Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

 

“Qui te lie?" La théologie de la libération et la croyance libérale, par Joshua Snyder  

(Joshua Snyder est un pasteur unitarien américain. Il donna ce discours en anglais devant la communauté unitarienne de l’Omaha, le 9 mars, 2003).  

 

Dans le bouddhisme Zen, il y a un entretien légendaire qui va à peu près comme voici. Un élève Zen voulait savoir comment on devenait un illuminé. Dans le bouddhisme et l’hindouisme, l’illumination est synonyme de « libération ». La croyance veut qu’une fois une personne ait vécu ou connu l’illumination, elle est délivrée et libérée des souffrances du monde. Tiraillé par la question comment atteindre la libération,  l’élève, très timidement, s’approcha de son maître et lui demanda: « Maître, que dois-je faire pour atteindre la libération? » Le maître, avec un calme olympien, lui répondit par une autre question. Qu’est-ce qu’il y a qui te lie?  

Ce matin, je veux m’entretenir avec vous sur ce qui nous lie, et plus important encore sur ce qui nous libère. Ceci a été une question cruciale pour la religion libérale, surtout pour le courant de la théologie chrétienne dite de la libération.  Nous vivons dans un monde, un pays, une ville où la fracture sociale entre  riches et pauvres s’accroît sans cesse. Les trois plus riches américains   possèdent plus de richesse que soixante des  pays les plus pauvres du monde. Bill Gates et Warren Buffet ont la possibilité de jouer le jeu de société Risk avec de vrais pays! Entre temps des milliards d’habitants du tiers monde manquent d’aliments, d’eau et de médicaments. La pauvreté, la famine, le Sida et moult d’autres maladies (plusieurs incurables) tuent des millions de gens chaque année. Aux États-Unis eux-mêmes, se creuse un terrible fossé entre la vie et les moyens d’existence dans les banlieues et les quartiers urbains défavorisés. Un de mes professeurs à Chicago aimait de nous raconter son expérience dans un projet de recherche avec les enfants de Cabarini Green. La vie dans ce projet était incroyablement bornée et isolée. Un jour, il fut stupéfait de découvrir qu’aucun des enfants de Cabarini Green n’avaient jamais vu le Lac Michigan,  à moins d’un mille à l’est  de l’endroit où ils vivaient!   

Je m’en suis pris tantôt à Bill Gates.  Mais  par souci d’honnêteté, je dois ajouter que celui-ci accorde à chaque année un don d’un milliard  de dollars, destiné surtout aux programmes de vaccination dans divers pays du monde.  Je ne suis pas après insinuer que Bill Gates et ses collègues sont personnellement  responsables  de tous les maux de la terre. Mais,  tout aussi grand que parait son don, au bout du compte, il n’est presque rien. C’est comme si vous donniez un poisson pour une journée à un milliard de gens,  au lieu de montrer à chacun comment le pêcher pour eux-mêmes. Nous avons affaire ici à un système d’exploitation économique dé-humanisant, qui dépasse la  volonté d’une seule personne. Bref, l’écart entre la pauvreté et l’abondance est systémique.   

 

Dans les 1980, les catholiques habitant  les Amériques latines et les Antilles se mirent à prêcher et à enseigner un aspect de leur religion qui va à contre-courant de ce système dé-humanisant. C’était la théologie des communautés ecclésiales de base, comme on disait. Elle voyait le christianisme comme une option préférentielle pour les pauvres et les opprimés. La théologie de la libération, conformément à l’épithète, cherche à libérer le pauvre de l’injustice et de l’oppression. C’est une théologie qui proclame que Dieu, sous la forme de Jésus de Nazareth, a un parti pris pour les démunis. La souffrance de Jésus sur la croix démontre que Dieu est solidaire avec ceux qui souffrent. La théologie de la libération, contrairement à la théologie orthodoxe, met l’accent sur l’action. Ce n’est pas  une  théologie qui vient d’en haut, mais de la base. C’est une théologie façonnée dans des contextes d’interactions réelles entre des  théologiens et des gens qui ont faim et soif de justice.   

