Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

LA CONFÉRENCE DE MONTRÉAL SUR LE CLIMAT BROUILLE LES CARTES : UN POINT DE VUE SUR L'ACTUALITÉ, par Léo Poncelet.

Des milliers de délégués de 188 pays et de l'Union européenne se sont réunis à Montréal, au Palais des Congrès, du 28 novembre au 9 décembre 2005, pour la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques. Leur but : débattre si on doit négocier de nouveaux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre suite à la première phase du protocole de Kyoto, se terminant en 2012.

Le défi est grand. L'Amérique est le plus gros pollueur au monde. Avec environ 5% de la population mondiale, elle est responsable du quart des émissions de dioxyde de carbone (CO2, un gaz à effet de serre). Le président américain, George W. Bush, qui a refusé de ratifier le protocole de Kyoto, est en réalité encadré par Exxon Mobil et d'autres magnats du pétrole, qui exercent leur empire sur lui. En dépit de son engagement sous le protocole de Kyoto, qui exige une réduction de 6%, les émissions de gaz à effet de serre au Canada ont augmenté de 24% depuis 1990. La plupart des autres pays signataires sont également jusqu'à présent bien en-dessous des objectifs de réduction qu'ils s'étaient fixés.

Pour manifester leur soutien à la lutte contre le réchauffement du climat, 40 000 personnes se sont ralliées samedi, le 3 décembre, dans les rues de Montréal lors d'une vague de froid avant-coureur de notre hiver québécois. J'y suis allé. Il y avait un monde bigarré : gens âgés et jeunes, hommes et femmes, couples seuls et avec enfants, et des groupes de différentes familles politiques portant des banderoles. J'ai marché en compagnie d'unitariens de l'église de Montréal. Les unitariens d'Ottawa étaient aussi représentés par des marcheurs de leur église. Le cortège a défilé dans une ambiance de fête. Certains battaient du tambour; d'autres étaient habillés en costumes, quelques uns en habit d'ours polaires!

Aux nouvelles du 10 décembre à la télévision, on vit Stéphane Dion, le président de la Conférence de Montréal sur le climat, frapper la table avec un marteau vlan!, puis déclarer solennellement que les débats avaient atteint leurs objectifs. Au moment où il finit par lancer " il y aura un second Kyoto ", les délégués dans son entourage se mirent à jubiler, puis à s'embrasser. Mais en dépit de tout, le président américain, George W. Bush, demeure toujours résolu à ne pas ratifier le protocole de Kyoto, bien qu'il soit maintenant prêt à s'asseoir pour d'autres pourparlers.

Par cette vaste mise en scène, le gratin du monde environnemental, qui a passé une douzaine de jours claustré dans le Palais des Congrès à Montréal, nous demande qu'on le croie sur parole. Mais au bout du compte, si cela n'était que de la rhétorique? A toute fin utile, les débats contradictoires, réservés aux délégués, il me semble, ont su brouiller les cartes pour le monde ordinaire.

Essayons de démystifier les enjeux

On peut dire, sans exagération, que c'est le pétrole qui fait marcher l'économie-monde actuelle; des machines qui brûlent du combustible fossile servent comme principaux moyens de production; le pétrole fournit la plus grande partie du carburant aux transporteurs routiers, maritimes et aériens, aussi aux machines agricoles, et il sert en plus de matière première aux produits chimiques et plastiques. Pour se développer, notre système-monde actuel requiert une provision sans cesse accrue en combustible fossile. Or les gisements de l'or noir sont limités par la nature, ce qui mettra fin, tôt ou tard, au système-monde actuel. Seul le moment de sa mort est incertain.

Sans pétrole l'économie actuelle se grippe : ce qui aura lieu même si les grandes lignes directrices du protocole de Kyoto et de l'après Kyoto étaient respectées à la lettre. Cela ne fera que retarder le moment fatal et prolonger le temps d'une décroissance économique à l'échelle mondiale. Toutefois, on pourrait éviter cette mort en produisant une énergie de substitution, solaire, éolienne, géothermique, hydroélectrique. Produire une telle énergie est probablement réalisable, mais certes en trop peu de quantité sur le court terme pour faire une différence. Et d'ailleurs, cela demanderait un bouleversement des mentalités pour vaincre l'inertie du système actuel pour le transformer radicalement, ce qu'on n'est pas prêt à faire.

