Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006

Les origines de la tolérance triomphante et du triomphalisme de la tolérance

 

Perez Zagorin,

How the idea of Religious Toleration Came to the West,

Princeton University, 2003.

 

Critique par Maurice Cabana-Proulx

 

 

Zagorin commence son livre par une anecdote : en août 1790, les juifs de Newport, au Rhode Island, ont envoyé un témoignage de gratitude à George Washington, pour le remercier de la liberté que la république américaine naissante leur accordait. Je commencerai ma critique par une anecdote aussi : au mois d’août, 125 ans plus tard, des émeutiers anti-sémites ont pendu le juif Leo Frank, à Marietta, dans l’état de Georgia. Je sais, bien sûr, faire la différence entre une garantie constitutionnelle et un préjugé populaire. Mais j’ai aussi ma petite idée sur la valeur de la première dans la présence de la seconde. Et le livre alors…

 

*********

C’est, dans l’ensemble, un bon livre. Si on lit l’anglais (pas de traduction que je sache) et on ne connaît pas la croisade de Sébastien Castellion ou les racines théologiques du John Locke des politicologues, c’est même une excellente introduction à de grands penseurs qui ont fait des contributions majeures à l’évolution de la liberté de pensée.

 

Selon la thèse de Zagorin, le XVIe siècle est le « vrai début » de la tolérance religieuse en Occident, celle-ci serait la mère des libertés identifiées à la démocratie libérale. Il raconte l’histoire de l’intolérance chrétienne depuis l’église primitive pour arriver à  identifier les particularités d’une forme d’intolérance propre à l’Occident. Ensuite il présente l’humanisme de More et d’Érasme et enfin la Réforme comme précurseurs de cette éclosion  difficile de la tolérance. Les pionniers de cette nouvelle tolérance auraient exploité la brèche  ouverte par la Réforme et entamé l’évolution de la tolérance jusqu’au XXe siècle,  laquelle consacre, selon Zagorin, la liberté religieuse et toute la gamme des libertés qui caractérisent l’Occident d’aujourd’hui. Il se dit conscient que l’on ne doit surtout pas prendre celles-ci pour acquises mais malgré tout,  il croit que l’Occident doit donner l’exemple de la liberté religieuse,  et de la liberté tout court, s’imposer comme modèle à suivre pour les nombreux pays réfractaires, entre autres  plusieurs pays musulmans et ceux qui vivent sous les vestiges de régimes communistes.

 

L’actualité nous démontre que le modèle occidentale n’est pas tellement exportable, certainement pas de la façon que Bush et les faucons, qui n’ont rien compris à cette tradition de tolérance, essayent de l’exporter en Iraq. Dans la foulée de cette tendance occidentale à angéliser son modèle, le Canada aussi verse dans l’incohérence en envoyant ses soldats mourir pour défendre un régime soi-disant démocratique et qui s’octroie le droit de mettre à mort les relapses de l’Islam. Tout  cela est la conséquence logique de la politique qui a moussé l’intégrisme musulman pendant la Guerre Froide.

 

Bien sûr, avec le complexe militaro-industriel de Bush on est à des années lumières de Roger Williams et de Pierre Bayle, mais les rapaces et les simples d’esprit sont loin d’être les seuls responsables de cette incohérence en matière de tolérance. Le livre de Zagorin est symptomatique, chez des gens bien-intentionnés, de la tendance de surestimer les forces et les valeurs du modèle occidentale. Chez Zagorin, on découvre les limites de ce modèle clos.  Il mentionne, en passant, que les autres grandes traditions religieuses ont eu leur mot à dire sur la tolérance religieuse mais, persuadé de l’exceptionnalisme occidental, il ne leur accorde tout simplement pas d’importance.

 

Pourtant deux siècles avant J.C., le prince Asoka s’est converti au bouddhisme et a posé des gestes ayant des effets aussi durables que ceux qui résultèrent de la protection que Frédéric III de Saxe accordât à Luther.

