Tribune libre unitarienne

Les unitariens de Montréal : un sanctuaire de respect, par Nancy Labonté  

 ( article  paru dans la revue Cité laïque, automne 2006; publié ici avec l’approbation de son auteure). 

La communauté unitarienne est animée par des principes qui nous semblent universels même si l’éthique qui y circule ne répond pas aux grandes questions existentielles par une seule vérité. C’est un carrefour de réflexion, d’échange et de partage des vérités de chacun.  

L’unitarianisme a des racines profondes dans l’histoire de l’Occident et on le sent bien lorsque l’on visite une Église unitarienne. Elle s’est détachée de l’intolérance, de l’aliénation et des superstitions. Elle offre, dans un cadre esthétiquement sobre, un espace religieux sans dogme où pratiquer une forme de révérence par le recueillement, la réflexion, l’ouverture et l'action. 

La rencontre

Première ville canadienne à accueillir les unitariens, Montréal les voit s’installer au début du 19e siècle. Ils proviennent de Nouvelle-Angleterre, d’Angleterre et d’Irlande. Ils se regroupent, en un premier temps, sous la bannière des presbytériens. Ils amassent des fonds considérables et établissent le siège de leur groupe au sud-est de l’actuel Square Victoria. Leur première célébration officielle, en 1832, attire 80 personnes, ce qui est respectable, compte tenu de la modeste population de Montréal qui s’élevait à moins de 30 000 habitants.  

Durant les rébellions antiloyalistes de 1837-1838, ils continuent à se réunir, mais ils sont divisés à ce moment, car un de leurs membres, Thomas Storrow Brown, fonde alors Les Fils de la Liberté, une organisation paramilitaire qui cause émeutes et émois, et John Molson, un membre unitarien influent, est farouchement loyaliste. Brown quittera vers les États-Unis après les batailles infructueuses des Patriotes. Malgré ces dissensions, l’Assemblée des unitariens de Montréal se constitue quand même en 1842 et fonde une église en 1845, sur la côte du Beaver Hall[i]

60 ans plus tard, le pasteur William Barnes, réalise son rêve et fait construire un grand temple de style néo-gothique décoré d’un choix d’œuvres d’art les plus fines. La pierre angulaire de l’église de la rue Sherbrooke est posée en 1906. Ce monument architectural des frères Maxwell vit 80 ans. Il sera incendié en 1987. En biais avec le Musée des beaux-arts, des squatters ont habité ses ruines jusqu’à cet été et des condos y sont en chantier depuis septembre.

         En 1996, la communauté unitarienne de Montréal dédicace son 5e lieu de culte, un bel édifice soigneusement aménagé qui a été dessiné par les architectes Andrea Wolf, Elizabeth Shapiro et Magda Kuskowski. C’est cette église du boulevard De Maisonneuve Ouest, près du métro Vendôme, que j’ai découverte par hasard, lors d’une kermesse de semences biologiques et je n’ai pas vraiment porté attention au fait religieux jusqu’à ce que je remarque la verrière au dessus du hall Phoenix où une série de symboles représentant les grandes religions décore discrètement les vitres. Je reviendrai un an plus tard pour une célébration un dimanche et je découvrirai un piano Art Nouveau et une communauté particulière.  

Dès mes premières visites, je suis charmée par la beauté des lieux – et aussi par l’enthousiasme de l’accueil qui est réservé aux visiteurs. En effet, les unitariens cultivent le sens de l’accueil et de l’ouverture avec sincérité. Les gens de toutes convictions y sont les bienvenus.

         Les unitariens de Montréal ne sont plus uniquement chrétiens depuis les années 40 avec la prédication d’Angus Cameron. Par exemple, ils marient des personnes de confessions différentes, des personnes athées ou agnostiques, et aussi des couples de gais et de lesbiennes depuis les années 60 - l’Association Unitarienne Universaliste (UUA) ayant parlé officiellement de son engagement dans cette cause depuis 1970.  

Étant donné que l’unitarianisme n'a pas de dogme, ils se réunissent autour de sept principes qui ont été adoptés par l’Association Unitarienne Universaliste (UUA) en 1985 et qui constituent la base de cette religion à travers l’Amérique. Le Conseil international des unitariens et des universalistes (ICUU) a aussi son propre énoncé.  

