Tribune libre unitarienne V3N2

COSMOS, GAÏA ET ESPRIT : LA TRINITÉ SACRÉE, par Carolyn Garlich 
 

(Allocution écrite et donnée le 15 juillet, 2007 par Carolyn Garlich à l’église unitarienne universaliste de Winnipeg, Manitoba où elle a enseigné la Bible comme histoire pendant deux décennies. Madame Carolyn Garlich est connue pour ses engagements dans le mouvement féministe à Winnipeg. Elle est toujours active comme coordinatrice de l’environnement au “Council of Women”  de Winnipeg, et est membre du “policy committee of Resource Conservation Manitoba”. Traduction française de Tribune libre unitarienne).

Évoquer le nom de Dieu dans notre communauté, c’est quelque chose à ne pas faire. Quel toupet de parler en chaire de Dieu!, quel culot d’user du mot trinité dans le titre d’un discours!, vous dites-vous. Dire ce mot de quatre lettres, c’est comme brandir le drapeau rouge. Sans doute, j’ai semé encore plus de confusion en changeant mon titre à deux reprises. Je demande qu’on excuse ma conduite. Ceux qui  sont venus,  pensant voir des étincelles ou un retour à la religion d’antan, vont probablement devoir retourner chez eux déçus, car ce que j’ai à dire ici n’est pas aussi sujet à controverse qu’on peut le penser.  

Notre livre de cantiques fait souvent allusion aux trois membres de ma trinité, Cosmos, Gaïa et Esprit. En dépit de leur différence, sous d’ordinaire rapports, ceux-ci, néanmoins, rappellent  la Trinité chrétienne. Le premier, Cosmos, est quelque chose de prodigieux qui nous remplit d’admiration mêlée de respect, de révérence. Le deuxième, Gaïa, est quelque chose qui nous nourrit et nous incite à donner des prestations. Et le dernier, Esprit, est quelque chose qui se ressent dans le tréfonds de soi-même. Entre les deux trinités,  il y a, certes, des éléments communs. 

J’ai peu de peine à comprendre pourquoi les gens frémissent rien qu’à entendre le mot Dieu. C’est le  mot le plus  polysémique de notre langue. Il évoque à la fois l’amour et le châtiment. Qu’on se considère croyant ou sceptique, nous avons tout un chacun une compréhension personnalisée de ce que veut dire le mot Dieu, soit quelque chose à révérer ou quelque chose à rejeter. Ce qui me fascine ce n’est pas tant le mot en soi, mais la diversité des sens qu’il peut prendre et les besoins auxquels il peut répondre. Dans la tradition judéo-chrétienne elle-même, il y a  au moins une douzaine de significations différentes associées au  mot  Dieu. Au moment de ma jeunesse, quelques unes de ces représentations ont eu du sens pour moi.  

La représentation habituelle qui nous vient à l’esprit quand on pense à Dieu est celle d’un personnage qui  trône dans le ciel, et qui est à la fois le Père Noël et un gendarme mondial. Les tout jeunes enfants voient Dieu comme ça, mais aussi les adultes, ceux dont le développement moral est demeuré au même stade, et  les athées qui ont besoin d’un homme de paille à combattre. Les mots qui décrivent ce Dieu le mieux nous viennent d’une chanson populaire Santa Clause is coming to Town: « Le père Noël sait quand tu dors, il sait quand tu te réveilles. Il sait si tu as été sage ou méchant, alors sois sage, bon sang! ». Maintes sociétés emploient une variété de représentations semblables comme moyen de domination sociale. 

Mais, pour dire la vérité, je dois vous avouer que cette représentation ne figurait pas dans le livre de cantique pour jeunes qu’on m’a décerné comme prix pour ma présence exemplaire à l’école du dimanche à la Centennial Presbyterian Church à Oakland dans la Carlifornie.  Ce vieux livre, plus que la Bible encore, a su influencer ma compréhension de Dieu et de la religion pendant ma jeunesse. Ses paroles sont restées gravées dans ma mémoire. Aujourd’hui, j’éprouve de la difficulté d’apprendre les paroles de cantiques nouveaux, mais  j’ai du mal d’oublier celles de mon vieux livre de cantiques. Comme de juste, quand il m’a fallu trouver une représentation authentique de Dieu pour la préparation de cette allocution, j’ai regardé d’abord du côté de cette source qui avait fait autorité pour moi durant ma jeunesse.  

Les dieux dans le livre de cantiques sont à la fois chrétiens et américains on ne peut plus. Parmi toutes les manifestations des dieux que vous y trouverez celle du Dieu national de l’Amérique se manifeste au moins une fois. Dans ce livre de cantiques on trouve America the Beautiful, le Battle hymn of the RepublicMy Country Tis of Thee et le cantique Song for the Flag (« Trois hourras pour le rouge, le blanc et le bleu »). Oui, nous chantions ces chansons le dimanche, parfois en marchant avec le drapeau déployé. Heureusement, je n’ai jamais rien vu de tel au Canada.  Il est fort possible que cela en dit long sur notre caractère national. 

