TRIBUNE LIBRE UNITARIENNE VOL.4, NO.2, décembre, 2008 

École laïque et le programme de l’Éthique et Culture Religieuse, par Hannelore Daniel-Poncelet

Le programme Éthique et Culture religieuse (ÉCR) fait couler beaucoup d’encre. La plupart des Québécois y sont favorables, du moins restent silencieux. Mais ceux qui s’y opposent font la manchette des journaux. Selon les statistiques, il y aurait environ 1 200 élèves du Québec dont les parents estiment que ce programme viole leur liberté de religion. Ces parents demandent que leurs enfants en soient exemptés. Mais les Commissions scolaires appliquent la loi et refusent de leur accorder une telle dérogation.

Historique

La société québécoise, après un long cheminement politique et social de plusieurs siècles, a fait un bond en avant depuis la fin des années de la 'grande noirceur'. Elle est présentement sur le point d’achever son processus de la séparation de l’État et de l’Église, cela sans trop d’affrontements violents. La laïcisation des écoles est un des points culminants de cette révolution tranquille.

Durant les années soixante, le nouveau Ministère de l’Éducation du Gouvernement de Québec (MEQ), qui remplaçait les institutions religieuses, prend en charge les écoles, sans toutefois les déconfessionnaliser complètement.  Dorénavant, c’est le MEQ qui élabore les programmes d'études destinés à tous les enfants du Québec. En 1977, il élabore des programmes expérimentaux de culture religieuse.

Dans les années quatre-vingt,  le MEQ met sur pied trois types de programmes au primaire et au secondaire, pour mieux s’accommoder aux croyances de la population : un programme d'enseignement moral non-confessionnel, un programme d’enseignement de morale catholique, et un programme d’enseignement de morale protestante. Les programmes d’enseignement moral religieux étaient axés sur une proposition de foi catholique ou protestante, et non sur les sacrements, afin de faire connaître ces traditions comme piste de réponses à la quête de la foi. Ces aspects de la religion sont laissés aux parents et aux Églises. Les enseignants n’avaient plus besoin d’afficher leurs croyances, même ils pouvaient demander l’exemption de l’enseignement religieux. 

Dans les années quatre-vingt-dix, les  États généraux de l'éducation entreprirent un sondage auprès de la population sur l’ensemble des matières scolaires pour les rénover, la religion et la morale y compris. Parents, enseignants, professionnels, intervenants et administrateurs scolaires, et élèves du secondaire ont tous apporté leur grain de sel. D’où découle le nouveau régime pédagogique. Le programme de la Formation de l’École québécoise en fut un des fruits. Certaines écoles du primaire ont mis à l’épreuve l’approche pédagogique de philosophie pour enfant de Matthieu Lippman. Mentionnons aussi quelques projets d’école, entre autres, Vers le pacifique, les Conseils de coopération, et les Conseils d’élèves.

Après avoir déconfessionnalisé l’ensemble des services internes, le MEQ s’est restructuré en 2000 pour devenir le Ministère de l’Éducation et des Loisirs (MEL). À la fois pour consolider la formation reliée à l’éthique, la citoyenneté et la culture religieuse, et pour mieux répondre aux besoins du développement des élèves dans notre société pluraliste, le MEL a crée le nouveau programme Éthique et Culture religieuse. ***orientations ministérielles 2005*** Ce programme n’est peut-être pas parfait, mais on est en bonne voie. Parlant du programme ÉCR, André Chartrand écrit dans Le Soleil que "sur le plan social … il s'agit tout de même de l'événement qui finalise le processus de séparation entre l'Église et l'État au Québec"(1). Il permet, en effet, la rencontre de la diversité dans la neutralité au sein des institutions d’enseignement publiques et laïques, ainsi que dans les institutions d’enseignement privées.