 

Si les Indes étaient loin de l’Europe médiévale, le monde musulman, lui, était voisin. Pendant sa formation séculaire, l’Europe chrétienne, de Tolède à l’Anatolie, et grâce aux ports italiens, a toujours côtoyé l’empire arabo-musulman, une théocratie dans laquelle la question de la tolérance est clairement définie : « il ne doit pas y avoir de contrainte en matière de foi ». (Coran)

 

Cette tolérance exercée notamment à l’endroit des autres « religions du Livre » s’est rarement démentie pendant les premiers siècles de l’empire arabo-musulman. Il s’agissait parfois d’une tolérance passive et plus tard l’intolérance manifestera son visage de plus en plus. Mais il y a eu plusieurs époques où des non-musulmans ont pu s’intégrer  à la société musulmane sans entraves et cela avec beaucoup d’éclat pendant l’âge d’or du califat de Cordoue où juifs et chrétiens ont participé à tous les niveaux de la société, y compris à l’exercice du pouvoir.

 

On  ne doit pas nous demander de croire que les arabes ont influencé à peu près tous les aspects de la vie en Occident (sciences, médecine, mathématiques, littérature, musique) mais pas l’éthique religieuse.

 

On doit se demander à quoi rime ce durcissement qui commence dès le Concile de Nicée et qui s’aggrave au fil des siècles. Jusqu’à quel point l’évolution de l’intolérance dans l’Église catholique avant la Réforme (la multiplication des anathèmes, la création de l’Inquisition, etc.) aurait-elle été suscitée par le courant de tolérance qui a refait surface avec la plupart des hérésies médiévales (cathares, hussites). La tolérance, voire parfois l’indifférence en matière de foi, expliquerait l’apparition de plusieurs dogmes et pratiques au fil des siècles (la mystification du rôle du prêtre sous Innocent III jusqu’au dogme de l’infaillibilité du pape en réaction aux courants laïques et démocratiques du XIXe siècle plus récemment).

 

Ceci nous amène au rôle de l’État. Parmi les exemples cités par Zagorin pour expliquer les relations étroites entre l’Église, l’État et la répression, il nous rappelle que l’empereur Frédéric II avait autorisé la peine capitale pour le crime d’hérésie (il a laissé au juge, en fait, le choix entre le bûcher et la mutilation). Un auteur qui fait l’histoire de la tolérance aurait dû préciser qu’il s’agit du même empereur qui a obtenu Jérusalem pour les croisés sans coup férir, en négociant avec le sultan, une « co-existence pacifique » avant la lettre. On peut toujours faire le procès d’intention de ces guerriers qui ont proclamé leur accord dans un langage de tolérance mutuelle,  mais il faudrait alors se demander pour quelle galerie ils ont joué leur comédie? La postérité? Osons croire que la tolérance pouvait déjà en intéresser quelque uns.

 

Ce n’est pas suffisant d’affirmer, comme le fait Zagorin, que le XVIe siècle voit une production « massive » de textes sur la tolérance. Guttenberg n’a pas créé la clientèle; il a tout simplement emprunté (lui aussi à l’Orient) une façon plus efficace de la desservir.

 

L’affirmation que le XVIe siècle marquerait le « vrai début » n’est pas donc convaincante. On peut croire, au contraire, que les apôtres de la tolérance du XVIe ne sont pas des pionniers, des voix dans le désert, mais qu’ils sont des manifestations, éloquentes et courageuses sans doute, d’une tendance déjà vivante, plongeant ses racines dans le passé lointain et entretenant subrepticement (à l’ombre du bûcher) ses réseaux de lecteurs et sympathisants. Si Grotius, en prêchant la tolérance au siècle suivant, citait un auteur du Ve siècle (Salvian), comment douter que Castellion, nourris comme Érasme aux sources de l’Antiquité, ne se soit pas s’est  inspiré du passé. Bref, la tolérance n’est pas sortie toute armée de la tête de Sébastien Castellion.

 

Le texte de Zagorin n’est pas toujours clair. Il nous dit que le premier chef d’état qui a fait exécuter un hérétique était  Robert le Pieux en 1022 alors qu’ailleurs il affirme que le co-empereur Maximus, qui a fait exécuter l’évêque Priscillus plusieurs siècles plus tôt pour « doctrine hérétique ». Mais comment ne pas se perdre dans tous ces massacres?

 

À lire.

Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006

 

 

 

?>