Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005

 

LETTRE À LA RÉDACTION

LORS DE NOS CULTES, LE PARTAGE EN PAROLES ET EN GESTES, par Jean-Claude Barbier

(Fondateur et animateur du réseau francophone “ Correspondance unitarienne ”, secrétaire général de l’Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU).

Alors que les Églises confessionnelles présentent à leur entrée un credo, un catéchuménat, un baptistère et autres signes distinctifs de leur identité, les communautés unitariennes, quant à elles, font valoir leur acception de la diversité des croyances, quitte à larguer les amarres du christianisme dont elles sont issues. Ce sont, nous dit Raymond Drennan (Tribune Libre n°1), des espaces de libre expression, d’écoute réciproque et fraternelle, de compréhension des itinéraires spirituels des uns et des autres, d’acception mutuelle, de courtoisie, de révérence et de collision à l’amiable, d’empathie - pour reprendre l’expression des sociologues -, de décentralisation de l’Ego et des ethnocentrismes, de détribalisation des particularismes culturels, de déconstruction de nos dogmes et idéologies, de nos a priori, de non directivisme au sens où l’entend le psychosociologue américain Carls Rogers.

Raymond Drennan précise en plus, avec raison, que, dès lors, nos congrégations n’ont plus prétention à élaborer non seulement des théologies, mais aussi des programmes politiques - lesquels sont d’ailleurs de la responsabilité des partis politiques et non des Églises. En d’autres termes c’est la fin de l’Église dogmatique, du cléricalisme (y compris progressiste) et de l’ingérence des Églises dans les affaires de la société civile. C’est au niveau des personnes, de leurs propres engagements, et non plus de celui des congrégations que les options de société doivent se faire, sans vouloir que les autres coreligionnaires suivent nécessairement la direction choisie.

Ce faisant, l’éthique unitarienne rejoint tout à fait celle de la citoyenneté et de la démocratie. Si la Majorité a la charge de la gestion de la cité, elle n’en a pas moins le devoir de tenir compte des critiques que l’Opposition émet. La “ bonne gouvernance ” consiste d’ailleurs à négocier les décisions publiques avec tous les acteurs concernés et non plus à imposer des décisions conçues en haut lieu, d’une façon partisane et en fonction d’intérêts particuliers, puis imposées sur le terrain. Oui, les unitariens sont en concordance avec leur temps !

Le culte apparaît comme un moment fort, privilégié, de ces échanges fraternels où les différences des uns et des autres sont non seulement respectés mais valorisés. Paul disait déjà cela dans ses épîtres en sollicitant nos divers charismes (qu’il disait reçus du souffle de Dieu) et en disant que les identités juives, grecques, de genre et autres étaient désormais dépassées dans le Christ, qui nous réunit tous. Pour nous unitariens, il s’agit d’un culte sans credo et sans amen, où chacun parle à la première personne, n’engageant que lui même. La communauté reçoit les expressions individuelles mais n’est pas obligée d’approuver, ni de contredire. Il n’y a plus de profession de foi communautaire, de textes liturgiques, de prières collectives. Si l’un d’entre nous veut prier son dieu, il le fait en son propre nom, comme les matelots le faisaient sur le navire qui conduisait le prophète Jonas à son destin. Ce partage des paroles (et non plus de la seule “ parole de Dieu ”) suppose qu’il y ait eu au préalable un partage de vie, un échange des idées, des débats contradictoires mais non conflictuels et non agressifs. Le culte vient confirmer une qualité des relations humaines au sein d’une communauté.

Cela implique que les participants se situent dans la culture historique du libéralisme théologique dont les soufis, les chrétiens unitariens, les quakers, les baha’is, puis les protestants libéraux, entre autres, ont été porteurs. Je ne peux pas en effet m’exprimer devant quelqu’un qui, au nom de sa religion ou de son idéologie, me dénie toute identité ou valeur. Je peux échanger avec un chrétien trinitaire qui acceptent que sa théologie n’est qu’une parmi d’autres, mais non avec un chrétien qui - oubliant Jésus - définit le christianisme à partir des conciles de Nicée et de Chalcédoine (comme le fait actuellement le Conseil oecuménique des Églises). Je peux échanger avec des unitariens de toute sensibilité, mais non avec des unitariens sectaires qui auraient décidé que les chrétiens unitariens sont relégués à la préhistoire. En cela, il n’y a pas forcément une rupture avec le passé, mais assurément un dépassement ; une sortie non pas des religions mais de la façon, confessionnelle, dont elles ont été vécues jusqu’à présent par la plupart des dévots.

