Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

 CHRISTIANISME ET COMMUNISME, par Jérôme Béguin

(Ce texte, issu des réflexions de plusieurs militants socialistes-communistes, veut contribuer à une meilleure compréhension entre chrétiens et communistes).

Dans le cours des âges le christianisme a beaucoup évolué. Le christianisme primitif était un mouvement populaire, ayant des aspirations sociales, c'était plus un socialisme de mendiants qu'un socialisme de producteurs. Le christianisme des catacombes est bien loin du catholicisme des siècles suivants. Avec la conversion de l'Empire le christianisme populaire et social devient la religion des puissants.

La Réforme a été un grand mouvement d'émancipation, elle a représenté la révolte de la raison contre l'orthodoxie, elle a été un précurseur de la révolution moderne. Si Jean Calvin a exprimé la vraie religion du capitalisme -sa doctrine de la prédestination des âmes légitime les malheurs de ce monde-, il ne faut pas ignorer les mouvements populaires du protestantisme, pénétrés d'idées sociales, comme les niveleurs de Cromwell, les paysans anabaptistes allemands qui prêchaient l'égalité et la fraternité au nom du Christ. Certes, le protestantisme a revêtu des formes diverses et ces mouvements populaires n'ont rien de commun avec par exemple la forme hiérarchisée du protestantisme anglican telle que l'a établie Édouard VI. Au XIXème siècle la bourgeoisie, apeurée par le mouvement ouvrier naissant, commence à professer qu'il faut une religion pour le peuple. C'est contre ce caractère que s'élève Marx quand il dit que la religion est l'opium du peuple.  

L'Église, après avoir servi la féodalité, est devenue un instrument du capitalisme. Pourtant il arrive que la religion prête son idéologie à la révolte instinctive. Le discours sur la montagne, certains prophètes, certaines paroles du Christ ont exalté la révolte des souffrants contre les oppresseurs. Dans les communautés de base, dans la théologie de la libération, on trouve cet état d'esprit présent chez de nombreux catholiques.  

Parler des relations entre le marxisme et le christianisme, entre les communistes et les chrétiens, a le don d'irriter la plupart des communistes. Pour les communistes les religions sont les survivances de croyances antiques, l'opium du peuple, l'Église un instrument d'oppression et de maintien du patriarcat. Malgré tout il existe des liens importants, trop ignorés, entre le marxisme et le christianisme d'une part, et des similitudes souvent troublantes entre les communistes et les chrétiens. L'Église et les partis socialistes-communistes, en concurrence, n'ont jamais cherchés à approfondir ces idées et à créer les conditions d'un dialogue, rares furent ceux comme Emmanuel Mounier qui tentèrent un rapprochement. 

A la déchristianisation des XIXème et XX siècles correspond le développement de l'idéologie socialiste-communiste. L'athéisme ne pouvait à lui seul se substituer à la religion : les hommes et les femmes ont besoin de foi pour vivre, ils ont peur et il leur faut trouver des raisons d'exister. Le christianisme est mystique et messianique, le socialisme-communisme aussi. Le socialisme-communisme a pris la place du christianisme comme religion auprès de nombreuses personnes, une grande religion laïque. Que le marxisme soit  bâti sur la science n'y change rien; le christianisme s'est construit sur la théologie, considérée encore comme digne d'enseignement par de nombreuses universités. Le christianisme est issu du judaïsme et de la philosophie grecque; le socialisme-communisme s'est développé à partir du siècle des lumières et de la révolution française. La religion chrétienne a l'Éden perdu; le socialisme-communisme trouve dans les sociétés primitives des rapports collectivistes. La religion chrétienne a un sauveur, des miracles, le Livre, des apôtres et des missionnaires, des dogmes, une Église, le jugement dernier, le paradis. L'idéologie socialiste-communiste a connu plusieurs sauveurs et beaucoup de dogmatisme : elle a ses livres, ses révolutions, ses militants et ses partis, son grand soir, ses lendemains qui chantent. L'Église a inventé le totalitarisme, l'inquisition. Certains partis communistes au pouvoir ou non n'ont pas été en reste en inventant un totalitarisme moderne, l'inquisition encore, les camps de travail.