 

Bien entendu, si on veut bien remonter en 1980,  la  théologie de la libération ne fut pas le seul système de pensée ayant eu la faveur populaire. Il y eut aussi le communisme. Comble de l’ironie, la théologie de la libération fut attaquée comme l’évangile selon Karl Marx. Un des passages bibliques les plus populaires parmi les théologiens de la libération est Matthieu 25:1-46. Dans cette parabole, Jésus dit que le jour  du Jugement dernier, il sera comme le berger qui sépare les brebis des boucs. Aux brebis il dit qu’ils peuvent entrer dans le Royaume de Dieu « Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité... ». Les brebis demandent « quand nous est-il arrivé de faire cela? » Le berger répond  « dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Ensuite, bien entendu, il se tourne vers les boucs. Ceux-ci ont droit au même discours, mais à l’inverse, n’ayant rien fait des choses mentionnées plus haut. Il leur dit « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et les anges ». Donc « s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à la vie éternelle ».  

 

L’exhortation  « dans la mesure où vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », me plaît bien, mais la séparation des brebis des boucs me rend un peu mal à l’aise. Le christianisme et le communisme, ennemis jurés depuis plus d’un siècle, paradoxalement partagent ce trait pour le moins déplaisant. Pour l’un et l’autre, la race humaine comporte une division radicale entre les justes et les pécheurs. Où le Nouveau Testament voit des brebis et des boucs, Marx et Engels voient le prolétariat et la bourgeoisie. Ces deux camps sont engagés dans une lutte de pouvoir historique, censée éventuellement déclencher une révolution donnant la maîtrise de la production au prolétariat.  L’histoire fera du pauvre un gagnant et du riche un perdant. Les derniers seront les premiers, etc. La théologie de la libération accentue fortement cette division et cette lutte. Mais, au lieu de voir ces luttes en terme strictement historique et économique, elle  les transpose  dans une bataille entre Dieu et le diable. Les pouvoirs et les principautés de ce monde et leur domination ne sont que l’expression apparente d’une lutte cosmique où les élus de Dieu l’emporteront.    

 

Pour moi, il est clair que les unitariens universalistes doivent balayer d’un revers de la main cette division rigide de la race humain entre « nous autres, les bons » et « les autres, les méchants ». Ma citation préférée d’Oscar Wilde est « Il y a deux sortes des gens dans le monde. Ceux qui divisent le monde en deux groupes, et ceux qui ne le font pas ». Comme le sous-entend l’épithète de leur confession, les universalistes unitariens ont toujours plus ou moins refusé de diviser le monde en deux camps. Les universalistes croient que tous les humains, sans exception,  sont sauvés et iront au ciel après leur mort. Dieu étant infiniment bon et miséricordieux, il  ne peut  donc pas diviser l’humanité en brebis et en boucs. Les unitariens quant à eux croient que Dieu est  un, non divisé en trois parties. Kenneth Patton, un unitarien universaliste, a baptisé la spiritualité humaniste « la religion pour un monde unifié ». Il s’est efforcé tant bien que mal à évoquer les symboles religieux et l’esprit de tous les peuples de la terre. Il pressentit qu’il y a une humanité commune au-delà des différences culturelles et linguistiques. Cela anticipe sur ce qui fut plus tard connu comme le septième principe unitarien. Celui-ci encourage la révérence pour la toile interdépendante de la  vie dont nous faisons tous partie. Dans les dernières vingt années, ce principe a pris de l’envergure et un sens pour nombre d’unitariens universalistes. On pourrait amasser un tas d’exemples qui attestent que ces derniers, sont, dans l’ensemble, parmi ceux qui refusent de diviser le monde en deux moitiés. Toutefois,  cette la position, qui est la nôtre, est minoritaire.     

 