À la source, une essence puisée aussi loin que l’antiquité avec les hommes et les femmes qui ont osé remettre les dogmes en question. Une semence plantée par les paroles critiques de certains érudits chrétiens, hindous, bouddhistes, juifs ou musulmans et par Arius à Alexandrie au 4e siècle. Un mouvement qui a des racines à travers l’Inquisition et dont les branches portent des fruits jusqu’au Nouveau Monde[ii].

  Puiser la liberté de pensée dans ses origines[iii] 

La dénomination unitarienne apparaît avec le refus du dogme de la Sainte Trinité. C’est au 16e siècle que Michel Servet agit comme le porte-parole de personnes libres qui n’acceptent pas la tyrannie propagée dans toute l’Europe. Il s’oppose à cette Trinité et prône la liberté de conscience. Son discours fait de lui un hérétique et les calvinistes le condamnent à l’immolation à Genève en 1553. 

L’unitarianisme s’implante en premier lieu en Hongrie lorsque le roi Sigismund proclame la liberté de culte pour les luthériens, calvinistes et unitariens à la Diète de Torda en janvier 1568. C’est après avoir écouté les représentants de toutes les églises, incluant François David, fondateur de l’unitarianisme hongrois, qu’il institutionnalise cette religion comme église d'état - Sigismund est un unitarien. Par la suite, les Italiens de religion libérale propagent à leur manière le mouvement qui marque l’Histoire jusqu’aux anabaptistes de Pologne. Ces derniers diffusent leur pensée dans les universités. Ce système de pensée intéresse des penseurs un peu partout en Europe. En Angleterre nous verrons les écrits du philosophe unitarien, John Locke, influencer un groupe important d’érudits. Et c’est durant le Siècle des Lumières que l’unitarianisme prend son envol.   

Les libres penseurs de la Nouvelle-Angleterre du 18e siècle ne rejettent pas en soi le dogme de la Trinité. Ils l’ignorent, tout simplement. Ils questionnent les traditions, raffinent leur esprit critique et se méfient des conséquences affectives du religieux. Alors qu’ils s’intéressent à cette religion libérale qui prend de la vigueur en Angleterre,  ils sont rapidement identifiés comme unitariens, ce qui en premier lieu, est une hérésie. Cependant, ils acceptent rapidement l’étiquette et, dans le premier quart du 19e siècle, la défendent. Ces libres penseurs, des scientifiques et des commerçants bâtissent peu à peu une Église respectueuse de leurs activités. L’université de Harvard forme des pasteurs unitariens dès 1805 ce qui permet de consolider une théologie spécifique. 

Pendant environ un siècle, l’Église universaliste prêche le salut universel en parallèle au discours des unitariens qui prône la validation du pouvoir divin qui est en l’Homme. En 1961, l’universalisme et l’unitarianisme s’associent. De cette union est née la Unitarian Universalist Association (UUA). La constitution du Canadian Unitarian Council (CUC) est approuvée par Boston en 1961. En 1995, l’International Council of Unitarians and Universalists (ICUU) se constitue afin de représenter les intérêts des unitariens et des universalistes à travers le monde.

         Le mouvement unitarien universaliste (UU) est surtout nord-américain. Chez nos cousins français, on rencontre des unitariens qui sont attachés à une approche plus chrétienne ou monothéiste – dans le respect de la tradition hongroise. Plusieurs associations y ont vu le jour, successivement : l’Association unitarienne francophone (AUF) en 1986, la Fraternité unitarienne à Nancy en 1990, l’Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU) en 1996, le réseau francophone de la Correspondance unitarienne en 2002 et l’Association unitarienne-universaliste de Paris Ile-de-France (AUU-pidf) en 2003. En janvier 2006, l’AUF et l’AUU-pidf ont fusionné avec la Fraternité unitarienne de Nancy, laquelle se présente depuis plusieurs années comme Église unitarienne de France.

        Le Conseil unitarien du Canada (CUC) enregistre au-delà de 5 000 membres. Les communautés les plus importantes sont celles d’Ottawa, de Toronto, d’Edmonton et de Vancouver avec une moyenne de 400 à 500 membres — Montréal en compte environ 250.

       Malgré les divergences et les croyances plurielles, l’ensemble des courants unitariens est plutôt uniforme quant à sa tendance à favoriser la liberté de conscience, la promotion des droits humains, l’intérêt pour la recherche scientifique et l’utilisation du même symbole, un calice illuminé d’une flamme.

