Tribune libre unitarienne V3N2

L’ÉCOLOGIE POLITIQUE  AUJOURD’HUI,  par Fabrice Descamps

A. État des lieux

Lorsqu'on examine le paysage de l'écologie politique de part et d'autre de l'Atlantique en 2007, force est de constater son émiettement. On y distingue en particulier trois courants majeurs qui structurent ou ont structuré les rapports entre les différentes organisations écolo-politiques.

Sur ma gauche, nous avons les rouges-verts: pour eux, l'écologie politique, née dans les années soixante-dix, est une des formes de contestation radicale du capitalisme où le message écologique assume exactement la même fonction que le marxisme autrefois. Ce sont d'ailleurs souvent d'anciens marxistes qui animent ce courant, comme la députée verte de Paris, l'ex-communiste Martine Billard.

Sur ma droite, on trouve les bleus-verts : contrairement aux rouges-verts, les bleus-verts ne contestent pas le capitalisme, mais la forme de croissance qu'il privilégie car ils pensent qu'elle n'est pas tenable sur le long terme du fait de la déplétion des ressources non-renouvelables de la planète. Ce courant est bien représenté par le Parti vert de l'Ontario, CAP21 en France ou l'ökoliberale Partei suisse.

Et, enfin, se situant ailleurs que sur l'axe droite-gauche, on a les verts foncés : si rouges-verts et bleus-verts s'opposent dans leur rapport au capitalisme, leur humanisme les rapproche: c'est l'homme qui est l'alpha et l'oméga de leur action politique, c'est pour lui qu'ils veulent préserver la planète, parce qu'elle est son foyer ; les verts foncés, au contraire, ne sont pas du tout des humanistes : ils ne veulent pas sauver la planète pour l'homme, ils veulent sauver la planète de l'homme. En forçant un peu le trait, l'homme est, selon eux, un parasite dont on doit limiter les dégâts sur la terre. Je fus totalement abasourdi le jour où une militante verte française m'envoya un appel à se faire stériliser pour sauver le monde : elle ne prônait ni plus ni moins que la disparition en douceur de l'espèce humaine pour préserver les petits oiseaux!

Ainsi les Grünen allemands ont-ils longtemps vu s'affronter en leur sein les Fundis (ou Fundamentalisten), leurs verts foncés, aux Realos (ou Realisten), leurs rouges-verts. Ce sont les rouges-verts qui ont finalement pris le contrôle des Grünen puis, à l'instar de certains partis communistes européens, se sont libéralisés pour être en fait maintenant des bleus-verts.

On croyait les verts foncés sur le déclin dans la mesure où nombre d'entre eux, après la défaite symbolique des Fundis allemands, s'étaient repliés sur des ONG environnementalistes dont Greenpeace fut parfois le fer de lance. Or ils viennent de refaire spectaculairement surface avec la théorie de la décroissance. Mais ils avancent masqués. Ils sont même si bien masqués que certains d'entre eux ne sont pas conscients d'être des verts foncés et séduisent ainsi les plus inattentifs de leurs lecteurs.

B. La décroissance est un antihumanisme

Pourquoi vivons-nous ensemble? Nous pourrions en effet vivre chacun de notre côté et être des chasseurs-cueilleurs solitaires. Or partout où il vit, l'homme vit en société. Quelque époque que l'on considère, les ermites furent toujours extrêmement minoritaires parmi les hommes et même les chasseurs-cueilleurs les plus isolés du monde, comme les Amérindiens d'Amazonie ou les Papous, vivent en groupe. Une telle régularité des faits sociaux a de quoi nous interpeler. Tout, entre les hommes, les sépare: leurs langues, leurs croyances, leur organisation sociale, etc. Tout sauf justement le fait qu'ils soient socialement organisés. Si l'érémitisme était un mode de vie viable et pérenne, il aurait dû être majoritairement pratiqué au moins dans quelque endroit isolé du monde. Ce que l'on observe en linguistique, à savoir que des langues aux structures très originales et marginales parviennent à survivre dans certains endroits à l'écart du monde, comme le basque retranché dans sa forteresse pyrénéenne pendant des siècles, ne s'observe en revanche pas du tout dans le domaine social. Certes l'organisation sociale elle-même varie fortement d'un peuple à l'autre, mais ce qui ne varie pas, c'est le fait que les hommes vivent en groupe plutôt que seuls.

