Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

LES THÉOLOGIES DE LA LIBÉRATION, par Roberta Finkelstein 

(Roberta Finkelstein est une pasteure unitarienne américaine. Elle a donné ce discours en anglais devant la communauté unitarienne et universaliste de Sterling, dimanche le 12 mars, 2000.)   

Ce matin je poursuis la série des discours occasionnels sur les divers courants théologiques. Ceci  peut nous aider,  je crois,  à mieux approfondir ce que veut dire être engagé dans une communauté unitarienne.  Notre propos tombe à point, et c'est voulu, car nous accueillons de nouveaux membres, aujourd'hui.  À l'instar d'un couple  fiancé qui réfléchit sur le sens de  son engagement lors de la cérémonie de mariage,  pendant l'engagement solennel de nos nouvelles recrues,  réfléchissons  tous ensemble sur ce que notre adhésion à cette communauté signifie pour soi-même et notre communauté.  

Comme je vous le disais voici plusieurs semaines, mes travaux  sur la Commission UUA d'évaluation m'ont amené à m'interroger sur ce qui motive les gens à venir chez nous.   J'en suis venu à la conclusion que  les gens sont mus par les mêmes besoins primaires quand ils cherchent un foyer ecclésial: sens à la vie, relations significatives, affinité intellectuelle, émotionnelle et spirituelle, expérience d'un développement et d'une transformation personnels,  et  l'appartenance à une communauté spirituelle favorable à la croissance et  la nouveauté. Ces besoins sont universels; ils ne sont pas propres aux unitariens universalistes.  Mais, malgré tout, il y a quelque chose d'unique aux congrégations unitariennes universalistes; et il y a donc lieu de prendre compte de ces particularités lors de la formulation d'une théologie de l'adhésion.   

Earl Morse Wilbur a rédigé, voici soixante-dix ans, une monumentale histoire  sur l'unitarianisme. Il en tire la conclusion que c'est l'importance que nous accordons à la liberté, la raison et la tolérance, qui nous donne une place unique dans l'histoire.  Quand le mouvement unitarien est né, on croyait généralement que les signes d'une vraie religion étaient la croyance à des dogmes,   le nombre des adhérents  à l'église et  la participation à des cultes et  sacrements.  Pour les unitariens d'aujourd'hui (1925),  les signes d'une véritable religion sont la liberté spirituelle, la raison éclairée, une grande compassion tolérante, l'intégrité et le don de soi. »    

La liberté, la raison, la tolérance, l'intégrité et le don de soi. Combinez ces traits d'identité  avec les besoins humains fondamentaux, quête de sens, sociabilité, croissance et  transformation personnelles et vous avez une communauté unitarienne florissante! Alors, quelle est la façon pour ces communautés-types de pratiquer la théologie? Bien que nos communautés,  composées surtout de gens bien éduqués de la classe moyenne, soient à plusieurs égards  très différentes des communautés ecclésiales de base  en Amérique latine qui ont donné naissance à la théologie de la libération, il y a tant de points communs entre notre façon de pratiquer  la religion et leur façon de pratiquer la théologie, que j'ose penser que nous pouvons apprendre beaucoup les uns des autres.    

La définition la plus élémentaire de la théologie de la libération est la praxis réflexive. Ce qui veut dire que des personnes scrutent ensemble à la lumière de la pensée critique, leur expérience vécue, leur contexte culturel, leur histoire, et leurs croyances. Ensuite,  ils  amorcent des actions à partir de cette réflexion. Ce processus n'est pas linéaire, mais cyclique. La réflexivité et la praxis mettent en branle le processus continu d'un dialogue religieux avec le monde. Ce processus dialogique,  si nous y avions sans cesse recours, permettrait aux unitariens universalistes de réaliser plus pleinement notre rêve d'être un véritable mouvement diversifié et inclusif.  Il active la raison humaine, fait place à une vaste gamme d'expériences et d'opinions et donne les moyens aux gens d'assumer seuls la tâche de trouver un sens à leur vie.   