       L’histoire des UU est marquée par la définition pragmatique d’une spiritualité sans credo. Quelques penseurs servent de piliers à la spiritualité UU, dont Theodore Parker, Joseph Priestley, Ralph Waldo Emerson, William Ellery Channing, Henry David Thoreau, Hosea Ballou, Théodore Monod et Albert Schweitzer – notons aussi la présence d’un grand compositeur parmi les unitariens célèbres, Bela Bartok.

       Outre la rédaction du préambule de la charte des Nations Unies par la Ligue des unitariens laïques (Unitarian Laymen’s League) en 1945, des unitariens et des unitariennes ont joué leur rôle au sein de grands événements du 20e siècle comme les luttes pour le droit de vote universel, l’initiation du mouvement contre l’esclavage, la libération de la femme, la participation active au sein de l’UNESCO, la signature du Humanist Manifesto, ainsi que l’appui à la légalisation des mariages entre personnes de même sexe.

 Sanctuaire de respect 

L’Église unitarienne de Montréal (ÉUM) est autonome et ses comités décident des orientations, des budgets, des actions engagées et même du contenu des célébrations selon un modèle démocratique. Il faut savoir que les assemblées unitariennes se définissent elles-mêmes, avec très peu de contrôle provenant des instances centrales comme la UUA ou le CUC.

Le sanctuaire situé au 5035, De Maisonneuve Ouest est un lieu neutre et inspirant où le divin est traité avec discrétion. Cette communauté exprime une acceptation à l'égard des croyances de ceux qui la fréquentent. Par exemple, ses membres peuvent être agnostiques, athées, humanistes, déistes, théistes, animiste, panthéistes, etc. D’autres sont chrétiens, bouddhistes, juifs ou hindous.

         La structure des célébrations est une alternance de lectures, de pièces musicales, de chants et de temps de méditation encadrant une réflexion personnalisée présentée par un pasteur ou un laïque. Les unitariens universalistes valorisent le caractère inspirant des textes de toutes sortes, qu’ils soient littéraires, philosophiques, scientifiques ou spirituels. Cette liturgie honnête et respectueuse propose des circonstances pour croître – et non pour croire !

Le rituel de base est épuré au maximum et, dénudé de toute référence biblique, si ce n’est que le calice, qui de toute façon contient une flamme au lieu du mythique vin. De plus en plus, les pratiquants apportent leurs expériences spirituelles et offrent parfois des cérémonies inspirées des rites néo-païens, juifs, autochtones ou autres.  

L’ÉUM est active dans ses engagements progressistes : un sanctuaire écologiquement sain, une association avec Action Communiterre pour la réalisation de son jardin, des produits biodégradables pour l’entretien de l’immeuble — même le café est équitable ! Cela sans oublier que l’ÉUM manifeste depuis ses débuts un attachement à la culture. Déjà en 1920 elle abritait une troupe de théâtre importante à Montréal. On y présente des concerts, comme l’événement Jazz for Justice qui permet d’amasser des fonds qui sont ensuite versés à des œuvres humanitaires. 

UUisme au Québec 

À la veille de l’association de l’unitarianisme et de l’universaliste en 1961, le jeune Charles Eddis, l’actuel pasteur émérite de l’ÉUM, rencontre le pasteur Angus de Mille Cameron, figure marquante de l’UUisme moderne, à l’ancienne église sur Sherbrooke en 1945. Dès sa première visite chez les unitariens, l’exposé de ce pasteur répond tout à fait à ce qu’il recherche.   

Il raconte que Angus Cameron explorait une liste d’éléments unifiants de la foi unitarienne :

1. Liberté individuelle sur le plan de la foi.

2. Communautés travaillant pour le progrès de la vérité.

3. Les processus démocratiques dans les relations humaines.

4. Fraternité universelle, unie et indivisible par les nations, origines culturelles ou religieuses.

5. Engagement dans la cause d’une communauté mondiale unie.  

Ces réflexions faisaient partie d’une série de sermons intitulée « Religion pour l’Homme moderne » qui a été publiée en plus de 20 000 exemplaires[iv].  

          Le jeune Eddis rencontre sa voie. L’Assemblée unitarienne du Lakeshore créée en 1953 l’accueille comme pasteur en 1958. Il sera le président fondateur du Canadian Unitarian Council (CUC) de 1961 à 1964[v]. Héritier d’une partie de l’histoire montréalaise, l’Église unitarienne de Montréal devient son lieu de prédication en 1977. Il en sera le pasteur jusqu’en 1993. Il contribuera aussi à l’émancipation du mouvement. 