Depuis une quarantaine d’années, la société québécoise a évolué et les programmes d'instruction publique se sont améliorés suite aux réformes pédagogiques. Nos enfants sont beaucoup plus ouverts au monde, ils apprennent toute sorte de choses, ils voyagent, ils sont submergés par les médias. Les enfants, par la force des choses, sont bien au courant des différences, des événements, des découvertes, des catastrophes, des guerres partout dans le monde et posent des questions qui doivent être examinées et traitées de façon non-partisane. Dans toutes les matières scolaires, les programmes se mettent à l'heure de la diversité mondiale. Bref, l'instruction publique doit se renouveler continuellement pour être à l'heure de cette ouverture.

La Charte des droits et libertés de la personne

Le Code civil du Québec, qui est régi en harmonie avec la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, est, à toutes fins utiles, l’ossature, la charpente d’une société laïque fondée sur la dignité de la personne. En effet, selon l’article 1 de cette Charte "tout être humain a droit à la vie, ainsi qu'à la sûreté, à l'intégrité et à la liberté de sa personne..." et plus loin par l’article 10, " toute personne a droit à la reconnaissance et à l'exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, la grossesse, l'orientation sexuelle, l'état civil, l'âge sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l'origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l'utilisation d'un moyen pour pallier ce handicap"(2).

Ces droits et libertés fondamentaux de la personne sont affirmés solennellement au préambule de la Charte « afin que ceux-ci soient garantis par la volonté collective et mieux protégés contre toute violation" (3). C’est la volonté du peuple québécois par le biais de l'Assemblée Nationale du Québec qui nous donne ces garanties contrairement à la Charte canadienne des droits et libertés, dont le préambule fonde le droit sur la suprématie de Dieu (4).

Pour dire vrai, les deux chartes reconnaissent, à quelques différences près, les libertés fondamentales de la personne, telles la liberté de conscience, la liberté de la religion, la liberté de l’opinion, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association.

Ce qui rend la Charte canadienne différente de la Charte québécoise, c’est que la première reconnaît la différence des droits et la seconde, non. La Charte canadienne accorde des privilèges à certains groupes particuliers. Cette différence est significative. Elle stipule, en effet, à l’article 15.2  qu’elle n’interdit pas « les programmes ou activités destinés à améliorer la situation d’individus ou de groupes défavorisés, notamment du fait de leur race, de leur origine nationale ou ethnique, de leur couleur, de leur religion, de leur sexe, de leur âge ou de leurs déficiences mentales ou physiques » et surtout à l’article 27, elle stipule  que  « toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens »(5).. Donc, cette Charte promeut une « citoyenneté multiculturelle »(6).

Mais, selon Sam Haroun « le multiculturalisme est incompatible avec la laïcité, car il tend à classer les individus selon… la religion…et à promouvoir les différences entre eux »(7).  Dans ce cadre juridique, l’État n’est plus neutre. Il est obligé de s’accommoder aux demandes de groupes particuliers. Comme l’étude de Myer Siemiatycki l’indique, dans les écoles de Toronto, vu la Charte canadienne en vigueur, « il incombe… aux parties lésées de déposer des plaintes afin que le Conseil scolaire fasse des accommodements selon ces huit volets d’adaptations :

Le protocole établi pour le traitement des questions de diversité religieuse dans les écoles a des incidences habilitantes et débilitantes » (8).  

La Charte québécoise, quant à elle, accorde à la personne le « droit à la différence mais non différence des droits » (9), comme le titre du livre de Yolande Geadah le dit si bien. Ceci est clair et ne génère pas la confusion comme dans la Charte canadienne. Selon la Charte québécoise, j'ai droit d’appartenir ou non à une dénomination religieuse, mais cette liberté de conscience n’oblige aucunement l’État du Québec, et en l’occurrence l’école, de m‘accorder cette différence des droits, comme c’est le cas dans les écoles d’Ontario. Au Québec j'ai la liberté de m'associer comme je l’entends à un groupe quelconque, sans pouvoir m’attendre à ce que l’État ou l’école fassent des accommodements, surtout lorsque ceux-ci sont dérogatoires aux droits de la personne. Malheureusement, la Charte canadienne en principe a préséance sur la Charte québécoise et cela cause parfois des imbroglios, comme le port du kirpan à l’école.

