Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006

Tricentenaire de la mort de Pierre Bayle
, par Maurice Cabana-Proulx

                            


Cette année, plusieurs activités auront commémoré le 300e anniversaire de la mort du philosophe Pierre Bayle. De Carla-Bayle, sa ville natale dans le sud-ouest de
la France, à Rotterdam, grande ville commerciale des Pays-Bas où il a vécu en exil, des colloques et des conférences auront souligné (Paris en novembre, etc.) l’apport considérable de ce penseur.  Poste France a émis un timbre et une nouvelle société  consacrée à son œuvre a vu le jour.

Je ne sais pas s’il y aura encore des historiens pour déplorer le fait que Bayle est souvent apprécié  pour la seule influence qu’il a exercée sur les philosophes des Lumières. Cette vision réductrice peut empêcher  « … de comprendre Bayle pris en lui-même [et faire] sous-estimer le rôle capital joué non seulement par son éduca­tion et son milieu calvinistes, mais par sa formation et sa culture de théologien» (E. Labrousse). Sans nier l’importance de son époque et du milieu calviniste (il y a quand même un membre de notre équipe de rédaction issu de l’E.R.F.) il faut s’approprier  Bayle comme certains analystes des racines des Lumières l’ont fait avant nous. En ce début du XXIe siècle, Bayle est tout simplement d’actualité. Cette époque de fanatisme religieux (intégrisme musulman, fondamentalisme du Bushland, etc.) éprouve manifestement un grand  besoin de Bayle… et de Castellion, de Schweitzer, de Russell…

Sa contribution à l’évolution de la notion de tolérance est reconnue (voir par le site de l’Unesco http://unesdoc.unesco.org/images/0012/001246/124653f.pdf). Au Québec, pour les raisons historiques que l’on sait, la tradition protestante libérale est plutôt méconnue, mais les attitudes contemporaines feraient à Bayle la place qu’il mérite. Nous y allons avec cette modeste contribution :

Extrait du Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Crist : Contrains-les d’entrer ou Traité de la tolérance universelle.

La lumière naturelle ne dit-elle pas clairement à tous ceux qui la consultent avec attention, que Dieu est juste, qu’il aime la vertu, qu’il désapprouve le mal, qu’il mérite nos respects et notre obéissance, qu’il est la source de notre bonheur, et que c’est à lui qu’on doit recourir pour avoir ce qui nous est nécessaire?...

Or rien n’est plus capable de nous unir à Dieu que le mépris de ce monde et la mortification des passions; donc la raison a trouvé tout à fait dans l’ordre la morale de l’Évangile

Il n’en serait pas de même de la morale qu’on prétend trouver dans ces paroles, contrains-les d’entrer, car si elles signifiaient: emploie les prisons, les tortures et les supplices, pour obliger à la profession du christianisme tous ceux qui ne s’y voudront pas soumettre de bon gré, notre raison, notre religion naturelle auraient eu sujet d’entrer dans de grandes défiances, et de regarder Jésus-Christ comme un émissaire du démon, qui venait sous les belles apparences d’une morale austère et fort spiritualisée, soutenue de grands prodiges, glisser le plus mortel venin qui puisse ruiner le genre humain, et le rendre le théâtre affreux et continuel des plus sanglantes et des plus effroyables tragédies.

…l’excellence de l’Évangile par dessus la loi de Moïse, consiste, entre autres choses, en ce qu’il spiritualise l’homme, qu’il le traite plus en créature raisonnable et d’un jugement formé, et non plus en enfant, qui avait besoin d’être amusé par des spectacles et par de grandes cérémonies, qui fissent diversion à son penchant vers l’idolâtrie païenne.

Or de là il s’ensuit que l’Évangile demande très particulièrement qu’on le suive par raison, qu’il veut avant toutes choses éclairer l’esprit de ses lumières, et attirer ensuite notre amour et notre zèle, qu’il ne veut pas que la peur des hommes, ou la crainte d’être misérables, nous engage à le suivre extérieurement, sans que notre coeur soit touché, ni notre raison persuadée : il ne veut donc pas qu’on force personne; ce serait traiter l’homme en esclave, et tout comme si l’on ne se voulait servir de lui que pour une action manuelle et machinale, où il importe peu qu’il travaille de bon gré, pourvu qu’il travaille; mais en matière de religion, tant s’en faut que ce soit faire quelque chose que de la faire contre son gré, qu’il vaudrait mieux vivre tout à fait en repos que de travailler par force.

