Tribune libre unitarienne

UNE AMÉRICAINE AU QUÉBEC, par Diane Rollert.   

(Diane Rollert est la nouvelle pasteure de l’église unitarienne de Montréal. Voici sa réflexion, le dimanche du 8 octobre, 2006. Traduit de l’anglais.)           

            Huit semaines. C’est la durée de ma vie à Montréal. Huit semaines avec les pieds en sol québécois, et cinq semaines comme votre pasteure: un si bref  moment dans le temps qui passe. Toutefois, je suis ici depuis assez longtemps pour ne plus me sentir comme une touriste, mais trop peu pour définir ce que je suis face à ce beau coin de pays. Ici je me sens chez moi, mais comme dans un chez-soi mystérieusement en éclosion. 

            On m’a averti qu’un seul battement des paupières peut suffire pour ne pas voir l’Action de grâces au Québec. On m’a dit que cette fête au Québec n’était pas tout à fait comme celle que nous célébrons avec tant d’engouement aux États-Unis. Alors, aujourd’hui me semble un jour bien choisi  pour partager avec vous mes premières impressions, en tant qu’Américaine au Québec. 

            Il y a un terme dans le bouddhisme zen que j’ai toujours trouvé intéressant. C’est « esprit neuf ».  Avoir l’esprit du débutant ou l’esprit neuf,  c’est avoir un esprit ouvert. Comme un maître zen le dit: « L’esprit du débutant est ouvert à beaucoup de possibilités, mais celui de l’expert en contient peu » (1). D’avoir un esprit neuf,  c’est comme être parachuté dans un endroit inconnu. Vous n’avez aucune image dans votre esprit pour savoir comment relier ceci à cela. Vous êtes sans carte mentale de la topographie des alentours. Un jour viendra où vous connaîtrez intimement le sol sur lequel vous êtes atterri. Vous saurez comment les ponts et les routes donnent accès pour aller soit par ci ou soit par là. Vous aurez appris à mettre tout ce que vous voyez en perspective, et, dès lors, votre exploration prendra fin.    

            Le défi, disent les maîtres zen, est de  garder la même ouverture d’esprit que celle que vous aviez lors de votre arrivée.  Le défi est de savoir envisager le monde avec le regard de l’enfant, plein d’émerveillement et d’admiration.  Je pense à la petite Chloe, qui a presque un an, et j’essaie de m’imaginer comment cette matinée lui a paru, ce qu’elle a senti, ressenti, entendu pendant que nous l’accueillions avec la moiteur de l’eau, la caresse d’une rose, et le son de nos paroles. Avoir l’esprit du débutant, c’est être débarrassé du cynisme, c’est  ressentir le monde tel un nouveau-né, alors que tout est nouveau pour lui. 

            Tout ça pour vous dire qu’en tant qu’Américaine, transplantée au Québec récemment, j'ai probablement cette innocence de l’enfance. Je voudrais m’y accrocher, du moins pour un certain temps. Je m’efforce d’absorber l’histoire d’ici, si nouvelle encore pour moi. Il y a tant d’événements que j’aimerais relier ensemble et comprendre. 

            Septembre a été un mois ardu, qui a mis à rude épreuve tout le monde de cette ville. D’abord, la fusillade au collège Dawson, un lieu cher à tellement de gens parmi vous.  Ensuite, l’effondrement du viaduc de la Concorde à Laval. Il y a eu plusieurs journées de beau temps, de cieux cléments, de feuilles changeant en or et en orange, - beauté peinte sur une toile de fond de souffrances, de pertes et de détresses surréelles. Comment  l’esprit fait-il  pour comprendre le caractère aléatoire de tout cela? 

            Certains m’ont dit: « Assurément, ça doit vous faire un choc et vous inquiéter d’être ici. Vous devez vous sentir comme dans un endroit au bord du chaos ». Et je me vois de répondre: « non, je ne suis pas inquiète. Pas plus inquiète que je le serais n’importe où ailleurs. Je viens de Boston où le tunnel Big Dig, flambant neuf, est en train de s’effondrer. Je viens du pays où cette épidémie de la violence dans les écoles a commencé et n’a eu de cesse depuis-chose tout aussi incompréhensible aux États-Unis qu’ici». 