Paradoxalement, l'environnement est un problème en second plan à la Conférence de Montréal sur le climat. On cherche des solutions au réchauffement du climat en faisant semblant que l'épuisement de l'or noir est impossible dans le cadre du système-monde actuel; on prétend pouvoir maintenir une croissance économique illimitée pour le profit dans le cadre du protocole de Kyoto, on s’évertue à imaginer des moyens pour maintenir notre mode de vie actuel, tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. La lutte contre le réchauffement du climat est contradictoire, et sans solution, dans les paramètres de cette Conférence de Montréal.  On pressent que l’appel à la course contre la montre va tourner en rond, ce qui explique le sentiment général d'énervement et d'appréhension.

La Conférence de Montréal a bien attribué la cause du réchauffement du climat aux activités humaines, mais sans préciser, sous quels systèmes-monde(1). À l'évidence, les activités des chasseurs-cueilleurs dans les sociétés préhistoriques n'y sont pour rien, ni les activités des hommes à l’époque des anciens empires-monde, ni même les activités de nos contemporains qui vivent à la périphérie du système-monde capitaliste actuel. En fait, les plus gros pollueurs sont situés dans les pays industrialisés du centre, et comprennent les 20% des personnes les plus riches parmi les six milliards et plus d'humains sur la planète terre.

Chose certaine, c'est notre système-monde capitaliste, qui fonctionne au pétrole depuis plus d'un siècle, qui est la principale cause du réchauffement climatique. Vieux d'environ cinq siècles, il est le seul système-monde historique basé sur l'idée de la croissance économique illimitée pour le profit. Il réduit la nature et la force de travail de l'humain à de la marchandise, à des choses mesurables en unité monétaire. Ce système n'a aucun respect pour la toile de la vie dont nous faisons partie. C'est contraire à sa logique de se soucier de l'environnement. Son comportement, qui fait fi de " l'équilibre sacré "(2), est nécessairement autodestructeur à long terme. Il n'est rien d'étonnant de le voir aujourd'hui se trouver entre l'enclume et le marteau.

Il faut apprendre à voir les choses autrement

Il faut reconnaître d'abord que le système-monde capitaliste actuel n'est pas plus éternel que le communisme stalinien. La chute de l'empire soviétique a pris tout le monde par surprise, parce que notre manière de penser était déconnectée de la réalité, structurée par les anxiétés de la guerre froide. Ensuite, il faut surtout reconnaître que nous avons tous en Occident, à des degrés divers, développé une foi dans la science et la technologie modernes pour résoudre la plupart de nos problèmes, notamment la question du réchauffement global.

Dans la Genèse , il est dit que lorsque Dieu eût créé l'univers et la terre avec tous les plantes et les animaux, il dit : " Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre " (1,26).

Nous nous comportons comme si nous étions au-dessus de la nature à cause de notre vision anthropocentrique du monde qui prend ses racines dans notre tradition judéo-chrétienne. Et cette domination de la terre par l'homme a progressé au cours de l'histoire, jusqu'à outrance en Occident, surtout plus récemment lors de la " grande transformation " dont parle Karl Polanyi(3), un penseur hongrois, pionnier de l'école substantiviste de l'anthropologie économique américaine. Au 18e siècle, contrairement à toutes les sociétés antérieures, et suite à l'industrialisation, celui-ci montre que  l'économie n'est plus enchâssée dans la société, ni même dans les éco-systèmes. Pour la première fois dans l'histoire, l'argent devient une fin en soi; le marché est roi.

Dans «  La Richesse des Nations », publié en 1776, Adam Smith, le père de l'économie politique classique, fondait l'économie de marché sur l'idée de l' " homo oeconomicus ", notion à laquelle il donne un caractère universel et absolu. Il pensait que l'homme était doté d'une raison fondée sur le calcul de l'intérêt (4). Libéré de la tradition et de l'autorité, Adam Smith pensait que le marché auto-organiserait la société pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour lui, le marché autorégulateur est la clef de voûte de l'économie.