Bref, la Charte québécoise est républicaine et laïque à toutes fins utiles. Elle responsabilise chaque personne, donnant à chacune d’elles des droits politiques, judiciaires, économiques et sociaux, et le droit à l’information. Plus je suis informée dans une atmosphère objective et neutre, plus je pourrai respecter la liberté de conscience de mes concitoyens et concitoyennes pour un savoir-vivre ensemble.

Comme enfant, on ne naît pas libre. On dépend totalement du monde adulte. La liberté, comme d’ailleurs l’amour, doit s’apprendre dans la famille, à l’école et dans la société en général. Mais certains enfants apprennent plutôt à avoir peur de la liberté, de la pensée critique. Résultat : ils apportent ce bagage à l'école. La différence pour eux les incite à la discrimination, aux insultes, aux expressions de la violence verbale et physique. Contrecarrer cet état de choses, apprendre aux enfants la liberté et l’amour dans une atmosphère objective et neutre, voilà le rôle du nouveau programme ÉCR obligatoire dans toutes les écoles au Québec. Ce programme permet aux enfants de recevoir l’information afin qu’ils puissent développer un esprit critique par le dialogue.

L’article 40 de la Charte québécoise accorde le « droit, dans la mesure et suivant les normes prévues par la loi, à l'instruction publique » (10). En 2005, le projet de loi 95 est adopté stipulant, « qu’à compter de septembre 2008 tous les élèves du primaire et du secondaire bénéficieront d’un même programme d’éthique et de culture religieux » (11). Ceci contredit l’article 41 de la Charte québécoise qui stipule que « les parents… ont le droit d’exiger que, dans les établissements d’enseignement publics, leurs enfants reçoivent un enseignement religieux ou moral conforme à leurs convictions, dans le cadre des programmes prévus par la loi » (12), et je le souligne. Maintenant que la loi 95 est adoptée et que le programme ÉCR, l’article 41 de la Charte québécoise est abrogé par le projet de loi 118 depuis le 30 juin 2009 pour la cohérence.

Point de vue des enseignants du primaire

J’ai pris l’initiative d’interviewer des enseignants du primaire au sujet du programme Éthique et Culture religieuse, dans les secteurs français et anglais, et dans diverses régions, Rive-sud de Montréal, Laurentides, et la Basse-Côte-Nord. Mon échantillon n’est pas exhaustif, mais les propos d’une vingtaine d’enseignants sont fichtrement révélateurs.

Ces enseignants titulaires au primaire, qui ont enseigné l’ancien programme, se disent tous enchantés par le nouveau programme ÉCR : « Finalement on n’a plus besoin d’endoctriner nos élèves dans la religion catholique ou protestante ». D’ailleurs, ils ont observé que les élèves ont des niveaux de connaissances différents à l’égard de leur culture catholique ou protestante, jusqu’à n’en rien connaître. Ils étaient mal à l’aise de parler des croyances aux élèves. « On est rendu là où la société québécoise s’ouvre sur le monde », remarque une enseignante. Tous les enseignants sont d’accord pour dire que les élèves sont contents de découvrir et de comprendre l’univers social des autres. Ils disent qu’avec ce nouveau programme ÉCR, les élèves apprennent à réfléchir, à échanger leurs points de vue dans le respect et la dignité de l’autre. Les enseignants de la première année m’ont confirmé qu’il faut développer la capacité de l’élève de faire un libre choix par la réflexion, dès l’âge de six ans. Selon eux, « les jeunes d’aujourd’hui souffrent d’une insécurité et cela ne se comble pas par de la consommation, des Nintendos, des Game Boys, etc. ». Selon le dire d’une enseignante de cinquième année, et je la cite : « Si l’esprit critique est bien développé chez le jeune, il y aurait moins de lois, moins de terrorisme. Les hommes ont pu commander les horreurs au nom de la religion car l’esprit critique était réprimé dans ces sociétés. Ce sont les croyances dans les dogmes qui ont permis à ces dictateurs de prendre le pouvoir ».

