Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

Communiste et chrétien  par Bruno Cadez  

(Journaliste à Liberté hebdo, journal communiste du Nord de la France) 

Aujourd'hui comme hier, la rencontre entre communistes et chrétiens, entre le communisme et le christianisme, sont possible, je dirais même nécessaire au moment où les interrogations sur le sens de la vie et de la marche du monde n'ont jamais été aussi vives. 

L'Histoire, des clichés tenaces, font que ce que je vais dire ne va pas forcément de soi. Il se trouve pourtant des hommes et des femmes qui ont conjugué leur foi et leur engagement politique, jusqu'à adhérer et à militer dans une organisation communiste. C'est mon cas. De nombreuses années, j'ai cru pourtant que l'une était exclusive de l'autre. Catholique, très pratiquant jusque tard dans l'adolescence, j'ai ensuite violemment rejeté la religion, en même temps que je me suis mis à fréquenter la mouvance d'extrême gauche, libertaire, puis communiste. Je suis aujourd'hui membre du Parti communiste français (PCF). J'ai toutefois, au cours de mon expérience militante, même si je me suis revendiqué un temps athée, refusé de tomber dans le dogmatisme anti-religieux ("certains ont fait de l'athéisme leur religion" me dit parfois en souriant un ami communiste).  

Ce n'est pas très connu, mais Marx, comme Lénine, ont souvent critiqué, et parfois vivement, les "éradicateurs" de religieux. Marx était athée, mais il s'en prenait surtout à l'utilisation de la religion par les classes dominantes pour asservir le peuple - c'est en cela qu'il dénoncera "l'opium du peuple". Il ne s'opposait pas à la religion en soi. Il y voyait même un "cœur qui bat dans un monde sans cœur". Autrement, dit dans une lecture marxiste, la religion peut être utile dans le combat libérateur. D'ailleurs, j'ai la conviction profonde que mon engagement communiste s'est appuyé sur ce j'ai pu retenir de ma pratique chrétienne de l'enfance, ce Jésus qui me disait que "les derniers seront les premiers", "heureux les humbles", "aimez-vous les uns les autres"Y 

Pourquoi le communisme ? Peut-être que la foi, justement, peut expliquer pourquoi j'ai ressenti le besoin de m'inscrire dans ce courant à la fois radical et populaire de transformation sociale. Sur ce chemin, j'ai aussi rencontré la pensée de Marx, qui m'a permis de découvrir que le "possible" pouvait être à portée de main, ici et maintenant, que le communisme n'était pas ce paradis à espérer dans 1 000 ans, mais bien ce "mouvement qui abolit l'état de choses existant" (Marx), cette capacité à mettre à nu les contradictions du capitalisme, à s'appuyer sur elles pour encourager le développement humain, plutôt que le capital. Aujourd'hui encore, plus que jamais, face à cette logique qui creuse les inégalités mondiales, encourage les valeurs boursières en même temps qu'elle plonge une grande partie de l'humanité dans la faim et le sous-développement, il n'y a jamais eu autant besoin de partage, de mise "en commun", de communisme. Voilà ce que signifie être communiste, aujourd'hui, selon moi.  

Partout, en permanence, poser la question des "fins" (que produit-on ? Pourquoi ? pourquoi?  le pouvoir, la politique pour quoi faire, au service de qui?), c'est-à-dire remettre les besoins humains essentiels au cœur du système, et remettre l'argent à sa place, c'est à dire au rang de moyen. Oui, communiste pour contribuer à donner du sens à ce monde qui se perd dans les méandres de la Finance toute puissante, en ne niant pas ce que ce mot porte comme lourdeurs historiques et sanglantes, mais justement en se cachant pas. Communiste, aussi pour ne pas oublier que l'appel à changer le monde peut avorter dans des tragédies, et qu'il faut donc s'emparer de l'héritage dans son ensemble. 

Je ne nie pas que l'entreprise soit complexe. Qui plus est, en France, le PCF peine, je crois, à pousser plus avant ses efforts de renouvellement pratiques et théoriques, à articuler ses positions institutionnelles avec le besoin de donner au mouvement social de réels pouvoirs, à faire vivre l'idée avant la structure, le communisme avant l'appareil. Mais des choses bougent et je crois que l'ouverture qui avait été prônée par G. Marchais (incarnation lui aussi de multiples complexités et contradictions), dans son appel aux chrétiens lancé à Lyon en 1976, me semble être acquise. Ce n'est pas qu'une question de tolérance, mais une question stratégique essentielle. Si être communiste, c'est agir pour la mise en commun face à l'égoïsme, pour la démocratie directe face à l'autoritarisme patronal et étatique, cela implique de susciter en permanence le rassemblement susceptible de fertiliser le dépassement du capitalisme. A propos du communisme et du renouvellement théorique de celui-ci, un livre qui constitue pour moi une référence utile : "Commencer par les fins, la nouvelle question communiste", par Lucien Sève, philosophe, membre du PCF et considéré comme "refondateur". 

Mais bien plus, je pense que foi et militantisme peuvent se nourrir et permettre une rencontre fertile. Pour tout dire, j'ai repris contact avec le milieu religieux depuis peu, à un moment de mon parcours où les difficultés de la vie, y compris dans mon engagement, me laissaient à craindre que le désespoir ne commence à prendre le pas sur l'espoir. Je retourne petit à petit au message chrétien, en raison de ce que je disais plus haut. Au fond de moi, la voix de Jésus ne s'est jamais tout à fait éteinte. Elle est synonyme d'espoir, de confiance surtout (c'est Eugen Drewermann qui évoque beaucoup la confiance. "Qui croit en moi, vivra". C'est profondément vrai. J'ai aussi découvert que je n'étais pas seul. Que certains chrétiens sont également engagés au parti communiste.  

Une recherche sur le Web, m'a amené à m'intéresser aux unitariens, dont j'apprécie l'ouverture d'esprit, la tolérance, la richesse de leurs travaux. Pour le moment, je continue de fréquenter l'Église catholique, la paroisse de mon quartier. J'y vais pour y entendre la parole de Dieu, méditer, prier. J'ai redécouvert la prière, qui me permet de ne plus m'accrocher à mes angoisses, mais à m'en remettre à ce que j'appelle Dieu, c'est-à-dire cette force créatrice, d'amour, qui m'ouvre ses possibles dans lesquels il me faut s'insérer. La dimension spirituelle offre, je crois, également un potentiel libérateur. 

Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006