Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

Marxisme et christianisme pratique, par Fabrice Deschamps

Ce que j'entends par christianisme pratique doit être très soigneusement séparé de la religion chrétienne. On peut être athée et être un chrétien pratique. Dans les Evangiles, Jésus nous apprend que la religion qu'il prêche s'appuie sur deux commandements qu'il considère comme équivalents. Le premier dit: « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». Le deuxième dit: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Comme, pour le Christ, les deux commandements sont, je le répète, parfaitement équivalents, il est logique que, pour lui, le meilleur moyen de manifester son amour pour Dieu soit d'aimer son prochain. Un chrétien pratique est donc quelqu'un qui applique le deuxième commandement, quoi qu'il pense par ailleurs du premier. On peut être un chrétien pratique et bouddhiste, musulman, agnostique ou encore athée, voire fervent catholique. Inversement, on peut aller à la messe tous les jours et ne pas être un chrétien pratique. Mais, dans ce cas, je crois qu'on n'a rien compris au christianisme: mieux vaut aller à la pêche le dimanche. Il me semble que ce que les unitariens ont en tête, dans leur grande majorité, est un christianisme pratique qui laisse sagement chacun libre de croire ou ne pas croire qu'appliquer le deuxième commandement équivaut à appliquer le premier. Chaque unitarien pense ce qu'il veut du premier, mais il tient au deuxième.

Le christianisme pratique est-il valable?

En ce qui me concerne, je suis utilitariste, c'est-à-dire que je défends l'opinion selon laquelle le but de la vie est le bonheur. Mais il y a deux sortes d'utilitaristes: ceux qui adhèrent à un commandement personnel et ceux qui adhèrent à un commandement impersonnel. Le commandement personnel dit: « tu augmenteras ton bonheur ». Le commandement impersonnel dit: « Tu augmenteras le bonheur ». Les utilitaristes partisans du commandement personnel sont à l'origine de la mauvaise réputation de l'utilitarisme, au grand désespoir des partisans du commandement impersonnel.

Je suis un partisan du commandement impersonnel (mais je ne suis pas désespéré). Car je ne crois pas en l'existence de l'ego.

Si l'on appelle maintenant bouddhisme pratique un utilitarisme impersonnel qui me commande d'augmenter le bonheur dans le monde et non mon bonheur parce que cet utilitarisme nie par ailleurs l'existence de l'ego, alors je suis un bouddhiste pratique. Mais je n'ai jamais mis les pieds dans une pagode.

Suis-je aussi un chrétien pratique?

Pour un bouddhiste pratique, il n'y a pas de différence entre son prochain et soi-même. Il y a, dans le monde, des systèmes nerveux qui se baladent de ci de là. Certains de ces systèmes nerveux, équipés d'un cortex supérieur, croient qu'ils ont un ego parce qu'ils sont séparés des autres systèmes nerveux qui se baladent à côté d'eux. Si un magicien ou un savant fou remplaçait tous mes souvenirs et mes pensées par les vôtres, je croirais être vous. En fait, je serais bien vous, mais dans mon propre corps. Vous croiriez être enfermé dans mon corps. Inversement, deux jumeaux homozygotes sont, au départ, issus de la même cellule. A partir de quand ont-ils deux ego séparés?

S'il n'y a pas de différence entre mon prochain et moi-même et si l'utilitarisme impersonnel me commande d'augmenter le bonheur dans le monde, alors il me sera indifférent que ce soit mon bonheur ou votre bonheur que j'augmente. L'important sera que le bonheur augmente quel qu'en soit le bénéficiaire. Je vous aimerai comme moi-même (enfin, j'essaierai). Si je ne peux augmenter mon bonheur, je me satisferai d'avoir augmenté le vôtre puisque tel est mon commandement. Bouddhisme pratique et christianisme pratique sont donc équivalents. Si l'utilitarisme impersonnel est vraiment valable, alors bouddhisme et christianisme pratiques sont valables. Je suis un chrétien pratique parce que je suis un bouddhiste pratique.

L'avantage de l'unitarianisme est qu'un unitarien peut arriver à ce genre de conclusions sans se faire bannir de son Eglise. C'est peut-être une évidence pour un Nord-Américain, mais pas pour un Européen comme moi.

Le marxisme est-il valable?

Le marxisme est cette doctrine qui affirme:

1) que l'histoire est le résultat de la lutte des classes.

2) qu'une classe sociale est le résultat des rapports de production dans une société donnée.