Ceci dit, me voilà plutôt dans le pétrin (« Qui te lie? »). D’une part, j’aime bien la critique de théologie de la libération concernant l’injustice globale,  et je lui donne raison de considérer la religion comme un moyen d’action sur notre propre situation. D’autre part, ce que j’aime moins, c’est sa conviction que son peuple sera parmi les vainqueurs de l’histoire,  et que les autres, qui sont les ennemis, voire les suppôts de Satan, seront exterminés, à la fin des temps. Fred Muir (1), pasteur unitarien universaliste d’Annapolis dans le Maryland, a écrit abondamment sur cette question; il a même imaginé une théologie de la libération unitarienne universaliste. Il rompt avec le lieu commun d’un Dieu céleste  en lutte continuelle contre le mal. Plutôt, prenant l’exemple sur la toile interdépendante de la vie, Dieu est le cosmos, la source de toute vie et de  la création.  Muir s’auto-définit comme panthéiste; il croit que Dieu et le cosmos sont synonymes, en quelque sorte. Dieu n’est pas un être séparé et distinct de la création.  L’existence d’une toile interdépendante veut dire que le monde humain est lié au monde non-humain,  des plantes, des animaux,  et de la nature. Cette compréhension cosmique de l’interdépendance, qui est la définition de Muir de Dieu,  élimine la victoire d’un camp au détriment d’un autre. Plutôt, elle suppose la  recherche de  la justice avec pondération.   

 

Quand trois personnes ont plus de richesses que soixante des pays les plus pauvres,  certes il y a quelque chose qui ne va pas. Il y a là des conditions propices pour inciter l’opprimé à renverser son oppresseur. Ces révolutions finissent la plupart du temps  par  échanger un tyran contre un autre, sans mettre  fin une fois pour toute à la tyrannie. L’histoire démontre que troquer un Tsar pour un Staline, un Tito pour un Milosovic, un empereur pour un Mao, n’a pas grande utilité. La théologie de la libération unitarienne universaliste a le mérite de s’attaquer au problème systémique du déséquilibre et de l’injustice, faisant de celui-ci le problème de tout le monde, non seulement celui des soi-disant méchants. Cette théologie holiste et moniste de la libération, qui voit l’humanité comme faisant partie d’un monde interdépendant, recherche le bien commun, sans exclure personne. Quand d’un côté il y a le camp vainqueur des opprimés  et de l’autre côté, le camp d’un dictateur défait, les graines sont semées pour voir germer encore une autre révolution sanglante. Le dualisme radical débouche sur  beaucoup de souffrances.   

 

Il est intéressant de noter que cette idéologie du « nous autres et les autres » a connu une recrudescence la semaine dernière dans les nouvelles. Dans les derniers numéros du Newsweek (2) et de The Christian Century (3)   on trouve quelques articles  très savants et très clairs au sujet des  tensions actuelles en Irak et de la « guerre contre le terrorisme ». Ces deux numéros pointent  du doigt le fait que ces conflits soient décrits en terme absolu, voire en terme carrément métaphysique parfois. Bush a déclaré avec conviction pendant un discours sur l’état de l’Union que « Dieu est de notre bord » ; et lors d’un autre discours, il a parlé d’une volonté cosmique, qui est ni plus ni moins la main de la Providence, qui guiderait les États-Unis d’Amérique. Howard Fineman remarque que dès que Bush eut fait son idée que Saddam était méchant, n’importe quelle action contre lui était justifiable. Il n’existe plus de juste milieu, aucune zone grise, seulement des méchants  et les États-Unis. Quand Bush a dit, « Vous  êtes soit avec nous ou contre nous », cela a soulevé l’ire d’un certain nombre d’alliés européens. Il ne reste aucune issue pour le débat, ni la nuance, sauf celle de pourchasser les méchants,  et de les tuer.   

 

Cette notion du mal, bien entendu, n’est pas propre à George W. Bush.  En fait, ce thème traverse tout le cours de l’histoire du christianisme, et remonte aux Évangiles elles-mêmes. L’historienne des religions, Elaine Pagels, a écrit,  il y a déjà quelques années, un livre fascinant qui porte le titre The Origin of Satan  (l’origine de Satan) (4). Dans celui-ci, elle note que l’Ancien Testament fait peu ou prou allusion à  Satan, tel que nous avons l’habitude de nous le représenter. Il a fallu attendre que le christianisme se coupât du judaïsme et du paganisme pour que Satan se révélât dans tout son état. La thèse de Pagel est que Satan est, en réalité, une construction sociale,  un moyen auquel les premiers chrétiens ont eu recours pour s’expliquer pourquoi « ces autres » refusaient d’adhérer à leur mouvement religieux. C’était sans doute que ceux-ci fussent possédés par Satan et ses anges déchus. Le critère distinctif qu’ils se servaient était celui de la différence sociale et religieuse, certains juifs préféraient garder  leur religion, et la projeter dans les cieux. Maintenant, les chrétiens s’imaginent faire partie de la  lutte cosmique contre ces gens-là.  Dieu, Jésus, et les disciples sont de notre côté, et le diable a pris possession de tous les autres peuples. Voilà la racine de l’ancien sentiment antisémite chrétien; mais cette même méthode d’exclusion fut plus tard aussi utilisée à l’encontre des hérétiques qui refusaient d’adhérer aux croyances de l’Église. Ceux-ci sont « des autres », et donc des possédés du démon. Pagels écrit ceci en exergue de son livre:  

