formation professionnelle pour se concentrer sur la seule formation morale de ses membres. Chez les compagnons, en revanche, formations morale et professionnelle vont, de nos jours encore, de pair car les compagnons considèrent qu'on ne peut être un bon ouvrier sans allier le perfectionnement moral au perfectionnement professionnel. Le secret initiatique est ainsi, chez les compagnons, le garant d'une transmission des secrets professionnels d'un métier, d'un savoir-faire, d'un tour de main, mais aussi révélation de secrets moraux sans lequel l'esprit de l'ouvrier ne peut guider sa main.


Il faut se rappeler qu'au Moyen-âge dont sont issus francs-maçons et compagnons, les diplômes n'existaient pas. Pour attester de sa qualification professionnelle auprès de ses employeurs, un ouvrier, qui arrivait souvent de loin, par exemple, sur le chantier d'une cathédrale, et ne parlait pas forcément la langue locale, devait disposer d'un langage universel qui prouvait son appartenance à un métier. Ce langage véhiculaire passait par des « signes, mots et attouchements » qui sont, aujourd'hui encore, la marque distinctive de la franc-maçonnerie et du compagnonnage. Et comme il fallait se garder d'employer des gens non qualifiés, ces signes de reconnaissance étaient jalousement gardés et uniquement communiqués par initiation à ceux qui méritaient d'être du métier.

Mais, après le XVIIe siècle, on assista à une séparation progressive entre la maçonnerie, au sens moderne, et les sociétés compagnonniques. Ces dernières continuèrent de participer à une formation professionnelle de très haute qualité tandis que la première se consacra uniquement, dès le début du XVIIIe siècle, à des tâches morales. La raison de cette séparation est assez mal connue et sujette à conjectures. Tout ce que l'on sait avec certitude, c'est que cette séparation eut lieu en Angleterre dans les vingt premières années du XVIIIe siècle. L'hypothèse la plus plausible pour expliquer cette bifurcation, malgré l'absence de preuves écrites concluantes, est la suivante : certaines sociétés anglaises d'ouvriers maçons auraient pris l'habitude de transmettre leurs « signes, mots et attouchements » non seulement à des gens du métier, mais aussi à des gens extérieurs au métier qu'elles voulaient ainsi honorer pour leurs qualités morales ou leurs oeuvres philanthropiques auprès de familles d'ouvriers dans le besoin. Ces « maçons » d'un nouveau type furent nommés maçons acceptés. De plus, dans une Angleterre qui venait de connaître deux révolutions et une guerre civile sur fond de querelles religieuses, la discrétion des sociétés maçonniques offrait un lieu idéal pour se rencontrer, se parler et mieux se connaître à l'abri des sectarismes de l'époque. Les sociétés maçonniques connurent dès lors un succès fulgurant, non seulement en Angleterre, mais aussi en Europe continentale, et plus particulièrement en France et en Allemagne où elles essaimèrent en moins d'un demi-siècle.

Comme mon lecteur perspicace l'aura peut-être remarqué, je suis passé insensiblement de l'explication historique à l'explication fonctionnelle du développement de la franc-maçonnerie. Si les « signes, mots et attouchements » avaient, à l'origine, pour but de distinguer les gens réellement dépositaires des techniques d'un métier des non-initiés à ce métier, ils ne furent plus ensuite que des moyens de créer des sociétés secrètes dont la fonction était de permettre le dialogue et la compréhension entre des gens de bords politiques et religieux opposés et en principe incompatibles. On y rencontrait des tories, des whigs, des protestants de toutes les dénominations, des catholiques, et on y côtoya bientôt, en France, des juifs, des déistes anticléricaux à la Voltaire, puis des athées, tous unis par cette même et simple idée que les hommes peuvent être frères par-delà leurs différences. Imaginez ce qu'auraient dit le pape, le pasteur ou le rabbin si leurs ouailles respectives leur avaient déclaré qu'elles fréquentaient ouvertement des apostats et des infidèles. Le secret maçonnique était le ciment nécessaire d'une certaine fraternité humaine.


Et il l'est encore aujourd'hui. Car le respect et la compassion mutuels n'ont pas encore la partie gagnée, même dans nos sociétés démocratiques. Même dans de vieilles démocraties, comme le Canada ou la France, nous ne sommes pas définitivement à l'abri du fanatisme et de l'intolérance, qu'ils soient ethniques, politiques ou religieux. Posez-vous la question: pourquoi y a-t-il encore des isoloirs dans les bureaux de vote? Pourquoi la délibération démocratique a-t-elle encore besoin du secret? Pourquoi la sphère privée doit-elle être inviolable et à l'abri des regards d'autrui? Et quand vous aurez répondu à toutes ces interrogations, vous comprendrez pourquoi la franc-maçonnerie n'en est pas à la fin de son histoire ni au bout de ses peines.

TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008