3) que ces rapports de production attribuent sa fonction à chaque classe.

4) que ces rapports de production sont le résultat du niveau technologique d'une société donnée.

5) que la lutte des classes se déroule selon un schéma dialectique.

6) que la dialectique est la théorie qui stipule que tout phénomène historique est nié par le phénomène historique dont il est la cause, ce dernier étant nié à son tour par le phénomène suivant sans que cette négation ne soit un retour au phénomène premier. Autrement dit, pour la dialectique: - ( - A) ¹ A .

7) que chaque classe sociale dominée est la négation dialectique de celle qui la domine.

8) que les bourgeois ont été la négation dialectique des seigneurs féodaux et seront eux-mêmes dialectiquement niés par les prolétaires.

9) que la lutte des classes s'achèvera par une lutte entre prolétaires et bourgeois, la victoire des prolétaires sur les bourgeois, l'abolition des classes et la fin de l'histoire. C'est la lutte finale!

Je vais maintenant montrer que ces neufs points sont contradictoires entre eux.

Selon 4), c'est l'innovation technologique qui fixe les rapports de production et donc assigne leurs fonctions aux classes. Cette hypothèse est l'une des deux sources du matérialisme dans le marxisme. Il n'y a donc pas de raison de supposer que la lutte des classes pourrait s'achever, à moins de supposer que l'innovation technologique s'arrête. C'est pourquoi 9) paraît arbitraire en regard de 4).

Je préfère en outre passer sur le caractère fantaisiste et contradictoire de 6).

Admettons néanmoins que 6) soit exact. Je ne vois pas non plus comment 6) expliquerait 9), c'est-à-dire que je ne comprends pas pourquoi le mouvement dialectique s'arrêterait après les prolétaires.

Je ne vois pas enfin comment concilier 4) et 6) à moins de supposer aussi que l'innovation technologique obéit à un schéma dialectique, mais, franchement, j'ai du mal à saisir le rapport dialectique entre le parchemin, le livre et l'ordinateur. Or je rappelle que tout phénomène historique doit obéir à la dialectique. Il me suffit donc d'exhiber un seul contre-exemple, comme le lien technologique entre le parchemin, le livre et l'ordinateur pour falsifier cette affirmation. Donc, si 6) et 4) sont deux axiomes indépendants, lequel des deux ou quelle combinaison des deux explique 9)? Car je rappelle que les classes sont issues à la fois des rapports matériels induits par les innovations technologiques selon les propositions 2), 3) et 4) et du mouvement dialectique d'après les propositions 5) , 6) et 7).

Au total, la théorie marxiste me semble ainsi plus relever de la haute voltige intellectuelle que de la rationalité.

Y a-t-il un marxisme pratique?

Si l'on appelle marxisme pratique, par opposition au marxisme théorique dont je viens de parler, la position morale dont le commandement est « tu diminueras l'injustice sociale », alors le marxisme pratique est totalement équivalent au bouddhisme pratique et au christianisme pratique. Car l'injustice sociale diminue le bonheur dans le monde. Et si mon prochain souffre de l'injustice sociale, je ne saurais le supporter puisque je ne le supporterais pas pour moi-même si j'en souffrais. Car soit je n'en souffre pas et ne veux pas en souffrir, soit j'en souffre et ne veux plus en souffrir.

Mais le marxisme pratique pose deux problèmes.

Le premier est que Marx a toujours prétendu ne pas être un marxiste pratique. Pour lui, la lutte des classes était, comme on l'a vu, soit le fruit de rapports matériels de production soit celui de rapports dialectiques, mais en aucun cas l'application d'un commandement moral. La lutte des classes était pour Marx un choc mécanique, comme celui de deux boules sur un billard, pas un combat moral.

Le deuxième est que le marxisme théorique ne peut être un guide théorique sûr pour le marxiste pratique s'il entend mener ce combat moral.

Je tairai enfin le bilan historique lamentable des expériences marxistes grandeur nature.

Un marxiste pratique ne peut donc rationnellement adhérer ni au marxisme théorique ni au marxisme historique. Plus le temps passe et moins il est rationnel d'adhérer au marxisme car il est de moins en moins probable que :

a) la théorie marxiste puisse être amendée.

b) une expérience historique se réclamant du marxisme puisse être accouchée ou amendée avec succès.

Si je suis un marxiste pratique, je ne peux ni adhérer au marxisme théorique ni à un parti communiste.

Le christianisme est-il valable?

On peut faire le bilan du christianisme, comme on vient de faire celui du marxisme.

