Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006

Michel Onfray et les passions françaises, par Fabrice Descamps


Parmi les passions qui singularisent les Français et font qu'ils irritent le reste du monde, il en est une que Michel Onfray incarne jusqu'à la caricature: l'anticléricalisme.

Je ne discuterai pas dans le détail son Traité d'athéologie, paru récemment et qui est son plus gros succès de librairie. Car, comme nous l'a enseigné le Logicien, de falsibus sequitur quodlibet, « de ce qui est faux, on peut conclure n'importe quoi». Le livre d'Onfray est si malhonnête et si farci d'inexactitudes historiques, déjà relevées par de plus compétents que moi, qu'il est inutile de s'y appesantir plus. La France est friande de ce genre d'intellectuels paranoïaques qui pensent faux, mais avec tonitruance. Nous avions eu Foucault qui, dans Surveiller et punir, nous avait expliqué que la prison était conçue exprès pour produire le crime, alors que nous avions sottement cru jusque là qu'elle était faite pour punir les délinquants. Nous avons désormais Onfray qui, partant de là où Marx s'était arrêté, nous révèle cette vérité inouïe depuis deux mille ans, à savoir que les monothéismes sont conçus exprès pour oppresser le peuple, et plus particulièrement, mépriser la sexualité et la gent féminine, ce que Marx n'avait pas eu le temps de préciser.

Il n'est venu à l'esprit ni de Foucault ni d'Onfray que les conséquences les plus négatives des institutions sociales qu'ils observaient n'entraient pas dans les intentions de leurs concepteurs, que la prison produit certes de la délinquance, non parce qu'elle punit mais parce qu'elle punit mal, et que la religion a opprimé les femmes et réprimé la sexualité non par malignité, mais parce qu'elle croyait à tort mettre ainsi un frein efficace à nos passions les plus désordonnées. Or, en quoi tout esprit rationnel pourrait-il s'offusquer qu'on fixe des limites à nos désirs, à moins de penser, à l'instar du Marquis de Sade, que tout désir étant naturel et la nature étant bonne par définition, il est bon et naturel de torturer et trucider son voisin?

Pour qu'une démonstration aussi absurde que celle d'Onfray ait un tel succès auprès de mes concitoyens, il faut bien qu'elle les brosse dans le sens du poil. Or le courant de pensée qu'incarne présentement Onfray a de profondes racines dans le paysage français. Et, comme souvent, ces racines sont religieuses, n'en déplaise à M. Onfray.

J'ai en effet la conviction que l'anticléricalisme français n'est que la métamorphose contemporaine du gallicanisme.

Au cours du Moyen-Âge, tous les souverains européens ont été confrontés à une version locale de la Querelle des investitures. Qui du Pape ou du souverain gouvernait l'autre? On sait quelle tournure dramatique cette querelle prit en Allemagne du fait de la prétention des empereurs romains germaniques à gouverner l'ensemble de la chrétienté, ce en concurrence directe avec la papauté.

Le compromis français, connu sous le nom de gallicanisme, fut plus facile à trouver car les rois de France n'aspiraient qu'à être maître chez eux et à consolider leur royaume, non à dominer l'Europe. Il n'est, pour s'en rendre compte, que d'observer les frontières de la France au XIVième siècle et aujourd'hui. Elles n'ont presque pas bougé et il faudra attendre l'infâme Napoléon pour que la France rêve à autre chose qu'à bien administrer ses terres, mais, Dieu merci, l'aventure napoléonienne fut presque sans lendemain, sauf à considérer le nombre désagréablement élevé de boulevards parisiens qui portent encore le nom d'un des massacres du dictateur.

En France, donc, on ne disputa pas son trône au Pape, on se contenta de contrôler ce que faisait l'Église de France. Le roi nommait les évêques après avoir consulté le Pape et le Parlement devait voter pour qu'une bulle papale entrât en application en France. Ainsi ce même Parlement n'autorisa-t-il jamais l'Église de France à excommunier les francs-maçons du royaume alors que le Pape les avait déclarés en « état de péché grave ». De même le Parlement expulsa-t-il les jésuites au XVIIIième siècle car il les soupçonnait d'être trop ultramontains, c'est-à-dire trop aux ordres du Pape « au-delà des montagnes » des Alpes.

Or le gallicanisme ne supportait pas non plus de contestation de sa primauté religieuse. Dans les limites à lui octroyées par le compromis entre la France et Rome, il entendait exercer un centralisme religieux semblable au centralisme politique et culturel que Paris exerçait vis-à-vis de ses provinces et qui caractérise encore la France. Il n'entre pas dans mes intentions de retracer l'histoire du centralisme si marqué de notre pays, je me contenterai de rappeler simplement que c'est là la façon dont il a cru bon de régler le problème des nationalités sur son sol. Car la France fut linguistiquement et culturellement aussi diverse et hétérogène que l'Espagne, mais traita cette diversité d'une façon diamétralement opposée à celle qu'adopta l'Espagne: centralisme ici, autonomies régionales là, reconnaissance progressive des identités nationales dans un cas, éradication dans l'autre.