            Comme nouvelle venue, il faut que je vous dise que j’ai découvert ici quelque chose de formidable. Il y a  une franchise naturelle, une cordialité et une gentillesse que je n’ai jamais trouvées en Nouvelle-Angleterre. Alors que je me débats avec mon français, je ne rencontre que de l’amabilité. Après avoir vécu tant d’années dans un milieu terriblement homogène, je me réjouis de la diversité que je rencontre ici à chaque jour. J’adore la façon dont les conversations passent du français à l’anglais, à l'espagnol et à l'italien. Il y a ici une richesse culturelle que je n’ai jamais rencontrée ailleurs au monde.  

          Mais, il y a trois semaines, me voilà sous le choc quand j’ai lu les mots de Jan Wong dans le Globe and Mail. Peut-être que mon esprit de débutante n’était  pas prêt à écouter des propos aussi désobligeants sur Montréal. Dans son article longuet, Madame Wong relata, avant tout, l’expérience éprouvante et effrayante de plusieurs étudiants et professeurs pendant la terreur du 13 septembre au Collège Dawson. Mais elle s’avisa d’y intercaler une couple de brefs  paragraphes pour étaler sa propre analyse sur les  trois épisodes de violence qui se sont produits dans différentes institutions du haut savoir, ici, à Montréal, au cours des dix-sept dernières années.  Elle supposa que les fusillades, dans les trois cas, avaient été le fait d’immigrants qui n’étaient pas des “pure laines’, pas des “purs” francophones, et que leur statut d’étranger les aurait poussé à la violence.  

        Voici quelque uns des mots de Madame Wong qui ont suscité un tollé:   

 « Ce dont plusieurs étrangers ne se rendent pas compte est jusqu’à quel point la lutte linguistique des dernières décennies a été opprimante dans cette ville, autrefois cosmopolite. Elle n’a pas seulement brimé les anglophones de souche,  elle a  affecté les immigrants, aussi » (2).   

        Quelque jours plus tard, le premier ministre Jean Charest manifesta sa surprise et son mécontentement face aux  propos de Madame Wong:  « Au cours des siècles, à travers les vicissitudes de l’histoire, » M. Charest a-t-il écrit dans une lettre à la rédaction du Globe and Mail, « nous avons réussi à préserver notre langue et notre culture et, ce faisant, respectant les idéaux démocratiques les plus élevés. Chaque année, nous accueillons des dizaines de milliers d'individus de tous les coins du monde, des gens qui contribuent à bâtir une société libre au Québec, une société qui est fière de ses différences ».  

« Notre langue commune- loin d’être un défaut de  notre ville, tel que l’affirme à tort Madame Wong– représente un élément vital du caractère cosmopolite de Montréal, et c’est cela qui fait du Québec un lieu unique en Amérique du Nord» (3).   

« Au cours des siècles, à travers les vicissitudes de l’histoire, » M. Charest a-t-il écrit dans une lettre à la rédaction du Globe and Mail, « nous avons réussi à préserver notre langue et notre culture et, ce faisant, respectant les idéaux démocratiques les plus élevés. Chaque année, nous accueillons des dizaines de milliers d'individus de tous les coins du monde, des gens qui contribuent à bâtir une société libre au Québec, une société qui est fière de ses différences ».  

« Notre langue commune- loin d’être un défaut de  notre ville, tel que l’affirme à tort Madame Wong– représente un élément vital du caractère cosmopolite de Montréal, et c’est cela qui fait du Québec un lieu unique en Amérique du Nord» (3).

             Finalement, le 23 septembre, la rédaction du Globe and Mail répondit en déclarant « qu’après coup, les paragraphes (dans l’article de Madame Wong) étaient, de toute évidence,  des opinions et non du reportage, et ils auraient dû être supprimés de la nouvelle ». Cela semble être le plus près que le journal en vînt à  présenter des excuses (4). 

            Avec mon esprit de débutante, je cherche à comprendre ce que tout cela veut dire. Je sais que je suis en train de mettre ici le pied sur un terrain glissant. Créer un lieu ouvert à la différence est l’un des buts de cette église. Ce que j’ai appris au sujet de la diversité et du multiculturalisme dans le contexte des  États-Unis, c’est de ne jamais enterrer les problèmes qui peuvent indisposer, mais plutôt de les prendre à bras-le-corps.  

            Quiconque vient au Québec sait qu’il y a ici une longue et pénible histoire. Mais ce qui est difficile de comprendre comme « étrangère », est jusqu’à quel point la douleur est profonde, et combien il est exaspérant de vouloir rouvrir de vieilles plaies. À l’évidence, il y a beaucoup de choses qu’une nouvelle venue ne peut espérer  comprendre de la même manière que vous-mêmes.  