Plusieurs concepts communs à toutes les théologies de la libération sont  déterminants  pour nous. Le plus important est qu'une théologie de la libération est toujours située.  Ce qui signifie que celle-ci est toujours enracinée dans un temps et un lieu donnés;  elle surgit à partir des expériences vécues de personnes engagées dans le processus dialogique.  C'est ce qui rend toute personne capable-peu importe son niveau d'instruction B de pratiquer la théologie. Bien que cette  théologie soit ancrée dans la réalité quotidienne,  elle est aussi en relation avec l'universel, et tendue vers la quête de sens. Le théologien  afro-américain James Cone a dit :  Je crois fermement que les questions  qui intéressent la théologie devraient être celles qui surgissent à partir du vécu dans la société alors que les personnes  cherchent du sens  dans un monde deshumanisé.

N'importe quel unitarien universaliste qui a suivi le cours  construire sa propre théologie  est familier avec  la dimension de la libération pour comprendre  la nature de la démarche théologique.  Le pasteur Richard Gilbert B auteur de la réflexion ce matin -dit dans le programme:  Je persiste à défendre l'idée que la théologie surgit à partir de solide et réelle expérience de vie: vient d'abord l'expérience (la religion) et ensuite vient la réflexion sur cette expérience  (théologie). 

Deuxièmement, la théologie de la libération est une théologie de l'action.  Elle est en dialogue avec la culture, elle cherche à comprendre l''histoire d'un peuple à la lumière de leur expérience de l'oppression et de la liberté,  de l'exploitation et de la justice.  Croyons-nous , nous  demande Thandeka  (une théologienne unitarienne universaliste à la Faculté du Meadville Lombard seminary),   que simplement  réfléchir sur une question est  la même chose que vivre de manière à comprendre la question au ras le sol. Son interrogation donne un coup de coude à  ceux parmi nous qui aimons trop parler de choses hors de contexte sans s'impliquer dans la réalité du monde.

Troisièmement, la théologie de la libération est optimiste. L'Histoire y est exploitée non seulement pour comprendre ce qui s'est passé mais ce qui aurait pu se passer et ce qui peut encore  se passer. C'est, au fond, avoir recours à l'Histoire pour projeter un avenir plus prometteur, ce que Isasi-Diaz, représentante de la théologie mujerista,  appelle  l'avenir préférentiel comme une source d'espoir. L'universalisme unitarien a toujours eu une foi en l'espoir B au point parfois d'être accusé  d'un trop grand optimisme. Mais notre foi dans l'avenir ne vient pas d'une méconnaissance des souffrances actuelles, mais d'avoir su les transformer par voie d'un processus approfondi de réflexion et d'actions. C'est pourquoi le pasteur UU Fred Muir dit que notre utilisation de la théologie de la libération nous donne une raison d'espérer.  L'engagement pour la création d'une société juste, et, au bout du compte, une nouvelle humanité, présuppose la confiance en l'avenir. 

Quatrièmement,  le processus fondamental de la théologie de la libération est la réflexion critique. C'est  sur ce point,  je crois,  que du travail passionnant peut se réaliser dans nos communautés unitariennes universalistes. Nous avons déjà une tradition qui valorise la raison. Nous avons trop souvent cru que seuls les gens bien éduqués sont en mesure de pratiquer  la théologie unitarienne universaliste. Toutefois, la  pasteure  Lucy Hitchcock, dans un entretien avec la Commission UU d'évaluation, nous a rappelé que les gens  pauvres, sans éducation,  sont capables de  comprendre le monde d'un point de vue réflexif. 

Hitchcock invoqua les travaux de Paulo Freire à cet égard. Freire a accompli un travail révolutionnaire parmi les populations incultes et analphabètes du Brésil. Son but a été d'activer le processus du passage de  la conscience naïve à la conscience critique.  Voilà une avenue prometteuse  pour les unitariens universalistes dans  notre quête visant à rendre nos communautés plus diversifiées. Au moyen du  processus de libération, nous pourrions mettre en branle un processus de construction théologique qui vienne à reconnaître et à accueillir les personnes qui jadis  se sentaient mal à l'aise chez-nous.  Pour ce faire, dans un premier temps, il faudra s'habituer à l'idée que faire une réflexion critique sur l'expérience vécue n'est pas une activité réservée à l'élite intellectuelle. Ensuite, en collaboration avec nos nouveaux partenaires théologiques, nous pourrions tous devenir ce que Gustavo Gutierrez, le père de la théologie de libération, a appelé des intellectuels organiques; c'est-à-dire, des théologiens pleinement et personnellement engagés dans les réalités historiques.   