Les enseignants ne parlent plus de la ‘foi’. Ils n’enseignent pas des dogmes. Comme une enseignante m’a dit : « il ne faut pas enseigner des dogmes car ces “théories” changent. De toute façon, nos croyances s’affinent, se développent au fur et à mesure de nos expériences afin qu’on puisse trouver un sens à la vie et à la mort. Nous espérons amener nos élèves à développer leur esprit critique afin qu’ils puissent arriver à un mieux-vivre dans notre société, essayer de comprendre chacun son propre cheminement et ceux des autres, sans faire des jugements préjudiciables qui portent atteintes à la dignité des autres gens dans sa société».  Une autre enseignante m’explique que « les dogmes ne sont, en effet, que des codes de vie d’une société. Ces dogmes sont imparfaits et peuvent être changés. C’est l’Église qui a promulgué ces dogmes, et l’Église et la religion, ce n’est pas la même chose ». Ce que je retiens, en gros, des propos animés de cette dernière enseignante, c’est que les enseignants ne sont pas là pour endoctriner les élèves, leur inculquer des dogmes.

Le gros du programme ÉCR est le volet éthique. Celui-ci fait réfléchir l’élève sur des comportements, des dilemmes quotidiens dans le but de trouver des solutions éthiques par le dialogue. « Mais, de rétorquer un enseignant, cela, c’est du quotidien… Préparer la terre, semer le doute, enseigner l’empathie, développer l’aspect cognitif, c’est bien comme contenant, mais on a besoin du contenu aussi ». Ce dernier met ici le doigt sur le rôle que peut jouer l’autre volet, celui de la culture religieuse. Les récits, que les humains, habitant différents endroits sur la terre, nous ont légués de génération en génération depuis la nuit des temps, sont d’une richesse inouïe. Ces récits donnent du contenu stimulant au contenant pouvant déboucher sur la réflexion et le dialogue. Ces récits et ces coutumes sont enseignés comme des phénomènes religieux, non comme des dogmes. On ne demande pas aux élèves de croire ou d’adhérer à aucune religion donnée. En puisant dans ce vaste contenu de connaissances générales du patrimoine humain, les enseignants formeront, au fil des années, l’élève à la pensée critique. Tous les enseignants interviewés se disent d’accord pour « que les parents prennent leurs responsabilités en ce qui concerne les croyances ».

Il faut savoir que le volet culture religieuse ne constitue que la moitié du programme. L’ensemble du programme vise un traitement équitable des deux volets; éthique et culture religieuse. Son but est d’apprendre aux élèves le « mieux vivre-ensemble », à résoudre les dilemmes auxquels ils font face dans leur vie, dans leur classe, à l’école, à la ville et dans la communauté. Les élèves doivent justifier le choix de leurs solutions proposées en tenant compte des conséquences liées au respect de la dignité et de la santé de la personne et à la conservation de l’environnement. Pour atteindre ces objectifs, de dire une enseignante : « Il faut enseigner avec rigueur la pensée critique dès la 1re année. La pensée critique ne se forme pas d’un coup à l’âge de douze ans, pas plus que la lecture à six ans… La pensée critique se développe beaucoup plus avec le programme ÉCR qu’avec l’ancien programme de morale ». Le programme ÉCR outille et responsabilise les enfants à mieux vivre ensemble en société. Bref, par le dialogue, on amène l’élève à développer sa liberté de conscience, tout en respectant celle des autres.