Toutes les représentations ne peuvent pas être aussi facilement tournées en dérision. Certaines répondent à des peurs et des désirs quasi universels chez les humains. Quand j’ai apporté un livre unitarien de cantiques chez moi pour choisir des cantiques pour ce service, j’ai été surprise de voir les similitudes avec mon ancien livre de cantiques pour jeunes. Plusieurs cantiques sont presque semblables, ne serait-ce que pour quelques changements minimes dans les paroles, et  beaucoup d’autres ont le même  titre et portent sur le même thème.  

Les représentations répondent à notre besoin de permanence dans un monde où la mort  emporte nos amis et notre famille, et où  tous les appuis nous sont retirés. Les deux livres de cantiques ont une version chacun du cantique Rock of life. La représentation du Dieu sauveur répond à notre sens de culpabilité et à notre besoin de pardon. Bien qu’Esther Kathryn ait rempli le répertoire au maximum, on ne chantera qu’une sélection des cantiques choisis à même le livre de cantiques, et plusieurs d’entre vous seront étonnés de voir qu’il y a plusieurs représentations dans ces cantiques que vous croyiez avoir abandonnées. 

Au fil des ans la plupart de ces représentations ont disparu de ma vie, non que mes besoins aient changé, mais parce pour moi des métaphores ce n’est pas suffisants. Dans le passé lors d’une conférence de philosophie, je me souviens d’avoir entendu une conférence titrée “Derrière les masques de Dieu” (Behind the Mask of God). Le conférencier arguait que derrière les divers masques, il y avait une réalité cachée, mais,  il resta bouche bée quand je lui ai demandé comment il savait qu’il y avait cette réalité derrière les masques. J’ai besoin de sentir que derrière les métaphores, il y a quelque chose de vrai et de tangible. Le Cosmos, Gaïa et l’esprit sont non seulement tangibles, mais ils répondent aussi à mon besoin pour quelque chose d’imposant, de quelque chose ayant une valeur que je peux servir et quelque chose dont je peux ressentir dans mon for intérieur. Quand j’ai annoncé à un de mes amis que ma trinité comprenait le Cosmos, Gaïa et l’esprit, il m’a rétorqué que nul ne peut y croire parce que ces trois choses existent tout simplement.  Mais, certainement, l’existence n’en fait pas moins des dieux. 

Cosmos

Anselme de Cantorbery, dans le Proslogion, définit Dieu comme “quelque chose de tel que rien de plus grand ne puisse être pensé”. Il va de soi que quelque chose qui existe est  plus grand que quelque chose qui n’existe pas.  Par conséquent, ce qui peut le mieux correspondre à la définition d’Anselme, c’est l’univers lui-même. Rien n’est plus grandiose, plus mystérieux. Loin des lumières de la ville, rien de tel qu’une nuit étoilée pour éveiller  un état quasi mystique chez nous. Notre ébahissement s’est accru, pas atténué,  suite aux découvertes de maintes générations d’astronomes et de cosmologistes. S’il y a lieu de voir l’univers comme un Dieu quelconque, ce sont ces savants  qui en seraient les prêtres et les théologiens. Tout au fil des âges, la nuit étoilée a fait une forte impression auprès des hommes et des femmes. Au début la croyance voulait que les étoiles ne fussent que des lumières fixées dans des sphères en cristallin.  Mais aujourd’hui combien plus mystérieux et écrasant  est-il de savoir que les étoiles qu’on voit dans le ciel la nuit sont si loin que plusieurs d’entre elles ont cessé d’exister des mille millions d’années avant que nous soyons nés. Et nous soupçonnons que l’univers a plus de dimensions qu’on peut imaginer, et que peut-être dans les quelques années la cosmologie connaîtra d’autres découvertes radicales. Plus nous connaissons l’univers, plus celui-ci devient mystérieux et merveilleux. 

C’est une affaire de goût, mais pour moi lire des livres sur la cosmologie moderne, tel The Cosmic Blueprint de Paul Davies, est une expérience religieuse. Davies résume toutes les sciences à la pointe des connaissances sur l’univers. Il remarque que l’image populaire de la théorie cosmologique de l’explosion originelle cache le fait que l’univers n’est pas seulement une création mais qu’il est aussi un créateur. Bien qu’il soit vrai que la deuxième loi de la thermodynamique ne soit pas éliminée, l’expansion de  l’univers n’évolue tout simplement pas vers un état diffus et indifférencié où tout viendra à s’arrêter et deviendra figé. Il y un vecteur qui va en direction contraire. Du chaos de l’univers naît l’ordre, la structure, la complexité et l’esprit humain lui-même. Tout aussi étonnant que l’univers, c’est le fait que l’espèce humaine ait été dotée d’un cerveau capable de comprendre, dans une certaine mesure, cet univers  

