Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006

 

Unis vers celle ...

"Ô, Grand Esprit, aide moi à ne jamais juger un autre
avant d'avoir chaussé ses mocassins
pendant au moins trois lunes." [Sagesse Amérindienne]


Par Michael Abitbol
Association Spirituelle Laïque Unisson06
www.unisson06.org

Que signifie ce mot empreint de solennité, tendre recueillement dans les bras de celui ou celle que nous percevons dans un ultime souffle comme la fleur unique qui bat dans nos cœurs entrelacés ?

Que comprenons nous de cette tolérance, quand elle ne devient pas l'errance des extrêmes qui sous des airs de condescendance voile la pierre durcie de l'âme coupée de son essentiel ?

J'ai voulu comme legs à l'entrée de cet article me laisser aller à cette humble prose, aborder un sujet si profond m'amène à vivre ces mots avec le cœur par le rayonnement de l'âme et non par la froideur rigoriste de l'intellectualisme. Je ne doute pas que l'on puisse intégrer ces mots, ce concept de tolérance par une verve construite mais j'ai souhaité vous faire partager ici ce que je vis par tolérance, ce que je donne par tolérance, ce que je tolère par tolérance, ce que je dépasse au-delà même de la tolérance.

"Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères,
sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots." [Martin Luther King]

De grands personnages dans l'histoire humaine nous ont permis d'affiner, de polir notre compréhension de la tolérance, les ravages et la dévastation des guerres plus que répétitives dans nos chroniques passées et actuelles nous projettent sans cesse le fait que malgré nos bons mots et nos civilités nous semblons ne pas avoir fait infuser ce mot au-delà de la structure verbale que nous lui avons construite.

Une idée a-t-elle vraiment pu amener la tolérance dans les cœurs ?

L'idée reste instable, changeante, volatile, elle passe, évolue, se meurt avec les siècles et les femmes et les hommes qui sont morts pour elle. L'humanité est un champ de bataille idéologique et cette identification à une idée souvent brandit comme un étendard derrière le mal être des peuples … du peuple … humain. Les idées se propagent, se vendent, s'imposent, se font convaincre par voie verbale ou létale. Mais ces idées sont turbulentes, insolentes, elles nous confondent, deux êtres conditionnés à une idée différente pourraient-ils vivre ensemble ?

Les idées se marient entre elles, elles se fusionnent, se métissent, les pays les plus en paix sont ceux qui ont créé des ponts entre les idées et marié leurs enfants avec ceux des autres. Cette union nous permet de nous couvrir de superbe, certes, mais mieux encore l'unicité des êtres, la fusion des idées nous affirme qu'au-delà des mots et des concepts il subsiste une unité indivisible, une entité transcendante qui dépasse le cadre de nos projections mentales, une saveur suave aux arômes d'absolu. Une promesse qui proclame que le "je suis" ne s'opposera plus à de trop nombreux "tu n'es pas" pour dire à l'oreille des cœurs … "nous ne sommes qu'un, ici et maintenant" dans cet amour universel et inconditionnel qui a n'a plus envie d'être nommé ou enfermé dans un livre sacré, mais qui en cette consécration s'est autorisé à vivre.

"Vivre simplement pour que simplement d'autres puissent vivre." [Gandhi]

Vivre est ce qui nous manque, ou plutôt ce que nous cultivons moins que la lecture des textes, la connaissance théologique ou l'apprentissage des rituels. Si ceux-ci sont des outils qui peuvent aider à vivre la transcendance au présent, peut-être oublions-nous parfois qu'ils ne sont que des tremplins vers l'absolu, mais qu'ils ne sont pas l'absolu. Les religions du monde nous offrent une variété multicolore de formes, mais n'avons-nous pas entre temps oublier le fond commun qui les anime, le soleil central qui rayonne en tous les êtres. Vivre ensemble, ce n'est pas théorisé ensemble, ce n'est pas créer d'autres concepts qui s'opposeront tôt ou tard à d'autres concepts et feront revenir les trompettes de la discorde.

Le "vivre ensemble" est un état d'être et non un concept, l'autre, est là justement pour nous faire avancer vers l'unité, par sa différence il nous montre l'étape qui nous reste à franchir vers la libération, vers le dépassement de nos peurs les plus ancestrales que nous masquons trop souvent derrière nos processus d'idéation. Dieu n'est qu'une idée, qu'un nom qui change de culture en cultures et au nom d'un concept, on peut croire en Dieu, mais on peut aussi vivre Dieu.

"Les hommes sont différents dans la vie, semblable dans la mort." [Sénèque]

Nous faut-il toujours être poussé par la vie dans nos retranchements les plus vertigineux pour nous rendre compte de notre errance ?

Il est des moments qui brisent par la puissance de leur souffle les plus solides certitudes, les plus enracinées présomption de vérité. Nous faut il sans cesse répéter les mêmes schémas ? Laisser monter les peurs, accumuler les rancoeurs, se fiancer dans la tourmente des canons et attendre une médaille le jour de l'armistice ?