Les enseignants apprécient ce programme qui fait appel à leur professionnalisme. La recherche, qu’ils doivent faire, les motive, car la matière les passionne. Les élèves prennent aussi plaisir au dialogue et à la recherche. Dorénavant, les élèves n’ont plus à sortir de leur classe pour l’enseignement moral pendant que les autres y restaient pour l’enseignement religieux. Ils restent toujours ensemble. Ils ne sont plus étiquetés. Les spécialistes en enseignement moral au primaire sont éliminés. En conséquence, l’horaire des matières est plus facile à organiser.

Ce programme ÉCR n’est pas tombé du ciel. Auparavant, le dialogue et l’éthique faisaient partie du quotidien de certaines écoles, du moins celles où il y avait des Conseils de coopération, des Conseils de classe, et autres projets du genre. Ces écoles touchaient, par le fait même, aux grands principes du civisme et éveillaient le sens moral chez le jeune, la conscience de la règle d’or, du civisme et le sens du partage pour finalement enseigner les valeurs de la démocratie. L’enseignant invitait les élèves à réfléchir, à manifester leur compréhension, à s’exprimer, les engageant à prendre des décisions pour le vivre-ensemble. Mon école, en l’occurrence, par le projet "Vers le pacifique", donc au moyen d’un dialogue respectueux de l’autre, a réussi à résoudre certains problèmes de discrimination provoquant parfois la violence. Dans l’école primaire internationale publique fréquentée par mes petits-enfants, il s’avère que les élèves ont été exposés au programme ÉCR depuis certaines années. Conclusion : le programme ÉCR tombe sur un terrain fertile où germaient déjà plusieurs pratiques répondant au vivre-ensemble, mais cela de façon sporadique et partielle.

Formation des enseignants 

Les enseignants pensent avoir été assez bien préparés par l’université à enseigner le programme ÉCR, surtout si on prend les cours en psychologie et en méthodes de recherche en considération. Ils trouveraient intéressant de pouvoir suivre des cours en anthropologie sur les différentes cultures. Par contre, ils mettent en doute les cours en philosophie parce que, disent-ils, « trop d’étudiants trichent dans leurs travaux écrits en ayant recours à l’Internet ». Mais ils souhaiteraient participer à des sessions de formation sur les critères d’évaluation du programme ÉCR pour être mieux outillés à préparer les notes à inscrire aux  bulletins des élèves. D’autres matières aussi nécessitent ce type de formation.

À mon avis, les futurs enseignants au primaire et au secondaire devront recevoir  une formation universitaire spécifique pour enseigner le programme ÉCR. Déjà l'UQÀM offre une concentration de 57 crédits en éthique et culture religieuse relatifs au programme d'enseignement au secondaire. Espérons que les autres universités emboîteront le pas. Cela dit, il ne faut pas négliger le fait que les enseignants, qui sont dans les écoles, reçoivent une formation continue dans ce domaine entre autres, mais malheureusement, au compte-gouttes. Ayant suivi moi-même une formation dans ce domaine, je peux affirmer que les intervenants en cette formation nous ont bien formés à pratiquer l’impartialité, prise de posture professionnelle pour l’enseignement du  programme ÉCR pour mettre en évidence le processus démocratique.

Il faut faire confiance au professionnalisme des enseignants. Ils sont diplômés de nos universités laïques. Ils vivent dans une société québécoise où la laïcisation est en voie d’achèvement. Ils ont accueilli la laïcisation de nos écoles à bras ouverts, preuve de leur réflexe laïque. Ils sont bien conscients de la diversité de leurs élèves, même de ceux qui viennent de familles chrétiennes. Ils se sentent soulagés de ne plus avoir plus besoin d’enseigner des croyances à leurs élèves. Finalement, ils peuvent éduquer les jeunes au vivre-ensemble, transcendant les différences.