Polanyi, quant à lui, met en doute les bienfaits du marché autorégulateur d'Adam Smith. Il montre que c'est une abstraction en désaccord avec le monde réel. D'abord  l' "homo oeconomicus" n'a pas un caractère universel, car la raison fondée sur le calcul de l'intérêt ne s'avère pas être le fondement de toutes les économies dans les sociétés historiques. Ensuite, l'économie de marché  n'a jamais fonctionné à l'état pur dans nos sociétés modernes, telle que décrite dans les manuels d'économie libérale. Laissé à lui-même le marché créerait d'un côté la misère sociale et la pauvreté, et de l'autre côté l'aisance, l'opulence, et la richesse honteuse. En fait,  la main invisible, ce " dieu caché et bénévole " d'Adam Smith (5) détruirait le tissu social, mènerait à la lutte des classes. Selon l'avis de Polanyi, si, en Angleterre, le capitalisme a pu éviter le chaos, c'est grâce à l'ingérence du gouvernement pour corriger les abus de la libre entreprise.

Polanyi pense qu'il faut un mariage du socialisme et du capitalisme pour bâtir une société saine. Au fond, il a posé les bases pour une troisième voie entre le communisme et le capitalisme, où il y aurait une société dont les activités de production et de distribution seraient destinées à la satisfaction des besoins quotidiens de tous les hommes, et non à servir l'argent et le profit. Polanyi souscrit à une approche substantiviste. Pour lui, le capitalisme et le communisme peuvent tous les deux évolués ensemble pour donner une économie ayant une face humaine. Il refuse les thèses de l'école formaliste, fondées sur l'institutionnalisation de la rationalité économique. 

Dans  la conjoncture actuelle, vouloir sauver le système-monde capitaliste est contre-productif; ce qui est inquiétant et demande une réponse imminente sont les conséquences de ce capitalisme historique(6) sur nous et notre environnement. Le genre humain sur cette terre survivra-t-il ses séquelles: le ravage des guerres, le pillage des ressources naturelles, la pollution de l'atmosphère et des eaux, sans parler les effets du réchauffement global?

Vu la vision anthropocentrique, typique de l'Occident, les chances sont minces de voir ici émerger un système-monde alternatif et viable. Mais on peut espérer, avec ou sans notre aide, que les conditions nécessaires se réaliseront dans le monde sous-développé, rendant tôt ou tard possible l'émergence, dans la périphérie, d'un autre système-monde au contour encore inconnu. On y voit d'ailleurs déjà la montée d'une classe d'opprimés conscientisés, qui militent de plus en plus pour se prendre en main. Comme Frances Moore-Lappe (7) l'a démontré, les pauvres au Kenya et au Brésil ont développé des mouvements de base qui leur ont permis de gagner la guerre contre la misère. À notre insu, une autre façon de voir les choses est lentement en train d'émerger dans le monde sous-développé, qui aura, certes, un jour, des répercutions importantes à l'échelle mondiale.

Conclusion

Je pense que la Conférence de Montréal sur le climat n'a pas su poser les véritables questions concernant la survie des générations futures de l'espèce humaine sur notre planète terre. Elle a trop porté son attention sur les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère en prédisant un scénario catastrophique si on ne se hâte pas à réagir. Je crains que ce terrorisme écologique nous détourne de poser, dans une perspective plus globale et d'une manière rationnelle, les véritables problèmes auxquels nous faisons face dans cette période de fin du temps du système-monde capitaliste et de sa transition vers un nouvel ordre. Dans l'état actuel du monde, il faudrait une autre manière de voir pour comprendre les vrais problèmes et y apporter des solutions concrètes pour le bienfait général de l'humanité.

Je pense que notre septième principe unitarien prépare le terrain pour cette autre manière de voir nécessaire à l'émergence d'un futur système-monde alternatif et viable, dont nous avons parlé dans cet article. Il nous encourage à adopter un point de vue plus cosmocentrique,  plus respectueux de " l'équilibre sacré ", plus inclusif; à délaisser la vision anthropocentrique de l'Occident  où l'homme est "de trop" dans la nature suivant l’expression de Jean-Paul Sartre, philosophe existentialiste français. Dans l'approche cosmocentrique en accord avec l'état actuel de la science, nous sommes "des poussières d'étoiles". La terre a une histoire géologique, elle-même faisant partie d'un cosmos émergent. Nous ne sommes pas seulement de cette terre, mais faisons aussi partie de la toile de la vie comme tous les autres animaux et les plantes. La différence entre nous et les autres créatures vivantes est l'émergence dans notre corps d'un cerveau complexe capable d'une pensée réflexive, de comprendre non seulement notre place dans la toile de la vie, mais aussi de savoir qu'on comprend les merveilles de ce monde, mais aussi nos méfaits.