On pourrait bien sûr attribuer ce trait humain à un gène. Les hommes seraient grégaires comme les moutons. Pourtant, même les moins grégaires, les plus solitaires parmi nous sont bien contents de bénéficier de certaines institutions et productions sociales, comme les caisses de retraite, la police, l'électricité, etc. Et quand bien même toutes ces choses seraient le fruit d'un de nos gènes, on voit immédiatement que même un vieux garçon grincheux les jugerait au plus haut point utiles. Avant d'être génétiquement programmée, la sociabilité de l'homme est une solution rationnelle aux problèmes que lui pose sa survie.

La clé de sa réussite tient tout entière dans la division du travail. Je suis prof et mon voisin est plombier. Nous nous sommes spécialisés et, tandis que lui répare ma baignoire, moi, en échange, donne des cours d'allemand à ses enfants.

Plus la division du travail est efficace, plus le volume de nos échanges augmente : c'est tout simplement ce que l'on appelle la croissance.

Mais, quoi qu'il en soit, nous avons plus intérêt à vivre en groupe que seuls car nous augmentons ainsi, en même temps que le volume de nos échanges, notre liberté. Un chasseur-cueilleur solitaire n'a pas le choix de chasser ou non, il y est obligé par ses besoins en nourriture. Un chasseur-cueilleur vivant en groupe est déjà beaucoup plus à l'abri du besoin car, s'il est malade, d'autres membres de sa tribu pourront chasser à sa place. Quant à moi, rien ni personne ne m'oblige à chasser. Je peux être médecin, enseignant, maçon, etc. Entre un chasseur-cueilleur solitaire, un chasseur-cueilleur en groupe et moi-même, nul doute que c'est moi le plus libre des trois.

Les groupes de chasseurs-cueilleurs ne connaissent pratiquement pas de croissance parce que la division du travail est bien plus malaisée que dans une société complexe. Donc le degré de liberté qui règne dans de tels groupes, même s'il est supérieur à celui dont jouit l'ermite, est en revanche nettement inférieur à celui dont nous bénéficions dans nos sociétés.

Autrement dit, la croissance économique équivaut aussi à l'augmentation du nombre de nos choix de vie possibles, bref à notre liberté. Nous avons intérêt à vivre en groupes si nous voulons être libres, mais nous avons encore plus intérêt à vivre dans une société complexe si nous voulons être encore plus libres.

Il y a des jours où je me sens heureux et en forme et d'autres où je n'ai pas le moral. De même, il y a des jours où un ermite ou un Amérindien d'Amazonie se sentent heureux et en forme et d'autres non. Les jours où je suis triste et eux en forme, on peut dire qu'ils sont subjectivement plus heureux que moi.

Mais, si j'échangeais ma vie contre la leur, je diminuerais ma liberté, c'est-à-dire l'éventail de mes choix de vie possibles. Je diminuerais ce faisant mon bonheur objectif.

Admettons que je sois un spectateur impartial: laquelle de ces trois vies choisirais-je si l'on m'en donnait la possibilité? Il me paraît évident et rationnel que je choisirais la plus libre de ces trois vies, bref la vie dans une société complexe, et que tout spectateur impartial et rationnel en ferait de même. Car la vie dans une société complexe n'est pas forcément la plus subjectivement heureuse, mais elle est, de toute évidence, la plus objectivement heureuse. Si tel n'était pas le cas, on se demanderait bien pourquoi les gens des pays pauvres veulent émigrer vers les pays riches et pourquoi le cas inverse est beaucoup moins fréquent.

On appelle humanisme toute doctrine éthique, religieuse, philosophique ou politique qui place l'homme, son bonheur ou sa liberté au coeur de ses préoccupations.