Que l'on ne mélange pas tout, tolérer n'est pas cautionner l'erreur d'un frère qui s'est éloigné de la lumière, ce n'est pas accepter non plus par culpabilité, par peur de perdre le lien, l'attachement qui nous tiraille et nous voile la perception claire du réel. Bien souvent on ne dit mot sur le proche qui se fourvoie, la décision est difficile, la peur de perdre l'être et le manque qu'elle dessine nous éloigne de la prise de conscience. Mais, justement cette prise de courage, ce lâcher-prise, permet d'aller vers l'autre, nu, les bras ouverts et s'il le faut faire preuve de rectitude pour réveiller le frère ensommeillé dans la torpeur de l'illusoire.

Le flacon n'est pas le parfum qu'il contient il en indique simplement son existence. En ce sens la couleur, la forme du contenant ne peut l'emprisonner, le garder en son sein par peur de le voir se dissiper. Dans un océan de vie, nous sommes à l'image de bouteilles contenant une parcelle de cet océan. Ces fioles d'eau de la vie croient être seul à contenir cette parcelle : elles rivalisent à savoir qui sera la plus belle, la plus digne de contenir ce nectar de sapience …

Ces bouteilles contiennent le même océan, lorsque celles-ci ont débouché leurs ouverture elles se rendent compte que l'océan divin dans lequel elles baignent est de toute éternité libre des contenants qu'elles représentent. Ces bouteilles représentent chacun de nous, chaque bouteille a l'étiquette qu'elle s'est façonnée, mais toutes contiennent une même eau, un même océan divin. Revenir à la source, au fond commun qui nous unit tous est la clé de la tolérance à l'autre, car comment faire confiance à l'autre si nous restons hypnotisé dans illusion des formes transitoires, dans l'illusion du croire que seul mon chemin est LA vérité ?

Mais qu'est-ce que la vérité ?

La tolérance est une vérité à elle toute seule. La vérité n'est pas dans les choses cachées, elle ne veut se voiler de l'orgueil de celui qui dit : "moi je sais". Aucune religion n'a le droit de s'accaparer Dieu par peur d'être seule devant la remise en question. Le divin est par essence liberté, il est comme l'eau, il est libre et ne s'arrête pas de couler de source en source. Le divin est la source de toutes choses, l'eau de vie. Comme l'eau il suit le même processus, car si l'eau s'arrêter de couler, se fossilise dans une parois fermée (le dogme), elle commence à se tarir. Mais si cette compréhension est fluide et vivifiante comme le torrent et souple comme la rivière, cette eau retournera à l'océan de l'absolu qui est en nous et autour de nous.

Dans la compréhension de cette unité foncière les formes ne sont plus vues avec la même importance, elles peuvent être utilisées avec détachement et sérénité, en conscience qu'elles ne sont pas la finalité d'une vie. Et qu'elles évolueront avec le temps, tout ce qui vit tend vers l'unité. Quel bonheur que de voir la richesse de ces formes s'unifier en une même prière d'amour, célébrant le genre humain dans sa noblesse la plus éloquente.

Il nous faudra sans cesse revenir à l'unité, dès que nous sentons s'envoler en nous les flammes de la passion de l'idée revenons dans notre sanctuaire intérieur, laissons ouverte ces portes en revenant à l'unicité. Le mot "unité" même doit être dépassé, mais il est une clé vers l'absolu, tous ce qui vit se connaît par l'UN, l'axis mundis de l'être.

Alors que dire, qu'allons nous odieusement reprocher à l'autre ? De ne pas acquiescer notre foi, nos pensées, dans cet absolu immensité d'amour ? Quelle place étrange avons-nous laissé aux appartenances et à leurs enfants de dissension ? Cette personne ne porte pas la croix et l'autre encore moins la kippa et alors que va-t-on lui dire ? Qu'il aime moins, qu'il soit moins porteur de lumière ? L'amour du dehors ne fait pas souvent l'amour du dedans et combien mille fois il serait sacré de voir un être nu de symbole vivre l'harmonie entre tous et pour tous sans compter s'il a bien accompli le rituel aujourd'hui un peu plus que demain.

Alors la tolérance ne résonne-t-elle pas l'universel ? Unis vers celle qui nous a permis de nous remettre de nos errances passées, percées au vif de la peur et de la confusion. J'ai fait le tour des mondes, mais je n'ai rien trouvé, ni dans les temples de pierres et encore moins dans le bâton de prière. Après avoir effeuillé les milles vents, tourné les milles psaumes que me reste-t-il aujourd'hui … Il me reste ce que je n'ai pu trouver au dehors de ce cœur qui bat et dont les discours de souffrances, les vindictes ténébreuses de la querelle éternelle des humains n'ont pu affaiblir ce chant de l'âme qui rythme une vie d'offrande vers l'ami du coin de ma rue qui vit une vie qui aurait pu être la mienne.

 

Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006