Si on veut bien y réfléchir, cette attitude unitarienne envers la nature, respectueuse de l'environnement dont évoque le septième principe présuppose lui-même  dans un certain sens à la fois le Principe Responsabilité de Hans Jonas(8) et le Principe Espérance d'Ernst Bloch(9). Selon Michel Löwy(10), contrairement à la critique de Jonas à l'encontre de Bloch, le Principe Responsabilité de Jonas  définit "dans le sens d'une préservation de l'environnement pour les générations futures" répond au Principe Espérance d'Ernst Bloch, lequel est tourné vers l'horizon de l'avenir. Ce dernier relève de la catégorie du " non-encore être ", du " Novum " et non de la catégorie du devoir-être  que nous trouvons chez Mannheim (11), l'auteur de ldéologie et utopie.

Cette conscience anticipante et responsable, fondée notamment sur le Principe Responsabilité et le Principe de l'Espérance,  est incompatible avec "le conservatisme frileux" de la Conférence de Nations unies à Montréal sur les changements climatiques. Au bout du compte, celle-ci n'a pas " poser la question des fins", dont parle Bruno Cadez (12), afin de remettre les besoins humains essentiels au cœur du système-monde, et l'argent au rang de moyen. Par son choix de demi-mesures dans le cadre de l'économie-monde actuel, la Conférence de Montréal sur le climat a montré son impuissance face aux pouvoirs des grandes pétrolières, face à Promothée déchaîné. Proposer des solutions au problème du réchauffement du climat dans le cadre du protocole de Kyoto, "sans un projet utopique de transformation sociale, qui soumette la production à des critères extra-économiques, démocratiquement choisis par la société "(13), c'est brouiller les cartes: c'est rejeter la perception du futur, comme possible-pour-soi qui nous interpelle, dans la catégorie de l'irréalisme, de l'impossible; c'est enfermer la pensée dans le cadre binaire de l'idéologie et de l'utopie; bref c'est adhérer à la raison technocratique, qui nie la vie comme processus interdépendant et mouvement perpétuel.


Notes et Références

(1) Wallerstein, Immanuel, Comprendre le monde : Introduction à l'analyse des systèmes-monde, La découverte : Paris, 2004.

(2) Suzuki, David, L'équilibre Sacré. Redécouvrir sa place dans la nature. Fides :Montréal, 2001

(3) Polanyi, Karl, The Great Transformation : the political and economic origins of our time. Beacon Press : Boston , 1957

(4) Braudel, Fernand, La dynamique du capitalisme, Arthand, Paris. 1985, p.48

(5) Smith croyait que "Man's self-interest is God' providence, and held that if government abstained from interfering with free competition, industrial problems would work themselves out and the practical maximum of efficiency would be reached." voir Introductory Note, p.4. Adam Smith,  An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, edited by C.J. Bullock Ph.D., Harvard Classics, Collier : New York, 1909.

(6) Immanuel Wallerstein, Le capitalisme historique. Paris la découverte, 1985. (nouvelle édition 2002, avec postface : " la mondialisation n'est pas nouvelle ".

(7) The Ecologist en ligne, 20/30/2001.

(8) Hans Jonas, Évolution et liberté, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 2004

(9) Ernst Bloch, Le principe Espérance (PE), Paris, Gallimard, 1976.

(10) Micheal Löwy, Le " principe Espérance " d'Ernest Bloch face au Principe Responsablité, article en ligne.

(11) Karl Mannheim, Ideology and Utopia: An introduction to the sociology of Knowledge, A Harvest book, New York , 1936.

(12) Bruno Cadez, Communisme et Chrétiens, Tribune libre unitarienne, vol. 2, no. 1, 2006, en ligne.

(13) Micheal Löwy, idem

 Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006