            Alors que je me demandais: « bon, où dois-je aller à partir d’ici? » je n’en reviens pas encore de ce qui soudain m’est arrivé. Une merveilleuse personne, membre du comité des Archives, s’est pointée à la porte de mon bureau, tenant en main deux belles brochures. Il y a une douzaine d’années environ, cette communauté a consacré les services du dimanche à deux séries de présentations spéciales.  La première, en 1994, intitulée  Growing up in Quebec”, mettait en valeur la réflexion de membres de la communauté unitarienne de Montréal, nés et élevés au Québec. La deuxième, en 1995, intitulée “Coming to Quebec”, mettait en valeur la réflexion de membres de la communauté unitarienne de Montréal, venus d’ailleurs et qui se sont établis au Québec. Sandra a eu la gentillesse d’aller dénicher la musique dans ses propres archives, qu’elle avait jouée à l’époque et que vous avez entendue de nouveau ce matin.  

Quand les deux séries d’exposés furent terminées, quelqu’un, faisant preuve d’initiative, a rassemblé le tout dans ces belles brochures. Laissez-moi vous dire que celles-ci sont super intéressantes à lire. J’ai ri, j’ai pleuré, et j’ai appris beaucoup de choses que  je suis encore en train d'intégrer. Il y a là-dedans une grande sagesse,  qu’il faut faire revivre à tout prix.

            Dans son introduction de “Growing up in Québec,” Marlean Martin a écrit sur l’à-propos de présenter cette série  alors que le séparatisme était  la question du jour:   

« Nous voulions éviter de politiser cette série de présentations et avons donc décidé de nous concentrer sur des expériences individuelles- pour mettre en valeur notre mode de vie et rendre hommage à notre unité, sans parler de politique, qui souvent  éveille des passions qui peuvent  créer la division...  

           Quelqu’un m’a dit que la seule manière de présenter la série  “Growing in Québec” sans faire allusion à la politique serait de ne rien dire du tout. Il avait raison, il me semble. Comme on peut le voir dans les textes, les problèmes politiques sont tellement une partie intégrante de nos vies quotidiennes au Québec qu’ils font souvent partie de notre discours.... ». 

            Elle termina avec ces mots:   

« On ne peut pas prédire l’avenir, mais on peut apprendre à  mieux se connaître les uns les autres. À l’échelle du Québec, cette compréhension rendra peut-être, soit la séparation plus amicale ou la non-séparation plus désirable.... ».   

            Plusieurs des intervenants parlèrent des deux solitudes, des deux mondes anglais et français au Québec, mais, pourtant, leurs récits, le plus souvent, esquissaient des portraits de vies qui montrent un rapprochement amical entre ces deux mondes.

             Dans son introduction de “Coming to Quebec”, Emmanuel Freitas fit remarquer que la majorité des membres de l’église unitarienne de Montréal proviennent d'en dehors du Québec. Les récits des intervenants ont été faits, avec, en arrière-plan, l’histoire du XXe  siècle, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre froide, et une aire géographique très vaste, de l’Irlande à la Pologne, du Chili, et des États-Unis. Donc plusieurs de ces intervenants écrivirent à propos de leur lutte personnelle pour se tailler une place dans la société d’ici, et pourtant, cela montre que finalement la grande majorité s’en est très bien tiré. 

            Hannelore Poncelet a mentionné que « bien que nous serons toujours des “étrangers” en quelque sorte, ici il est possible de se bâtir un chez-soi quand on est prêt à contribuer à la collectivité. » Jim Connelly abonde dans le même sens: « Il y a ici », écrit-il, « ...une société qui me permet de m’épanouir, en partie parce que cette société-ci cherche  elle-même  encore à se définir. J’espère  pouvoir faire partie de ce processus de définition en cours ». Et Grazyna Wilczek-Vera écrivit: « J’adore cette harmonie où tout le monde vit ensemble, l’ouverture relative de la structure sociale et la tolérance vis-à-vis les différents usages, habitudes, accents et cultures. C’est beau de pouvoir vieillir  ici, parmi vous ». 