En ce qui concerne le christianisme théorique, c'est-à-dire le christianisme dogmatique, il présente un certains nombres d'affirmations arbitraires qui peuvent difficilement emporter l'adhésion d'un être rationnel. C'est pourquoi l'unitarianisme est précisément né de la critique et de l'abandon de ces affirmations les unes après les autres. En France, un certain nombre d'unitariens se disent prêts à pousser très loin cette critique mais s'arrêtent au milieu du gué en refusant de critiquer le concept de dieu et la centralité de l'enseignement de Jésus. Cette soudaine pusillanimité après tant d'audaces me surprend et me semble tout aussi arbitraire.

En ce qui concerne le christianisme historique, on peut dire qu'en Europe, le bilan est « globalement négatif » pour reprendre la célèbre formule d'un dirigeant du Parti communiste français. Soit un Etat se réclame explicitement d'une doctrine religieuse et c'est une théocratie. Soit il la garde comme simple référence spirituelle et, en Europe, il s'agit alors d'un Etat concordataire.

L'Europe a connu des théocraties, les Etats ecclésiastiques et, en particulier, l'Etat pontifical italien. On ne peut pas dire que le bilan de ces Etats soit brillant: ils ont tous disparu exception faire du Vatican, limité aujourd'hui à quelques hectares romains, et, franchement, tout le monde se porte mieux depuis que le Pape et ses évêques ont pris leur distance avec la politique.

Les Etats concordataires ont un bilan bien plus favorable, mais personne n'y oblige personne à croire en Dieu ni à adhérer aux partis qui se réclament du christianisme, je veux dire, aux partis démocrates chrétiens. Le christianisme dogmatique y a laissé place à un christianisme pratique dont les manifestations concrètes sont l'Etat de droit et les droits humains. Comment cette substitution a-t-elle eu lieu?

Dans les pays protestants, elle s'est déroulée en douceur. D'ailleurs, certains pays protestants, comme la Suède ou le canton de Genève, sont passés discrètement d'un concordat, voire de l'union organique entre Eglise nationale et Etat, à la séparation des Eglises et de l'Etat.

Dans les pays mixtes catholiques-protestants, le passage du christianisme dogmatique au christianisme pratique est dû à des guerres entre dogmatismes chrétiens. C'est le cas de l'Allemagne depuis la Guerre de Trente Ans.

Dans les pays catholiques, le passage de l'un à l'autre s'est déroulé au prix de guerres civiles ou de révolutions, comme en Italie, en Espagne et au Portugal, ou grâce au développement d'un puissant courant anticlérical, comme en France. Mais il n'a jamais été, comme dans les pays protestants, l'aboutissement d'un lent et tranquille processus de sécularisation.

Pour les pays chrétiens orthodoxes, je ne connais pas assez bien la situation pour me prononcer ici.

Au total, le christianisme pratique pourrait donc être considéré, pour l'instant, comme un prolongement logique du protestantisme théorique, mais certainement pas du catholicisme théorique, car, dans tous les pays catholiques, le christianisme pratique a dû affronter le catholicisme pour s'imposer. Entendons-nous bien: je ne veux pas dire qu'il n'y a pas de chrétiens pratiques chez les catholiques, je veux dire simplement que le christianisme pratique n'est pas un produit idéologique du catholicisme. On voit ainsi qu'il y a, en général, compatibilité théorique entre protestantisme et christianisme pratique, mais incompatibilité théorique entre catholicisme et christianisme pratique.

Si le christianisme historique est valable et si cette valeur effective se mesure à sa capacité à déboucher sur un christianisme pratique qui applique réellement et concrètement le deuxième commandement de Jésus, alors seule la version protestante du christianisme historique est valable.

Retour à Weber

Je ne sais pas du tout si la thèse de Weber concernant le lien entre capitalisme et éthique protestante est encore scientifiquement acceptable, mais force est de constater que ce lien se double d'une relation étroite entre protestantisme, christianisme pratique et démocratie.

Je ne m'attarderai pourtant pas sur cette partie de l'œuvre de Weber, mais reviendrai sur une autre question qu'il a soulevée: si, comme on le croit souvent en Europe, déchristianisation et modernité vont de pair, comment expliquer le paradoxe américain? En effet, le pays le plus moderne au monde, les Etats-Unis, reste aujourd'hui encore l'un des plus attachés au christianisme.