C'est pourquoi j'affirme que les théories de la décroissance sont antihumanistes. Car elles entendent diminuer le bonheur objectif ou, ce qui revient au même, la liberté de l'homme.

En effet, de deux choses l'une, ou bien la décroissance est une appellation malheureuse et on peut la renommer dans un cadre humaniste, ou bien elle est bien ce pour quoi elle se donne et, dans ce cas, inutile de discuter avec ses partisans car ils ne valent pas mieux que les verts foncés : ce sont des ennemis de l'homme, des misanthropes qui avancent masqués derrière des concepts économiques.

Je veux bien admettre que le rythme et le contenu actuels de la croissance, qui est fort dispendieuse en ressources non renouvelables, ne soient pas soutenables sur le long terme, mais, alors, on est un bleu-vert : on ne remet pas en cause la croissance en soi mais la préférence de nos modes actuels de croissance pour le présent et leur cécité envers les intérêts des générations futures. Je propose alors de nommer une telle croissance amendée pour être soutenable alter-croissance.

Ou bien encore on est partisan de la zéro-croissance et l'on condamne nos sociétés à la stagnation et au conservatisme; voire pire, on est partisan de la croissance négative, i.e. de la récession et l'on veut dissoudre à terme la société. Car quel est l'intérêt de la vie en société, quel est l'intérêt de jouer le jeu social, si c'est un jeu à somme nulle ou, pour tomber de Charybde en Scylla, un jeu où tout le monde perd?

La décroissance est donc au mieux un concept malheureux car malheureusement formulé, au pire un avatar de l'antihumanisme, au même titre que la deep ecology et toutes les autres horreurs totalitaires produites au XXe siècle.

Je ne suis pas un adorateur de l'économie de marché, mais quand on constate comment fonctionnent les autres systèmes économiques et quand on est sensible aux problèmes des ressources non-renouvelables au nom même d'une conception saine et pérenne de la croissance, alors on ne peut être que vert-bleu. Tout autre choix est irrationnel car démenti soit par l'histoire, comme l'option rouge-verte, soit par le raisonnement, vu plus haut, qui fonde à la fois l'humanisme et la vie en société.

C. Mon utilitarisme

Le soubassement éthico-philosophique de ma propre conception de l'écologie, bleue-verte, j'insiste, est l'utilitarisme.

Je dis en passant, pour les amateurs de philosophie trapue et de méta-éthique, que je me sens extrêmement proche du réalisme de Cornell. Je n'y reviendrai pas ici car ce n'est pas le lieu. Disons pour résumer d'un trait que les valeurs morales sont, selon moi, objectives et, en conséquence, que certaines sont meilleures que d'autres. On pourrait d'ailleurs appeler l'ensemble des valeurs morales objectives Dieu et lui rendre un culte parce que c'est finalement ce que font toutes les religions, à cette différence près que la plupart d'entre elles voient en Dieu une personne, en quoi vraisemblablement elles se trompent, et non un concept comme « l'ensemble D des propositions vraies sur la morale ». Personnellement, je préfère la formule de John Dewey: « God is the sum-total of human ideal ».

Je défends donc l'utilitarisme car je pense que l'on vit en société parce qu'on y est plus heureux que tout seul, bref qu'il est utile de vivre en société. Or j'estime, en outre, qu'il est plus utile pour soi et pour les autres de vivre dans une société libérale complexe où nos choix de vie sont plus étendus que dans une société tribale.

Mais l'utilitarisme présenté ici n'est pas l'utilitarisme classique de Bentham et Mill car il est objectiviste. Cela signifie que l'utilité de tel ou tel arrangement social ne se mesure pas au bonheur subjectif qu'il nous procure, mais au bonheur objectif qu'il produit, c'est-à-dire précisément à l'ampleur des libertés qu'il nous octroie.

Ajoutons, pour finir de brosser le tableau de mon utilitarisme, qu'il est impersonnel. Qu'est-ce à dire? Mon utilitarisme admet qu'il est, dans certains cas particuliers, parfaitement logique et rationnel de se sacrifier, autrement dit, de sacrifier son propre bonheur subjectif au bonheur objectif (des autres). L'altruisme est rationnel car rationnellement fondé.

