Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

L’ÉGLISE CATHOLIQUE ET LE MONDE, par Immanuel Wallerstein

(Commentaire 159, 15 avril 2005)

La phénoménale cérémonie funèbre de Jean-Paul II, à laquelle la seule manifestation comparable depuis les cinquante dernières années, sont les obsèques de John F. Kennedy en 1963, donna naissance à maintes réflexions sur son pontificat et le rôle de la  papauté  dans l’histoire du monde.  Ces derniers honneurs ont été  rendus au pape autant  par George W. Bush, Fidel Castro, et Jacques Chirac, que par les leaders israélites et palestiniens, et par les ecclésiastiques de toutes les institutions religieuses du monde, chose notable, même en tenant compte des effusions habituelles en  de telles circonstances. L’Église catholique est  une institution de  presque deux millénaires, une durée inégalée par  quelque autre structure que ce soit. Ceci nous amène à nous souvenir de  la déclaration peut-être apocryphe du grand diplomate français du début du dix neuvième siècle, Talleyrand, qui aurait dit en réponse  à la question de ce qu’il avait fait durant la Révolution et la Terreur, j’ai survécu.

L’Église catholique a certes survécu à la plus invraisemblable suite de transformations, au cours des deux derniers millénaires,  en regard de toutes les structures sociales mondiales. Comment a-t-elle pu réussir cela? Je dirais en portant une attention particulière sur deux questions: comment l’Église devrait se relier aux autorités politiques; et qu’est-ce que l’Église a besoin de faire pour maintenir son unité. Jean-Paul II fut fort préoccupé par ces deux questions, et la durée exceptionnelle de son pontificat (un seul pape a occupé le Saint-Siège plus longtemps que lui) comprend une longue suite d’actes répondant à ces préoccupations.  

L’Église, comme on sait, a vécu ses trois premiers  siècles  comme un groupe de fidèles mal-aimés, durement persécuté par les autorités romaines. Mais à l’aube du quatrième siècle, l’empereur Constantin se convertit au christianisme faisant  par la suite du christianisme la religion officielle de l’empire romain. Une des premières choses que fit Constantin, fut de convoquer le concile de Nicée en 325 à l’occasion duquel  les Évêques déclarèrent que l’arianisme était une hérésie et définirent  les bases théologiques de la  doctrine sur  la Sainte trinité, lesquelles ont depuis servi de guide  à l’Église catholique.  

L’Église, à ce moment, avait créé une solide structure hiérarchique et développé  un ensemble de doctrines bien définies. Sur cette base, l’Église a pu survivre et prospérer jusqu’à la venue du système-monde moderne au seizième siècle. Ses activités évangéliques se répandirent avec succès par toute l’Europe, mais peu ailleurs. Pendant tout ce laps de temps, l’Église évoluait avant tout au sein de structures politiques sous le contrôle de souverains chrétiens. Elle a bien dû endurer le grand schisme des églises orthodoxes, du onzième siècle, l’un des plus importants différends mettant en cause la primauté de l’Épiscopat romain. Mais à part cela, l’Église a su maîtriser les hérésies en gestation en développant une structure accommodante composée d’institutions multidimensionnelles  (particulièrement les structures monastiques). Concernant les autorités politiques, l’Église a dû lutter avec divers souverains, et tout spécialement avec le Saint Empire romain, pour définir le degré de contrôle des institutions politiques par rapport à l’Église et vice versa. En un sens, ces luttes ont abouti dans un compromis flou et incertain pour la question de la répartition de l’autorité, permettant donc la prise de décisions sur ces questions d’une manière pragmatique, et jamais une fois pour toute.

On pourrait dire que cela a très bien marché jusqu’à l’arrivée du système-monde moderne, moment où on voit la consolidation des divers États européens en  de puissantes structures autonomes au sein de l’actuelle économie-monde capitaliste émergente. L’émergence des États puissants coïncide avec celle des églises protestantes sous ses divers aspects, toutes niant l’autorité hiérarchique de l’Épiscopat romain. Les luttes religieuses entre l’Église catholique et les diverses églises protestantes s’ensuivirent pour deux siècles.

Au départ, une résolution faisait partie intégrale de la Paix d’Augburg de 1555  à l’origine du principe cuius regio eius religio, selon lequel chaque souverain allemand déterminait la religion des sujets vivants sur son territoire. Mais cela était trop peu pour régler la  question religieuse dans l’État européen le plus peuplé, la France, où une guerre civile avait pris fin avec l’Édit de Nantes en 1598,  instaurant le principe de la tolérance religieuse  auprès de  minorités chrétiennes significatives. Révoqué en 1685, il fut rétabli après la révolution française. Depuis,  L’Église fait face à  ce nouveau principe  de “tolérance”. 

La tolérance religieuse en tant que principe s’est incorporée à  une doctrine plus globale  qu'on appelle les Lumières, et qui a mis en branle un vaste processus de laïcisation, c’est-à-dire la libération de tout un ensemble de questions morales de l’emprise de l’autorité religieuse et la promotion de la liberté de conscience en matière morale, surtout concernant la sexualité et ses conséquences sociales. L’Église catholique n’était pas la seule structure religieuse à récuser le choix individuel en matière morale, mais c’est elle qui a pris  les devants dans les États européens pour s’opposer à la laïcité.