Un dimanche, Valerie Broege conclut son exposé avec cette réflexion:   

« ...en novembre 1993 - chose curieuse, le jour de l’action de grâces américaine- je suis officiellement devenue une fière citoyenne canadienne....Peu de temps après, en décembre 1993, je suis également devenue une membre de l’église unitarienne de Montréal, ce que je vois comme l’équivalent spirituel de ce que j’ai dû faire pour un moment afin de devenir une citoyenne canadienne. Je crois qu’il y a un lien puissant entre ce que le Canada représente comme pays et ce que l’unitarianisme représente comme foi. Les deux promeuvent la richesse de la diversité dans l’unité. Je suis impatiente de voir ce que dans l’avenir le Québec, le Canada, et l’église unitarienne vont continuer à m’apprendre».   

             Onze ans se sont écoulés depuis que ces mots ont été écrits. J’espère qu’ils ont toujours une résonance de vérité, en cette fin de semaine d’action de grâces canadienne. Comme nouvelle venue ici, comme une Américaine au Québec, j’apprends que s’il y a de la bonne fortune, il y a aussi de l’infortune. Au fil du temps, Montréal a changé. Ce qui était jadis une discussion entre deux solitudes d’anglophones et de francophones a pris aujourd’hui une nouvelle tournure en raison du développement des communautés allophones. Chaque jour quand je prends ma marche dans le parc voisin de chez moi, je rencontre des gens qui adorent cette ville, provenant de partout de par le monde. Nous arrivons à communiquer ensemble,  dans un langage coloré et imparfait. 

            Il y a un monsieur retraité, il était facteur de son état, qui a été super gentil avec moi pendant mes premiers temps ici. Hélas pour notre voisinage, il vient de déménager en campagne. Dès notre première rencontre, il n’y eut aucun doute dans mon esprit, par son gros accent québécois, qu’il est un “pure laine”. Nous passions de mon français lamentable et à son anglais hésitant.  

            Un jour, je me suis surprise à lui demander ce qu’il pensait de l’indépendance. J’étais un peu indécise, pensant que cela peut-être pouvait être une question insolente. Mais, non,  il esquissa un sourire, et, les yeux brillants d’excitation,  il m’avoua que pendant sa jeunesse, il était pour à cent milles à l’heure. « Maintenant, je suis vieux », dit-il.  « Les choses changent. La mondialisation a tout changé. Il est bien d’avoir gardé nos traditions et notre langue, mais il y a des gens maintenant qui viennent de partout, et tout le monde a besoin de parler l’anglais. D’être séparé n’a plus de sens ». Une opinion dans un moment dans une discussion. Qui sait ce qu’il dira dans un an d’ici, ou dans dix ans. 

Cette église a une occasion exceptionnelle de répondre au défi du temps nouveau. Ceci peut devenir le lieu où tous sont bienvenus, où se bâtissent des passerelles entre les différences, des rapprochements entre tous. Ceci peut devenir un lieu où on peut partager la diversité de nos quêtes spirituelles, de nos cultures, et de nos langues. Cela est-il difficile à réaliser? Oui. Plus difficile que cette débutante peut bien se l’imaginer, mais tout à fait nécessaire pour ce que nous sommes.  Pour avancer, chacun devra  être prêt à être souple, attentif, à prêter l’oreille, et à créer un espace pour nos différences. On pourrait devenir  les leaders dans un mouvement suivant lequel des  accusations biscornues comme celles de Madame Jan Wong deviendraient choses du passé. Comme un membre de cette communauté l’a dit dans son exposé en date de 1995, Vive les Québécois libres!  Souhaitons de rester toujours libres de pouvoir chercher ensemble un sens à ce que nous faisons. 

Terminons en récitant une litanie de remerciements:

Disons merci aux gens qui nous forcent à penser au-delà de nos idées ancrées.

Disons merci pour la richesse de la diversité religieuse, intellectuelle, culturelle, spirituelle et linguistique.

Disons merci d'avoir la volonté de croître et de changer, de tenir à certaines traditions tout en lâchant prise sur d'autres.

Disons merci de vouloir faire partie du Tout, d'être disposés à rechercher l'unité qui laisse de la place à l'individualité.

Pour la cordialité, l'ouverture, l'hospitalité, et pour enclencher le nouveau, disons merci.

 Joyeuse  fête de l’Action de grâces à tous et toutes. 

Références 

1.S.Suzuki, Esprit zen, esprit neuf, 1970. 

2.Globe and Mail, 16 septembre, 2006    

 “What many outsiders don’t realize is how alienating the decades-long linguistic struggle has been in the once-cosmopolitan city. It hasn’t just taken a toll on long-time Anglophones, it’s affected immigrants, too”.     

3. Globe and Mail, 20 septembre, 2006  

4. Globe and Mail, 23 septembre, 2006

Tribune libre unitarienne