Il faut que le coeur s’en mêle et avec connaissance de cause; il faut donc que plus une religion demande le coeur, le bon gré, le culte raisonnable, une persuasion bien illuminée, comme fait l’Évangile, plus elle soit éloignée de toute contrainte.

Je remarque en deuxième lieu que le principal caractère de Jésus-Christ, et la qualité, pour ainsi dire, dominante de sa personne, a été l’humilité, la patience, la débonnaireté.

Apprenez de moi, disait-il à ses disciples, que je suis débonnaire et humble de coeur : il est comparé à un agneau qui a été mené à la tuerie sans se plaindre : il dit que bienheureux sont les débonnaires, les pacifiques et les miséricordieux; quand on lui a dit des outrages, il n’en rendait point, mais se remettait à celui qui juge justement : il veut que nous bénissions ceux qui nous maudissent, et que nous prions pour ceux qui nous persécutent; et bien loin de permettre à ses sectateurs de persécuter les infidèles, qu’il ne veut pas même qu’ils opposent à leur persécution autre chose que la fuite; si l’on vous persécute en une ville, dit-il, fuyez en une autre.

Il ne leur dit pas, tâchez de la faire soulever contre ceux qui la gouvernent, appelez à votre secours les villes qui sont pour vous, et venez assiéger celle qui vous a persécutez, pour la contraindre de vous croire; il leur dit, sortez-en pour vous transporter en un autre lieu : il veut bien, en un autre endroit, qu’ils protestent dans les rues contre ceux qui ne les auront pas voulu écouter, mais c’est toute la procédure qu’il leur permet, après quoi il leur ordonne de se retirer.

Il se compare à un berger qui va devant ses brebis, et elles le suivent; car elles connaissent sa voix.

Qu’on remarque bien ces paroles; il ne dit pas qu’il chasse devant soi le troupeau à coups de verge, comme quand on le veut contraindre d’aller dans un lieu contre son inclination; il dit qu’il se met devant et qu’elles le suivent, parce qu’elles le connaissent, ce qui marque la pleine liberté qu’il leur donne de suivre pendant qu’elles le connaîtront, et de s’écarter si elles venaient à le méconnaître, et qu’il ne veut qu’une obéissance volontaire, précédée et fondée sur la connaissance…

Quand il se voit abandonné par les troupes, il n’arme point ces légions d’anges, qui étaient toujours comme à sa solde, et il ne les envoie pas à la chasse de ses déserteurs, pour les contraindre de retourner

Quand il monte au ciel, il ne commande à ses apôtres de ne convertir les nations qu’en les enseignant, les endoctrinant et les baptisant.

Ses apôtres ont suivi l’exemple de sa débonnaireté, et nous ont enjoint d’être les imitateurs et d’eux et de leur maître.

Il faudrait copier presque tout le nouveau testament, si l’on voulait apporter toutes les preuves qu’il fournit de la bonté, de la douceur, et de la patience, qui font le caractère essentiel et distinctif de l’Évangile.

Raisonnons présentement ainsi: Le sens littéral de ce texte de l’Évangile, contrains-les d’entrer, est non seulement contraire aux lumières de la religion naturelle, loi primitive et originale de l’équité, mais aussi à l’esprit dominant et essentiel de ce même Évangile et de son auteur; car rien ne peut être plus opposé à cet esprit que les cachots, que les exils, que le pillage, que les galères, que l’insolence des soldats, que les supplices et les tortures : donc ce sens littéral est faux.

Je ne crois pas qu’on puisse rien imaginer de plus impie et de plus injurieux à Jésus-Christ, ni d’une plus dangereuse conséquence, que de soutenir qu’il a donné un précepte général aux chrétiens de faire des conversions par la contrainte...




Tribune libre unitarienne, vol.2., no.2, 2006