 

            “Les conflits entre les groupes sont, bien entendu, rien de nouveau. Ce qui peut être vu comme nouveau dans la tradition chrétienne de l’Occident, comme nous le verrons, est comment l’emploi de Satan pour se représenter son ennemi imprègne le conflit d’une signification morale et religieuse particulière, où “Nous” se réfère au peuple de Dieu et « eux » aux ennemis de Dieu, et donc aux nôtres également...Une telle interprétation morale du conflit s’est avérée incroyablement efficace au cours de l’histoire occidentale pour consolider l’identité des groupes chrétiens; la même histoire  s’avère aussi en mesure de justifier la haine, voire le massacre de masse”.   

Martin Marty, qui écrit dans le Newsweek de cette semaine, remarque que cela est certes en train de se produire dans le cas de l’Irak. Toutefois il nous dit qu’il y a des théologiens de divers cultes qui nous rappellent que l’idéologie du « nous autres vs les autres » peut « inhiber l’examen de conscience et l’action repentante, éléments clés pour n’importe quelle croyance ».  

 

Fred Muir est un de ces théologiens et également un pasteur parmi les unitariens universalistes que nous sommes. Je n’ai ni lu ni entendu aucun des écrits de Fred sur l’actualité directement, mais il n’est pas difficile de s’imaginer comment il réagirait à la façon du Président de tout voir en noir et en blanc. Il est fort probable que Saddam Hussein et Osama bin Laden soient méchants. Il y a malheureusement maints exemples probants pour appuyer cette allégation. Admettant qu’ils sont méchants, cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient des hommes sans rapport avec nous. Leurs actions et les nôtres sont inextricablement reliées, qu’on le veuille ou non. Ceci est facile à voir. Bin Laden a appris tout ce qu’il sait lors de sa formation au CIA pendant qu’il combattait les Soviets. Saddam était l’ami des Américains durant la guerre en Iran. On a même une photo qui date du début des années quatre vingt sur laquelle il y a le jeune Don Rumsfeld en train de donner la main à Saddam Hussein, en souriant! Bien entendu, Saddam et Bin Laden sont responsables pour leurs actions, mais on ne peut pas dire qu’ils soient en tous points ces autres, et coupés de nous, les types biens.  

 

J’ai commencé ce matin avec l’histoire de l’élève Zen qui interrogeait son maître sur la libération. Le maître lui répond  « Qui te lie? » Ce que le maître a voulu dire par cela, c’est qu’au bout du compte tout nous lie. Au-delà de la langue, la culture, l’ethnicité, la classe, le sexe, l’orientation sexuelle, se trouve un lien sacré. Ce lien est la réalité interdépendante qui est là  qu’on veuille ou non en prendre conscience.  La libération par conséquent n’est pas une simple action qu’on déciderait tout à coup d’entreprendre, une sorte de quête vers quelque chose. Plutôt, notre libération est l’éveil de notre conscience à ce que nous sommes réellement. Qui nous sommes? À vrai dire,  nous  sommes des êtres imparfaits, merveilleux, sacrés et peureux, qui essayons de faire  notre chemin dans le monde du mieux que nous le pouvons, pendant que nous cherchons en même temps plus d’amour et de sens à la vie. Cela est vrai pour tout le monde, sans exception. Souhaitons que nous devenions plus nombreux à voir notre destinée commune, et à mettre la compassion avant la guerre. Qu’il en soit ainsi pour nous. Amen. Allez en paix.   

 

Références:

(1)Muir, Fredric John. A Reason for Hope: Liberation Theology Confronts a Liberal faith

 (2) Newsweek, March 10, 2003

(3)Christian Century March 8, 2003  

(4)Pagels, Elaine. The Origin of Satin

Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006