Admettons par exemple que mon sacrifice puisse, à coup sûr, sauver la démocratie dans laquelle je vis de la dictature. Admettons que je puisse me sacrifier pour tuer celui qui s'apprête à liquider les institutions démocratiques de mon pays et que je sois sûr que ce sacrifice les sauvera effectivement. On pense évidemment à celui qui, rencontrant Hitler en 1933, aurait pu prévoir l'influence funeste de cet homme sur le destin de l'Allemagne.

Certes je réduirai ce faisant à néant mon bonheur subjectif, mais j'augmenterai aussi considérablement le bonheur objectif de mes concitoyens. Dans ce cas, mon sacrifice vaut le coup. Il est utile et rationnel. Et le bonheur qu'il produit ne bénéficie pas à son producteur (c'est le moins que l'on puisse dire!). Il est impersonnel.

C'est pourquoi mon utilitarisme est un utilitarisme objectiviste impersonnel.

Évidemment, les sacrifices que je consens ne sont pas toujours aussi dramatiques que le sacrifice suprême décrit plus haut. Je peux me contenter de sacrifices plus modestes qui diminueront peut-être mes bonheurs subjectif et objectif mais augmenteront ou préserveront ceux des générations qui nous suivent.

Comme je sais, par ailleurs, que le rythme actuel de déplétion des ressources non-renouvelables est intenable sur le long terme, j'en viens tout naturellement à prôner une écologie politique libérale qui se donne pour but non de nous faire revenir à l'Âge de pierre mais d'assurer au moins le même degré de liberté à nos descendants qu'à nous-mêmes et au mieux encore plus de liberté pour eux que pour nous. Je rejette totalement et résolument les écologies rouge-verte et verts foncés ainsi que la décroissance qui sont des ennemies mortelles de nos libertés et je propose de tout mettre en oeuvre pour remplacer nos ressources non-renouvelables par des renouvelables.

Conclusion:

Nous sommes en guerre.

Nous sommes d'abord en guerre contre nous-mêmes car ceux qui parmi nous veulent liquider la démocratie libérale restent fort nombreux. Ils prônaient hier cette liquidation au nom de l'aliénation de l'homme par l'homme ou au nom de la race. Ils la prônent aujourd'hui au nom de la religion ou de la deep ecology. Les totalitarismes iraient-ils toujours par deux?

Nous sommes en guerre ensuite contre l'obscurantisme anti-scientifique car seule la science et la technique nous permettront de remplacer les ressources non-renouvelables par des renouvelables. Aviez-vous remarqué que les plus fervents partisans de la décroissance sont aussi les plus virulents contempteurs de la science? C'est fort logique : ils ne veulent donner aucune chance à l'homme de s'en sortir!

Nous sommes en guerre enfin contre... la nature. Au risque de choquer, je dirai que la nature n'a aucun intérêt en soi, elle n'a d'intérêt qu'en tant que réceptacle des activités humaines. Il nous faut préserver ce réceptacle. C'est là qu'intervient l'écologie scientifique et politique.

Comme dans toute guerre, j'estime que, malheureusement, la préférence humaine pour le présent nous empêchera d'abord de prendre à temps les mesures nécessaires pour éviter les prochaines catastrophes écologiques majeures, exactement de la même façon que la politique munichoise, préférant une vaste guerre future à une petite guerre immédiate, nous a empêché de prévenir l'horreur nazie. Mais pour dire vrai, l'humanité a toujours été et sera toujours en guerre contre la nature: elle le fut hier pendant les ères glaciaires, elle l'est aujourd'hui lors des catastrophes naturelles, elle le sera demain avec le réchauffement climatique. Nul ne sait vraiment si le réchauffement climatique est d'origine anthropique, mais lorsque les Maldives et le Bangla Desh seront définitivement sous l'eau, il nous faudra faire à nouveau la guerre à la nature et gagner cette guerre. 

Tribune libre unitarienne V3N2