 

 

 

Dans le fait que le cosmos nous remplit d’étonnement et d’admiration, nous ne trouvons guère de réconfort ou de consolation. À l’échelle du cosmos, nous ne sommes qu’une poussière.  Jennifer Hecht, dans la lecture d’aujourd’hui, a raison de dire qu’on vit dans un  monde cassé en deux parce que nous sommes humains et l’univers ne l’est pas. Nous vivons dans un monde où il y a la raison, l’amour et la compassion, mais nous vivons aussi dans un monde indifférent à tout cela. Une phrase dans un cantique de mon livre de cantiques de jeunesse se lit comme suit: “mon regard est sur le moineau, et je sais  qu’il me voit”. Manifestement, cela ne s’applique pas au Cosmos. C’est sûr, l’univers n’est pas aussi étranger que le veut Hecht. Nous sommes des poussières d’étoiles. Nos atomes ont été forgés dans le brasier de soleils en explosion. L’énergie de notre propre soleil alimente notre corps et nous donne la vie. Nos esprits, ayant émergés du chaos du Cosmos, par miracle trouvent l’univers compréhensible. En nous le Cosmos prend conscience de lui-même. 

Gaïa

Gaïa était une déesse grecque. Gaïa est aussi le nom donné par James Lovelock à la  biosphère,  mince pellicule de vie et son écologie, qui entoure la planète. En proportion de la grandeur de la terre, la biosphère est plus mince que le film d’une bulle de savon. Nous entretenons une relation réciproque avec Gaïa proportionnelle à son immensité. Nos actions laissent des empreintes. Si ultimement notre corps est fait des atomes en provenance du Cosmos, c’est Gaïa qui  transforme les dons du Cosmos dans les molécules d’un ADN à la base de tous les vivants. Elle transforme le feu du soleil en nourriture pour alimenter nos corps. 

Dans les Actes des Apôtres, il y a un passage où Paul de Tarse prit la parole devant les philosophes d’Athènes. Ayant vu un autel dédié à un dieu inconnu,  il déclara devant leur présence que ce dernier était le Dieu dans lequel nous vivons, remuons et dont nous dépendons pour notre existence. C’est Gaïa, la biosphère, qui correspond le mieux à la définition de Paul. Pour notre existence, nous dépendons d’elle. Tout ce que nous sommes provient d’elle. À cause de notre ignorance et de notre négligence on lui fait souvent du tort, mais si on s’en donnait la peine, il serait possible de vivre de manière à la respecter et de l’amener à préserver ses trésors. On s’occupe de Gaïa quand on s’efforce de réduire notre empreinte sur la terre et à préserver la biodiversité. Parfois je me sens comme une prêtresse quand je mélange mon tas de compost, recyclant de la matière morte pour qu’elle fasse naître une nouvelle vie. Et faisant partie d’une communauté environnementale, je deviens membre d’une congrégation composée de gens qui l’aime. 

Il y a, pourtant, certains dangers à l’idéaliser. Gaïa donne, et Gaïa reprend. Tout ce qui vit, meurt; et Gaïa n’a nulle prédilection pour le genre humain. Elle pourrait bien être au comble du bonheur de nous voir disparaître. Qu’à cela ne tienne, il est logique de s’en occuper et de l’aimer. Notre avenir comme espèce humaine en dépend. 
 

Esprit

S’il on voit immédiatement que Gaïa et Cosmos existent tous les deux, pour l’esprit, de saisir son existence c’est autre chose, car c’est quelque chose qu’on ressent autrement. Sans l’esprit notre respect pour le Cosmos et Gaïa semble vain. C’est par le truchement de l’esprit que le Cosmos et Gaïa deviennent sacrés pour nous. L’esprit fait partie de la psyché humaine qui est quelque chose d’unique pour chaque individu. L’esprit se sent au niveau de notre for intérieur. On le ressent du même coup autant chez soi et  que chez les autres. On le ressent quand on se met à dialoguer avec soi-même au sujet de choses qui nous tiennent à coeur. L’esprit console, inspire et réprimande. C’est la partie de notre psyché qui fait naître en nous  un certain sentiment d’harmonie avec l’univers.  

Réserver un caractère sacré à cette troisième personne de ma trinité n’est pas non plus sans problème. La voix de l’esprit peut  parfois être si forte et si séduisante que l’individu soit enclin à croire entendre la voix d’un dieu lointain et universel alors que celle-ci n’est rien d’autre qu’une partie de sa psyché. À défaut de bien comprendre ça, on peut être conduit à la folie et à l’outrecuidance. En dépit de ce désagrément, l’esprit peut enrichir nos vies si on sait l’harmoniser avec la raison, un don à la fois du Cosmos et de Gaïa.

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