Culture religieuse

Le volet culture religieuse du programme chatouille certaines personnes. Certains croyants, d’une part, ne veulent pas que leurs enfants soient sensibilisés aux autres religions. Certains non-croyants, d’autre part, craignent l’endoctrinement religieux de leurs enfants. Dans la réalité, ces peurs sont non-fondées.

Les enfants ne sont pas dupes. Ils voient et subissent à l'école les discriminations dues aux différences. Ils en vivent les conséquences injustes dans leur vie d’écolier. Il y avait un programme de Télé-Ontario que j’ai capté par hasard. L’animateur interviewait des adolescents aux prises avec la discrimination, le ridicule, l'incompréhension, surtout lorsque certains de leurs pairs les eussent dévoilés sur le plan de leur existence minoritaire, de leurs traditions familiales et religieuses, y compris d’autres particularismes. Pour corriger cette situation au secondaire, ces adolescents ont proposé qu’on enseigne la compréhension des différences et la compassion aux petits du primaire, pour leur permettre de découvrir notre humanité commune.

Le Petit Larousse définit ‘culture’ comme voici : « L'ensemble des structures sociales et des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent un groupe, une société par rapport à un autre » (13). Cette définition se réfère aux différentes manifestations religieuses en tant que phénomènes culturels. Enseigner ces différentes manifestations religieuses n’est pas la même chose qu’endoctriner les enfants à des croyances religieuses. Les parents comprennent bien le sens à donner au nouveau programme ÉCR. Une mère de cinq enfants, Élise Paradis, écrit au journal Le Soleil de Québec en référence au programme ÉCR, qu’elle « se réjouit que l'école devienne un terrain neutre qui permet de s'ouvrir à la diversité. La transmission de la foi, ça doit se faire à la maison, pas à l'école » (14).

Les jeunes d'aujourd'hui se voient quotidiennement confrontés à la diversité dans leurs écoles, à la ville, par les média, par des voyages, et souvent même dans leurs familles étendues. Les préjugés des enfants reflètent souvent ceux des adultes dans leur entourage. Plus jeune sont les enfants, le moins ils ont de préconceptions. Ils prennent les différences pour ce qu’elles sont, sans les ridiculiser, sans les condamner. Ils peuvent apprécier ce qui est commun entre eux.  L'école a le devoir d’enseigner aux élèves le respect des droits et libertés de la personne. La démystification de la diversité par le programme ÉCR est un bon moyen d’y arriver. Le volet culture religieuse donne une occasion d’apprendre à dialoguer dans le respect mutuel.

Le mot 'culture' dans le Petit Larousse veut dire aussi « ensemble de connaissances acquises dans un ou plusieurs domaines » (15). Donc dans ce contexte, faire connaître aux jeunes l’histoire des différentes religions du monde, ne veut pas dire inculquer des croyances religieuses. Depuis des siècles, on raconte des histoires aux enfants partout dans le monde, histoires magiques, fabuleuses, tragiques, réalistes. D'accord, il y a bien certains adultes qui demandent à leurs enfants de croire à certaines histoires sous peine de punitions, mais paradoxalement, ils leur racontent aussi d’autres histoires fabuleuses, le Chaperon rouge par exemple, sans les obliger d’y croire. Mais à l'école on ne demande pas aux enfants de croire ou ne pas croire. Une histoire amérindienne de l'origine de la terre ne demande pas d’être crue, pas plus que l'histoire magique de Harry Potter. Les enfants aiment les histoires et sont en mesure de faire la part des choses. Les enseignants restent neutres et laissent les enfants s'exprimer sans porter jugement. À la maison, les parents sont libres d’enseigner les croyances qu'ils jugent importantes.

Conclusion

Avec le programme ÉCR, toutes les écoles sont munies d'un programme répondant au besoin de résoudre les problèmes moraux dont fait face l’élève dans la société québécoise, aujourd’hui pluraliste.  Bien sûr, encore à ses premiers pas, l’ÉCR évoluera avec l'expérience. Mais c'est un début extraordinaire pour bâtir un projet d’une société québécoise inclusive.

