TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008 

À PROPOS DE CE NUMÉRO CONSACRÉ À LA LAïCITÉ, par Léo Poncelet

On sait que le sujet de la laïcité a été traité de A à Z par nombre d’experts. Mentionnons entre autres, Jean Baubérot en France  et Micheline Milot au Québec. Alors pourquoi un numéro consacré à la laïcité? Deux raisons. On peut penser tout savoir sur la laïcité, avoir lu tous les livres savants sur le sujet, mais il y aura toujours des pans de cette réalité qui nous échapperont. Ensuite notre revue électronique a pour vocation de nous faire réfléchir sur un choix varié de thèmes donnés, non de produire le savoir.

En plus, la laïcité est une question d’actualité ici au Québec avec la mise en place du nouveau programme Éthique et Culture religieuse dans les écoles du Québec, depuis septembre dernier. Cela ajoute à la pertinence de ce numéro.

Pour faire bref, disons que laïcité veut dire séparation du trône et de l’autel, le début de la fin des temps anciens. Dans les temps antiques, la religion et l’État ne faisaient qu’un. La religion commandait à l’État. Celui-ci, à son tour, s’immisçait dans le champ de la conscience et punissait toute infraction aux rites et cultes de la cité. La laïcité de nos sociétés occidentales actuelles est paradoxalement, à mon avis, l’écho de la réponse faite par Jésus de Nazareth aux pharisiens : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Aux États-Unis échut l’honneur d’avoir instauré la première république libérale et laïque de l’histoire, dix-huit siècles après Jésus-Christ. Le premier amendement de la constitution américaine déclare solennellement que « le Congrès ne fera aucune proposition de loi visant à l’établissement d’une religion officielle ni à l’introduction d’aucune religion ». Thomas Jefferson, un des auteurs de cette constitution, est un fervent défenseur de la laïcité. Pour lui la séparation de l’État et de l’Église est le « sine qua non » d’une société libre. Il ne s’oppose ni à la religion ni à l’athéisme. La laïcité à l’américaine associée à la liberté de religion était une réponse à la situation des colons américains dans les treize colonies, terre d’asile de liberté et de tolérance pour la multiplicité des communautés religieuses et des sectes persécutées. « We began with freedom », disait Emerson. Emerson avait compris que la liberté imprégnait les mœurs des colons américains. Sa remarque nous aide ainsi à mieux comprendre pourquoi il y a comme un lien naturel entre la laïcité et la liberté de conscience et de religion chez les Américains. Bref, par sa souplesse, le modèle de la laïcité à l’américaine est, en fait, inclusif de la diversité religieuse.

La France a instauré la seconde république laïque et libérale de l’histoire, enfant de la Révolution française. Le 4 août 1789 fut aboli l’ancien régime, divisé en trois ordres -noblesse, clergé, tiers-état-. Une société citoyenne naît, se ralliant à la devise liberté, égalité et fraternité (devise des francs-maçons, à vrai dire). Mais, trop grand fut l’écart entre l’idéal basé sur la raison et la réalité vécue dans la société française. Le tout déboucha sur la violence et la contre violence. Attisée par la passion, la raison de l’enfant de la Révolution française devint délirante. Le vieil anticléricalisme des élites françaises, renforcé par l’irréligion héritée de Voltaire et des Encyclopédistes, dressa la tête. La Révolution devint elle-même religion, avec ses dogmes et ses rites, ses grands prêtres et ses martyrs. La guillotine trancha des têtes. La laïcité de cette république libérale et laïque française avait été dévoyée en une caricature de la laïcité.

Les relations entre l’Église et l’État en France ont été empoisonnées durant tout le XIXe siècle. Il fallut attendre la loi sur la séparation de l’État et de l’Église de 1905 pour que s’instaure une véritable république libérale et laïque en France. Vu le contexte de l’histoire de la France, la laïcité à la française correspond à une sorte de pacte de paix, à un divorce de raison entre l’État et l’Église. Entre le sacré et le profane, s’érigent des murs étanches. La laïcité à la française se veut rationnelle, donc sans lien directe entre elle et la liberté de religion, les religions étant vues comme irrationnelles. Étant en panne de trouver d’autres mots, je dirais que la laïcité à la française est plus rigide, moins flexible que la laïcité à l’américaine. C’est une laïcité plus ou moins exclusive de la diversité religieuse, qui a connu une évolution en réponse au contexte historique particulier de la France. Cette laïcité en soi n’est pas figée dans le temps. Aujourd’hui même, cette laïcité tend à vouloir prendre un visage nouveau sous le président de la République française, Nicolas Sarkozy.

Dans ces deux pays d’Occident, les États-Unis et la France, des lois constitutionnelles donnent force légale à la laïcité, comme on l’a vu. Mais, au Canada, il n’y a toujours aucune loi constitutionnelle touchant à la laïcité, quoiqu’au Québec la Charte québécoise des droits et libertés de la personne ait une valeur quasi-constitutionnelle. À toute fin utile, c’est une charte républicaine et laïque. L’absence d’une loi constitutionnelle laïque au Canada est incongrue, car les mentalités sont fortement sécularisées, notamment au Québec.

La laïcité au Québec n’a pas surgi d’un tournemain. La société québécoise est de tradition chrétienne, mais d’esprit laïc. Cela peut paraître paradoxal. Mais si on retourne à l’origine évangélique de la distinction entre Dieu et César, tout s’explique. Pendant plusieurs siècles l’alliance du trône et de l’autel, ce qu’on a appelé l’ultramontanisme au Québec, a étouffé la liberté de la société, le réflexe laïc des Québécois. La révolution tranquille, qui date des années soixante, a libéré ce reflexe. Depuis la société a fait un bond en avant vers la laïcisation de ses institutions publiques. Cela est le fait autant de prêtres, de religieux et de religieuses en colère, que des laïcs de tout bord.

Le Québec se situe au carrefour historique de deux modèles de la laïcité, le modèle à l’américaine et le modèle à la française, chacun ayant évolué dans un contexte historique particulier. Lequel prévaudra? Peut-être, au lieu, aurons-nous une laïcité à la québécoise. Le temps nous le dira.

Le regard croisé des contributions de nos cinq auteurs me fait voir, que la laïcité est une réalité en mouvement, que cette réalité se découvre, se dévoile en sondant le réel. Elle ne doit pas se voir comme une réalité figée dans l’abstrait, mais comme réponse aux conditions historiques d’une société donnée.

Souhaitons que la lecture de ce numéro de la Tribune libre unitarienne incite également nos lecteurs à faire leur propre réflexion sur la laïcité en gestation au Québec.

TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008