On connaît la réponse de Weber. Dans un pays de forte immigration, les anciennes marques de stratification sociale sont brouillées de sorte que l'appartenance à telle ou telle Eglise se substitue aux anciens signes de distinction pour manifester son appartenance à tel ou tel groupe.

Mais, au fait, si le lien entre déchristianisation et modernité est un préjugé et si ce préjugé est européen, peut-être n'est-ce pas un soi-disant paradoxe américain, mais bien ce préjugé européen qu'il faut expliquer. Peut-être sont-ce les Européens qui sont une exception chez qui déchristianisation rime avec modernité, et non les Américains qui seraient, eux, dans la norme. Si l'on regarde un autre géant moderne, le Japon, on n'y constate non plus aucun recul de la religiosité sous la pression de la modernité, ce qui alourdit nos soupçons quant à l'exceptionalité européenne.

Je vais donc proposer ici une autre explication de la religiosité américaine que celle de Weber, hypothèse qui expliquera en même temps la déchristianisation européenne, ce que n'a pas fait Weber, et le regain évangélique actuel, ce que ne pouvait pas faire Weber.

Car la thèse de Weber explique bien pourquoi les Américains sont croyants, mais pas pourquoi il y a eu un regain de la croyance dans les années 90 du XXième siècle ni dans quelles conditions ce regain pourrait être stoppé net et suivi d'une lente déchristianisation à l'européenne.

Elle n'explique pas non plus le peu de succès du catholicisme aux Etats-Unis sauf dans les communautés d'origine catholique et sauf à considérer que le protestantisme, grâce à sa variété, est le seul à pouvoir substituer une fine stratification des dénominations religieuses à une fine stratification sociale. Enfin, Weber n'explique pas le cas japonais.

Mon explication est beaucoup plus simple que celle de Weber. Elle identifie le développement d'une religion aux succès de la civilisation qui promeut cette religion. Les gens identifient spontanément une civilisation à sa religion principale. Si les Africains dominaient les Américains, les Américains se convertiraient massivement à l'animisme. Mais ce sont les Américains qui dominent les Africains, du point de vue civilisationnel, et les Africains se convertissent massivement au protestantisme évangélique. Si cette thèse est exacte, alors le mouvement actuel de conversion de l'Afrique sahélienne à l'Islam, mouvement qui commence avec les succès méditerranéens des Arabes et des Turcs va stagner puis régresser. Si j'ai raison, cette progression de l'Islam sahélien est en trompe-l'oeil et correspond uniquement à la progression démographique de ces populations. Et l'islamisme radical actuel est la réaction désespérée d'une civilisation arabo-musulmane qui fut la plus brillante du monde mais qui a été supplantée par l'Europe puis les Etats-Unis.

Ne croyez pourtant pas que je souscrive le moins du monde à l'idée d'un clash of civilizations. Car le défaut principal de la thèse de Huntington vient de ce qu'elle essentialise les traits civilisationnels et n'explique du coup rien du tout. Pourquoi naît-on chrétien? C'est de naissance. Pourquoi christianisme et Islam s'affrontent-ils? C'est parce qu'ils sont différents. La bonne blague. Je suis différent de mon voisin, mais il ne me viendrait pas à l'idée d'aller lui chercher querelle.

Bref, si l'on souscrit à Huntington, alors les gens sont idiots. Ils sont musulmans ou chrétiens parce qu'ils se laissent flotter à la surface de l'océan, parce qu'ils ne réfléchissent pas. Or je pense, bien au contraire, que se convertir à l'Islam ou au protestantisme évangélique est un acte rationnel et mûrement réfléchi. Les gens savent, en général, très bien ce qu'ils font.

Qu'est-ce qui fait le succès d'une civilisation? Ses structures politiques, économiques, idéologiques, les hasards de l'histoire, un cocktail de tout cela? Nul ne sait. Et même les esprits les plus brillants ne s'accordent pas sur la primauté de tel facteur en regard de tel autre et sur la recette du cocktail. On comprendra alors que des gens beaucoup plus humbles trouvent rationnel de copier les traits d'une civilisation dont ils admirent et envient les succès, et appellent leurs enfants Daisy et Kevin ou se convertissent au protestantisme. Si la clé du succès d'une civilisation ne se laisse pas aisément saisir et si ce succès forme un tout, alors il est tout à fait compréhensible que beaucoup de gens prennent ce tout... comme un tout et en imitent les divers aspects en même temps. Bref, se convertir au protestantisme évangélique quand on est Africain et pauvre ne me paraît absolument pas ridicule, mais, bien au contraire, frappé au coin du bons sens.