Ce centralisme et cet exclusivisme culturel et religieux, si caractéristiques de la France, se sont exprimés aussi bien lors de la Révocation de l'Edit de Nantes, de l'expulsion des Jésuites, du statut civil du clergé sous la Révolution que dans le développement d'un anticléricalisme radical qui culmina dans la loi de séparation de l'Église et de l'État de 1905 et, plus récemment, dans la querelle autour du foulard islamique à l'école. A chacun de ces épisodes, plus ou moins dramatiques, de notre histoire, la France a témoigné conjointement et inextricablement de sa capacité assimilatrice et de sa profonde intolérance.

Au risque de lasser mon lecteur, permettez-moi de les repasser brièvement un par un.

La Révocation de l'Edit de Nantes et l'expulsion progressive des protestants de France est fille de la volonté de Louis XIV de ne souffrir aucune opposition interne, qu'elle soit aristocratique, comme ce fut le cas lors de la Fronde, ou religieuse pour le protestantisme. Car les protestants était perçus, depuis Richelieu et le siège de La Rochelle, comme des agents des Anglais.

De même, les Jésuites étaient-ils pour beaucoup des agents de Rome. Or, plusieurs historiens ont montré que nombre des plus farouches représentants de l'anticléricalisme de la fin du XVIIIième siècle étaient des enfants ou des petits-enfants de jansénistes qui n'avaient pas digéré le rôle joué par les jésuites dans la condamnation du jansénisme au début de ce même siècle.

Sous la Révolution, ceux d'entre les prêtres catholiques refusant une constitution civile du clergé qui n'était après tout que la radicalisation du gallicanisme furent traités semblablement en ennemis intérieurs de la patrie.

En 1905, Aristide Briand, promoteur de la loi de séparation de l'Église et de l'État, dut batailler ferme contre la gauche du Parlement pour qui la loi n'allait pas assez loin et le rôle de l'État était, non de s'abstenir seulement de promouvoir et subventionner la religion, mais d'éradiquer la religion au même titre qu'il devait éradiquer les langues régionales. On connaît la célèbre formule d'un Conventionnel: « la Réaction parle bas-breton ». Or le Breton était bel et bien le symbole de l'ennemi intérieur puisqu'il ne parlait pas français, était en outre fervent catholique et souvent royaliste. Et il fallut attendre les tranchées de 14-18 pour que la gauche française comprît que les Bretons étaient aussi patriotes qu'elle.

La loi contre le foulard islamique à l'école témoigne de la même volonté de dénoncer l'ennemi intérieur, le musulman cette fois-ci, au nom de l'idéal assimilateur. Or il ne s'agit pas de tomber dans l'outrance en doutant de la sincérité de cet idéal d'intégration. La France est le pays d'Europe où les musulmans se marient le plus en dehors de leur communauté: 21% des membres de la communauté maghrébine de France épousent des non-musulmans, alors que seulement 3% des Turcs d'Allemagne en font de même. La France est un pays généreux et tolérant ... quand on y rentre dans le rang.

Si, dans mon pays, l'anticléricalisme est aussi abrupt et, comme en témoigne le succès d'Onfray, grossier c'est parce que toutes les religions, quelles qu'elles soient, y sont perçues comme un facteur de division de la nation. C'est un même fil rouge qui relie les gallicans de Louis XIV et nos anticléricaux modernes: le fil de l'identité française. L'anticléricalisme est tout ce qu'il y a de plus franchouillard. Tout autant que le mépris hystérique où la gauche tient les idées libérales car le libéralisme s'accommode trop bien de la diversité.

La France est, par certains côtés, une démocratie immature. Elle pense qu'il faut tous parler la même langue, adorer ou ne pas adorer les mêmes dieux, apprendre partout aux enfants exactement la même chose aux mêmes heures, se doter d'un président fort et d'une capitale qui vampirise le reste du pays pour vivre ensemble en paix.

Or on voit que, dans le cas des États-Unis, c'est le contraire qui est vrai: la diversité religieuse y est fondement de l'identité nationale et ferment d'unité. La liaison entre religions et conflits n'a donc rien d'une fatalité. Pas plus que le succès de Michel Onfray.

Oserais-je ajouter pour finir que, moi non plus, je ne crois pas en Dieu? Mais cela ne m'autorise nullement à écrire n'importe quoi sur la religion.


Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006