Aujourd'hui le monde chrétien est divisé en plusieurs églises et sectes, il en est de même pour les socialistes-communistes. L'Église est défaite, les régimes soviétiques se sont effondrés. Les chrétiens veulent rejoindre le royaume de Dieu, et ils espèrent que le Sauveur viendra l'établir sur terre. De ce paradis ils attendent justice (les premiers seront les derniers, etc.) et paix. Et même s'ils subissent injustice et malheurs (la vallée de larmes, etc.) le jugement dernier les rétablira dans leur dignité.  

Les communistes sont athées, ils pensent que la mort est le néant. Ils n'attendent pas que le Christ revienne sur terre, ils veulent le communisme, c'est-à-dire que les hommes et les femmes bâtissent eux-mêmes le royaume de Dieu sur terre. Ils ne poursuivent pas une lutte contre la divinité mais contre le capitalisme. Il est vrai que la divinité peut être un rempart du capitalisme ; et pour les révolutionnaires si Dieu existait, il faudrait le renverser.

Dieu ou la révolution ? Beaucoup de chrétiens ne croient plus en dieu, mais ils croient dans les valeurs morales de l'Évangile. De même beaucoup de communistes ne croient pas, plus, dans la révolution, mais ils estiment que les idées socialistes sont justes et permettent le progrès social.  

Les chrétiens reprochent aux communistes l'athéisme, le matérialisme. Pour les communistes la formule de l'opium du peuple leur convient bien pour les chrétiens. Mais quelle est l'opposition réelle aujourd'hui entre les communistes et les chrétiens ? Les chrétiens ne peuvent accepter la dictature d'un Parti-État, le totalitarisme. Ils peuvent considérer que les militants communistes sont des gens biens, mais ils ont vus des criminels à la tête des régimes soviétiques. Pour les communistes ce n'est pas tant la religion chrétienne et les chrétiens qui posent problème que l'Église : politiquement l'Église s'est toujours opposée à l'esprit de la révolution. Pour eux le christianisme authentique ne peut s'emparer de la direction du monde : la puissance appartient aux faux chrétiens. La majorité des communistes ne veut plus aujourd'hui subir et être au service de la dictature d'un Parti-État, pas plus que les chrétiens. De leur côté, la majorité des chrétiens n’acceptent plus le pouvoir spirituel de l’Église.  

Fondamentalement les chrétiens s'opposent aux communistes sur la question de la lutte des classes, et surtout sur la violence. Les chrétiens sont idéalistes et volontaristes. Les inégalités sociales doivent se résoudre volontairement, par l'engagement et le renoncement. Le mouvement ouvrier a été dès sa naissance réprimé, c'est pour cette raison d'ailleurs qu'il a choisi le drapeau rouge comme emblème. Les régimes soviétiques ont été extrêmement violents; il y des raisons à cela mais cela ne constitue pas une justification aux yeux des chrétiens. Aujourd'hui encore il y a une certaine violence dans le mouvement communiste comme dans le reste de la société. Cependant pour certains chrétiens la violence est légitime pour se défendre de l’agression.

 On rencontre aujourd'hui quelque communistes-chrétiens, surtout en Amérique latine, mais il s'agit d'une minorité. C’est une minorité aussi parmi les chrétiens qui s’engage politiquement sur des projets de transformation sociale.

Les réflexions en vrac de ce texte se situent en dehors de la ligne marxiste.
Sans doute la plupart des chrétiens comme les communistes sont des gens de bonne volonté, ils veulent faire le bien. Peut-être se retrouveront-ils un jour pour construire un monde meilleur.
 

Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006