Si l'on regarde le bilan européen du christianisme, il est au mieux ambigu, c'est-à-dire qu'il est mauvais pour le catholicisme sud-européen et correct pour le protestantisme nord-européen. Le protestantisme jouit donc d'un préjugé favorable. Mais si l'on regarde le bilan nord-américain, alors ce préjugé favorable au protestantisme est plus que largement confirmé: c'est un succès civilisationnel éclatant.

Il est en conséquence logique que l'on assiste à une lente déchristianisation en Europe où le bilan du christianisme est contextuellement mitigé et à un maintien de la foi en Amérique du Nord où le bilan du christianisme est bon.

Si le christianisme historique et dogmatique se porte bien aux Etats-Unis, c'est parce que les Américains le considèrent spontanément comme une traduction adéquate du christianisme pratique. C'est leur fameuse civil religion. Le patriotisme institutionnel des Américains trouve son expression sensible dans leur appartenance à une Eglise, peu importe laquelle. Ce qui frappe beaucoup d'Européens, c'est la pauvreté intellectuelle de la théologie américaine. Mais ils ne comprennent pas que cette indigence intellectuelle convient à la plupart des chrétiens américains car ces derniers trouvent dans le succès de leur civilisation la meilleure preuve de la justesse de leur foi, la preuve par l'exemple, et fuient les débats intellectuels stériles à l'Européenne. Pire: les querelles doctrinales sont précisément ce qu'exècrent les Américains puisqu'elles signent pour eux l'échec de la civilisation européenne, de la « vieille Europe ». L'indigence intellectuelle et théologique des chrétiens américains, leur « innocence » comme aurait dit Henry James, est le meilleur garant de la solidité de leur christianisme pratique par rapport à une Europe byzantine et décadente.

On ne s'étonnera donc pas que même les athées américains ressentent le besoin de s'identifier à une Eglise comme la UUA. L'unitarianisme nord-américain et son adogmatisme chantent en chœur les louanges d'un christianisme pratique qui s'incarne « naturellement » dans les Eglises existantes et dans la nation américaine. Et comme les autres courants religieux nord-américains, l'unitarianisme oppose une indifférence polie et condescendante aux querelles théologiques européennes.

C'est là le sens véritable de la manifest destiny auto-proclamée du christianisme américain. Elle est manifeste parce qu'elle se manifeste concrètement. Cette théorie du protestantisme fondamentaliste nord-américain est une forme américaine d'hégélianisme. Et le philosémitisme récurrent des fondamentalistes n'est guère surprenant: ils sont le nouveau peuple élu par Dieu, exactement comme l'Etat prussien était pour Hegel l'incarnation du Weltgeist.

Nous tenons là l'explication du regain évangélique dans les années 90. Il n'aura échappé à personne qu'il est très précisément contemporain de la chute du communisme. La fin du communisme fut la preuve éclatante de la pertinence de cette manifest destiny américaine.

Inversement, être marxiste n'était rationnel que tant que l'empire soviétique restait puissant. La foi marxiste s'est largement effondrée avec la chute de l'Union soviétique. Cette foi marxiste était tributaire des succès de la civilisation soviétique. C'est pourquoi il était rationnel d'être marxiste jusqu'en 1989.

Et je peux prédire d'ores et déjà, si ma théorie est exacte, que le protestantisme évangélique vacillera aux premiers signes d'essoufflement de la civilisation nord-américaine, comme le marxisme a tangué aux premiers signes de désagrégation du bloc soviétique.

Quand le christianisme dogmatique nord-américain aura cessé d'incarner le christianisme pratique, alors d'autres religions, adossées à des civilisations montantes, auront la capacité d'en prendre le relais et de traduire ce christianisme pratique en actes. Ou alors, ces civilisations prospères seront largement déconfessionalisées, comme l'Europe aujourd'hui, et n'auront plus besoin de donner à ce christianisme pratique d'enveloppe ecclésiale. Le marxisme est mort avec la puissance soviétique et le fondamentalisme protestant est lié, pour le meilleur et pour le pire, à la puissance américaine. Mais le christianisme pratique, lui, est increvable. Quel que soit son futur nom.

Espérons que les unitariens sauront, mieux que tout autre courant religieux, lui donner une Eglise, je veux dire, une vraie Eglise internationale, pas un rejeton nord-américain de plus. S'ils y parviennent, l'unitarianisme a de beaux jours devant lui.

Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006