Au dix-neuvième siècle, l’Église attribuait cette sécularisation  des valeurs morales au libéralisme qu’elle qualifiait de pervers, donc condamnait et combattait. On doit dire avec le recul que c’était, en tout état de cause, peine perdue. À la fin du vingtième siècle, les États européens autorisaient, ou du moins, toléraient plusieurs pratiques auxquelles l’Église s’opposaient-le divorce, le contrôle des naissances, l’avortement, l’homosexualité. Le plus étonnant,  est que ces pratiques ont  eu une forte emprise sur les catholiques pratiquants eux-mêmes, d'où leur sentiment qu’ils devaient les tolérer si les autres  désiraient bien s’y adonner. En outre, l’Église catholique (à l’instar des  autres structures religieuses) voit une baisse inquiétante des vocations au sacerdoce et du nombre de gens qui vont à l’église.

D’autre part, l’Église catholique cessait d’être une institution européenne. Avec la création d’une économie-monde capitaliste dominée par l’Europe,  l’évangélisation dans les zones non-européennes fit un bond en avant. Les conversions, associées aux  taux de naissance différentiels au vingtième siècle, ont transformé le catholicisme d'une Église où les fidèles européens en 1900 étaient encore majoritaires en une Église où en 2000 les Européens sont devenus minoritaires.

Le second concile du Vatican, ouvert par le pape Jean XXIII en 1962,  a voulu répondre  à ces changements dans le contexte social dans lequel l’Église était plongée. Jean XXXIII annonça un “aggiornamento”, “une mise à jour” de l’Église. Cela présupposait  une série de réformes dans la liturgique et les rites, comme la substitution des langues vernaculaires au latin et la mise en place d’un synode épiscopal (pour ébranler les velléités centralisatrices de l’administration pontificale- la Curie). Un nouvel accent fut aussi mis sur l’oecuménisme et le langage antisémite fut balayé des enseignements de l’Église.

Au cœur de Vatican II, tel que vu par les catholiques eux-mêmes, était  la volonté de l’Église de se réconcilier avec le monde moderne. C’est précisément cela que les catholiques les plus conservateurs exécraient dans l'aggiornamento. Ils y voyaient un abandon des fondements de la foi. Le comble vint quand l’Église  parut tolérer les idées de la théologie de la libération, en provenance surtout d’Amérique latine, dans laquelle les prélats et les théologiens prônaient un engagement authentique dans les mouvements politiques radicaux en quête d’une justice sociale sur terre, et ont dû, par conséquent, faire face à une vive opposition de la part des autorités d’États.

Quand Jean-Paul II devint pape, il chercha à redresser ce qu’il croyait avoir été un trop grand laxisme face à la doctrine traditionnelle de l’Église. Il redonna une place centrale à  l’autorité papale. Il condamna la théologie de la libération. Et par dessus tout, il réitéra en des termes on ne peut plus musclés les vues traditionnelles de l’Église sur la sexualité- opposant les idées du mariage des prêtres et de la femme au sacerdoce, dénonçant l’avortement et toutes les autres sortes d’ingérences dans la sexualité. Il devint un leader mondial de la réaction religieuse voulant venir à bout de la laïcisation et de l’individualisation des pratiques morales.

Il chercha à redonner à l’Église une place centrale dans ses relations avec les pouvoirs politiques-sans jamais s’opposer directement aux autorités d’État, ni sans jamais les appuyer complètement non plus. Bien entendu, entre de ces deux extrêmes, se trouve toute une gamme de possibilités. Il a interdit aux prêtres de participer aux mouvements radicaux. Par ailleurs, il a aussi critiqué le néolibéralisme et s'est opposé aux deux guerres en Irak. On a fait grand cas de son rôle dans la chute du communisme en Europe de l’Est. Sans doute, y a-t-il joué un rôle, surtout dans son pays natal, la Pologne, mais le démantèlement de ces régimes aurait probablement eu lieu sans lui. Il a accentué un oecuménisme  au sens large, demandant pardon publiquement pour les erreurs historiques et les méfaits de l’Église contre les autres églises chrétiennes, les Juifs,  les musulmans. Mais il a aussi fixé des limites précises sur ce qu’on peut appeler l’oecuménisme des structures chrétiennes, c’est-à-dire, la réunification des différentes églises.

Où est l’Église aujourd’hui face à ses préoccupations historiques: sa relation avec les États; le maintien de l’intégrité de l’Église catholique? Au bout du compte, il n’a rien fait de vraiment nouveau concernant les relations de l’Église avec les pouvoirs d’États. Il ne fut certainement pas en position d'inverser le dépérissement du rôle formel de l’Église, même dans des pays où le catholicisme est prédominant. Sa politique face aux  États est demeurée celle du pragmatisme traditionnel. Il a réaffirmé avec force  la structure hiérarchique de l’Église et ses vues sur la sexualité. Mais ceci ne semble pas avoir su empêcher de manière significative les pratiques sexuelles interdites aux Catholiques,  le déclin des vocations au sacerdoce, ou la baisse de la fréquentation des services religieux. Certains disent que cela sera compensé par une forte remontée  tous azimuts  parmi les secteurs non-européens de l’Église. Cela est possible, mais il est aussi possible que la laïcisation se répande dans ces régions également. Il est douteux qu’en 2050 Jean-Paul II soit considéré comme ayant eu un impact aussi durable sur l’Église que Jean XXIII. L’aggiornamento a un attrait irrésistible.

Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006