Voilà pourquoi il faut former nos enseignants à prendre une posture d’impartialité. Le dialogue est la base du programme ÉCR. Apprendre à dialoguer, c’est écouter l'autre sans intervenir, se recueillir et développer sa pensée pour être capable ensuite de l'exprimer, apprendre à critiquer de façon positive, être ouvert au changement de sa propre vision. C’est ainsi qu’on devient un citoyen ou citoyenne responsable.

La loi 95 et le programme ÉCR laïcisent les écoles québécoises, le dernier des bastions confessionnels. Avec l’achèvement de leur déconfessionnalisation, la séparation de l’État et de l’Église est en voie d’achèvement au Québec. On verra poindre, certes, encore ici et là quelques manifestations pour enlever le volet Culture religieuse, voire jusqu’à demander l’exemption du cours. Mais c’est chose normale pour une société qui se veut démocratique. Ce programme ÉCR est une initiative québécoise que d’autres pays regardent avec intérêt. Donnons-lui le temps d’évoluer.

Remerciements :

Je suis profondément reconnaissante à Denis Watters, directeur de l’équipe des concepteurs du Programme d’éthique et de culture religieuse pour avoir communiqué avec moi pour m’indiquer des précisions et des corrections à apporter à cet article. 

  

Références :

  1. André Chartrand, École et société: Éthique et culture religieuse dans Le Soleil  du Québec. 2007/04/20.
  2. La Charte québécoise des droits et des libertés de la personne.
  3. Ibid.
  4. La Charte canadienne des droits et libertés.
  5. Ibid.
  6. Will Kimlicka, La cittoyenneté multiculturelle, Les Éditions Boréal. Montréal, QC. 2001.
  7. Sam Haroun, L’État n’est pas soluble dans l’eau bénite : Essai sur la laïcité au Québec. Les Éditions Septentrion, Sillery, QC. 2008.
  8. Myer Siemiatycki « Réponses urbaines à la diversité religieuse : le cas de Toronto » dans Solange Lefebvre. La religion dans la sphère publique.  PUM. Montréal, QC. 2005. p126-127).
  9. Yolande Geadah, Accommodements raisonnables. VLB éditeur. Montreal, QC. 2007
  10. La Charte québécoise de droits et libertés de la personne
  11. Solange Lefebvre. 2005. « La religion dans la sphère publique » Les Presses de l’Université de Montréal, p.114)
  12. La Charte québécoise des droits et libertés de la personne
  13. Le Petit Larousse
  14. Lettre ouverte à l’éditeur du journal Le Soleil, 2007/04/20
  15. Le Petit Larousse

Lectures suggérées :

  1. Khadiyatoulah Fall et Georges Vignaux. Images de l’autre et de soi : Accommodements raisonnables entre préjugés et réalité. PUL. Québec. 2008.
  2. Albert Jacquard. Jamais soumis, Jamais soumise : Dialogue avec Fadela Amara. Stock. 2007.
  3. George Leroux. Éthique, Culture religieuse, Dialogue : Arguments pour un programme. Fides. 2007.
  4. Luck Mervil. Ma race est la meilleure. Les Éditions Les Intouchables. Boisbriand, QC. 2008.
  5. Micheline Milot. La laïcité. Novalis. Montréal. 2008.
  6. Henri Pena-Ruiz. Histoire de la laïcité, Génèse d’un idéal. Gallimard. Paris. 2005
  7. Andréa Richard. L’essence de la vie. Les Éditions Septentrion. Sillery, PQ. 2007
  8. MEL, Le programme d’éthique et de culture religieuse, Publication du gouvernement de                Québec, 2005
  9. Watters, Denis. Petit guide ECR-101, http://www.deniswattersconsultants.com  

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