Son successeur, Ray Drennan, arrive au moment où la communauté entame la construction de la nouvelle église en 1995 – pour faire suite à l’incendie de l’église de la rue Sherbrooke en mai 1987. Il participe aussi activement à la concrétisation d’un Mouvement universaliste unitarien francophone (MUUQ) et à celle d’un sanctuaire où la foi n’est pas nécessairement requise. En 2002, il défend la position des unitariens en faveur de l’union civile des personnes de même sexe auprès d’un comité à l'Assemblée nationale – et aussi à Ottawa en 2004, avec Charles Eddis.

En septembre 2006, une nouvelle pasteure arrive à l'ÉUM. Diane Rollert est d'origine juive et new-yorkaise. Après un cheminement urbain et résolument ancré dans le monde actuel séculier, elle a découvert l'UUisme et est devenue pasteure, commençant sa nouvelle carrière à Montréal.

         Il existe trois Églises au Québec : Montréal, Lakeshore et North Hatley. Il y a aussi un groupe francophone qui émerge dans la région de Gatineau, rattaché à la Unitarian Universalist Fellowship of Ottawa.

 Les grandes solitudes 

Des francophones organisent des événements en français depuis les années 60. Dans la dernière décennie, de réels efforts ont été mis en place pour créer un UUisme en français et c'est le Mouvement universaliste et unitarien au Québec (MUUQ au www.uuqc.ca) qui a produit des dépliants en français, élaboré un site web en français et réalisé une publication liturgique : « Un rêve à bâtir ». Ce groupe organise toujours des célébrations en français à Montréal et attire des membres ailleurs au Québec – précisément, dans la région de Gatineau[vi]

Un groupe de travail unitarien universaliste est né en 2005 : le Regroupement francophone unitarien universaliste (RFUU). Celui-ci se concentre surtout sur la force du rassemblement de personnes UU francophones de France, du Québec et de l'Ontario pour contribuer à l'énonciation de la spiritualité UU en français. Son site est au www.rfuu.net. Ce regroupement a mis en place des activités aux conférences du CUC et participera à la première conférence des unitariens francophones européens initiée par l’Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU) – prévue pour l’été 2007.

 Mais, pourquoi donc aller à l’Église ?  

Disons qu’au Québec, annoncer que l’on pratique des rites spirituels peut générer un embarras – c’est un peu comme faire un coming out ! Comment, dans un contexte laïc et de tendance athée, vivre une forme de transcendance sans tomber dans la superstition ? Comment joindre une communauté spirituelle sans subir les abus fréquents des sectes et autres institutions religieuses ? Et, pourquoi avoir besoin d’une religion ?

         Dans le cas unitarien, il s’agit de confirmer un système de valeurs basées sur le respect de toutes formes d’existence, sur la justice, l'équité et la compassion comme fondements des relations humaines, ainsi que sur la liberté et la responsabilité de chaque personne dans sa recherche de la vérité, du sens de la vie et de la signification des choses.  

C’est le côté relationnel et communautaire du sentiment religieux qui motive ces pratiquants. La métaphysique n’est pas exclue, mais elle n’est pas au centre de la méditation unitarienne universaliste qui se garde d’affirmer une doctrine précise, à part évidemment, l’humanisme et la vigilance.


  Les notes indiquent des sources qui ont alimenté l’ensemble des faits rapportés dans cet article. 

[i] E.A. Collard et al.  MONTREAL’S UNITARIANS, 1832-2000.  Unitarian Church of Montreal. 2001. 

[ii] Drennan, Raymond. Sermon : THE COURAGE TO LEAP. 2006.  

[iii] Remerciements à l’équipe du Mouvement universaliste unitarien au Québec (MUUQ), à Charles Eddis et Ray Drennan, tous deux pasteurs unitariens, ainsi qu’à Jean-Claude Barbier, rédacteur en chef du réseau de Correspondance unitarienne, pour leurs précieux conseils. 

[iv] Eddis, Charles. Sermon : ANGUS CAMERON AND THE HIGH HOPE OF ADVENTURE. 2001. Disponible sur le site du CUC http://cuc.ca/worship_celebrations/sermons/hist_soc_2001.htm 

[v] Hewett, Phillip. UNITARIANS IN CANADA. Canadian Unitarian Council, Toronto. 1978. 

[vi] Voir la liste des principales assemblées francophones sur le site du RFUU http://www.rfuu.net/groupes.htm

   

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