La cinquième caractéristique de la théologie de libération est que celle-ci est toujours un processus qui cherche la justice.  Les théologies de libération sont toutes issues dans le contexte de l'expérience de l'oppression B économique, sociale et raciale/  ethnique. Chacun des différents courants de la théologie de la libération  pose des questions  qui  reviennent toujours à la même interrogation de base :   Que signifie cette expérience douloureuse vu les promesses que notre croyance particulière dit  que  Dieu a faites?  En d'autres termes, où se situe Dieu dans le processus d'oppression?   

La réponse, quelle qu'elle soit, est que Dieu manifeste nettement une option préférentielle pour le pauvre. Les Évangiles sont lus suivant cet éclairage comme aussi les prophètes dans les textes hébraïques. La recherche de la justice est la praxis ou l'aspect action du cycle de la théologie de libération. La praxis écrit Isasi-Diaz  est une action critique réflexive fondée sur une analyse de la réalité historique vue sous l'angle qui opte en faveur d'un engagement pour la libération Le résultat d'une croyance que Dieu a une option préférentielle pour le pauvre n'est pas de s'asseoir à rien faire avec l'attente que Dieu va agir sur sa préférence. La croyance en une option préférentielle incite, au contraire, les opprimés à l'action.   

Isasi-Diaz  s'étend  longuement  sur le développement du  sujet moral chez les femmes hispaniques. Être un sujet moral veut dire donner  son expérience  à d'autres; permettre à d'autres gens de devenir autonomes. Dans la théologie  mujerista , le sujet moral se soucie des générations futures; c'est-à-dire, devenir un sujet moral signifie assumer une charge  de responsabilité de plus en plus importante face à la communauté et  à l'aide à lui donner.  Ceci n'a rien à voir avec la réalisation de soi, mais concerne la transformation de l'expérience de toute une communauté.  La vie  dit-elle,  est  vie si elle est liée aux autres. Cette idée de relation générative  a aussi été mentionnée dans notre sermon sur la théologie de l'amitié de Mary Hunt. C'est un concept important dans toutes les théologies relationnelles B les relations significatives dans une communauté ecclésiale mènent à la transformation à la fois de l'individu et de la  communauté.    

Quoiqu'une grande partie de la théologie de libération soit issue de la tradition théiste, le  thème du sujet moral connaît un écho  chez le théologien unitarien universaliste William R. Jones, un humaniste convaincu. Certains d'entre vous aimeriez peut-être le livre de Bill intitulé  Is God a White Racist?  Jones  nous incite à croire au principe d'humanité  En d'autres termes, que vous soyez croyant ou pas,  vous faites bien d'agir comme si un meilleur monde était de votre responsabilité!   

Et nous voilà arrivés au sixième et dernier aspect de la théologie de libération B celui-ci concerne l'humanisme. Pas la définition contemporaine de l'humanisme en opposition au théisme, mais dans le sens plus traditionnel  de la Renaissance  qui  plaçait l'expérience humaine au centre comme source de l'autorité pour la morale et les décisions éthiques. Gutierrez  décrit bien cela.  Le genre humain est  vu comme assumant consciemment la responsabilité de son propre destin. Cette compréhension fournit un contexte dynamique et élargit les horizons des changements sociaux souhaités. Dans cette perspective, toutes les dimensions de l'humanité  sont exigés-personnes qui se font elles-mêmes au cours de leur existence  et de l'Histoire. »   

Le processus et les concepts de la théologie de libération peuvent, de façon significative, donner forme au processus et à l'expérience d'une appartenance dans les communautés unitariennes universalistes. Mon souhait est que votre adhésion à cette communauté vous incite à devenir plus réflexif B à propos de votre vie, vos croyances et votre monde. J'espère, en outre, que vos réflexions vous guideront dans des lieux de transformation B   vers la praxis B  vers des relations  plus profondes,  une compréhension plus approfondie de votre propre comportement et sa signification,  un sens plus grand  de vos responsabilités envers vous-mêmes, vos proches et votre communauté. Bref, je souhaite que les communautés UU soient une expérience générative UU  pour nous tous B un endroit qui nous donne les moyens d'unir nos vies aux autres de manière que cela nous revigore et nous libère.   

Amen

Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006