Le partage de nos paroles, de nos itinéraires spirituels, nos hymnes à la vie, notre joie d’être ensemble ne font pas forcément un culte ! Pour les humanistes, les agnostiques, les athées qui sont dans nos assemblées, il n’est pas question en effet de s’adresser à une quelconque entité surnaturelle. Pour les croyants, et eux seuls, il y aura donc culte. Nos assemblées ne risquent-elles pas d’être ainsi à deux vitesses, ou du moins tiraillées ?

Certaines assemblées unitariennes proposent des palliatifs comme par exemple la communion des fleurs pour remplacer la communion chrétienne, ou encore on évoque Dieu avec des euphémismes … Ce faisant on arrive très vite à des généralités qui se voudraient universelles mais qui ne sont plus que du consensualisme béat, des propos fadasses qui se veulent encore communautaires mais qui ne sont plus que de la langue de bois. Parfois, sinon souvent, on s’ennuie ferme dans certaines assemblées générales, où en lisant leur compte-rendu !

C’est là que la gestuelle vient au secours de nos paroles. Ce que nos paroles ne savent pas dire, le rituel peut le faire, à commencer par des objets chargés de symbole comme l’est notre calice et la bougie qui y donne sa lumière, une nappe sur la table de la convivialité prête aux agapes, un livre déposé dessus (que ce soit une bible où un autre livre de sagesse), ou encore un cercle de pierres par terre en souvenir de nos civilisations antiques ou une plante et des fleurs nous invitant à aimer la nature, etc. A chaque communauté de trouver le langage qui lui convienne, d’y mettre de l’imagination et des nouveautés, et à chacun d’y accorder une attention purement profane et laïque, ou encore spirituelle, ou encore religieuse.

En ce sens, les croyants peuvent inviter les non-croyants à partager leurs propres fêtes : les néo-païens le jour du solstice d’hiver autour d’un sapin, les chrétiens les jours de Noël ou de Pâques, les baha’is pour commémorer l’anniversaire de la mort de Bab et de Baha’ullah, etc. Aux Etats-Unis, des communautés unitariennes-universalistes pratiquent ainsi, en leur sein, de telles cérémonies ouvertes à tous (voir notre article “ Les unitariens-universalistes américains partagent leur lieux de culte ”, dans Correspondance unitarienne, n° 40, février 2005, http://prolib.net/unit/correspondance.unitarienne.htm).

En ce qui concerne la communion chrétienne partagée sans discrimination de croyance, cela signifie bien entendu que celui qui préside la cérémonie (et non plus un clerc “ célébrant ” puisque c’est l’affaire d’une communauté toute entière) n’impose pas une théologie particulière, à commencer par la nôtre. Elle est, d’abord, un repas partagé, celui que Jésus prit avec ses disciples dans le cadre de la pâque juive, la veille de sa mort. Mais n’est-ce pas comme cela que Jésus a vécu sa propre religion ? Au jeune homme qui demandait ce qu’il fallait faire pour être sauvé, Jésus ne lui a pas demandé ses croyances mais d’aller vendre ses biens aux pauvres, puis de le suivre. Ou encore cette scène relatée par Luc (9 : 49-50) où les disciples sont en train de dénoncer un imitateur : "Maître, nous avons vu quelqu'un expulser les démons en ton nom. Et nous le lui avons interdit, car il ne marche pas avec nous." Mais Jésus dit : "N'interdisez personne".

Ce partage du pain et du vin, auquel un chrétien - et pas seulement unitarien - peut vous convier, est en quelque sorte “ sorti ” de religion, puisqu’il se fait au nom de Jésus (et non plus au nom d’un dieu qui aurait sacrifié son Fils pour une soi-disant rédemption). Il n’est donc plus tout à fait l’Eucharistie catholique, ni la Cène protestante, ni un quelconque sacrement, ni même une nourriture sacrée, mais un simple geste, à la fois particulier par sa culture et son histoire et pouvant être partagé universellement. Depuis l’année dernière, de tels partages ont eu lieu en France entre chrétiens libres : des chrétiens unitariens, des protestants libéraux et des catholiques réformateurs (voir le n°1 des Cahiers Michel Servet, octobre 2004, publié par l’AFCU et diffusé par le réseau francophone “ Correspondance unitarienne ”, voir aussi le manifeste de ces mêmes chrétiens libres paru dans la revue Golias, n° 99,janvier 2005).

L’unitarisme contemporain a effectivement un rôle pionnier à jouer dans cette sortie des religions, comme nous y invite Raymond Drennan. Il y a bien sûr des amarres à larguer ! Mais aussi des cordages à renforcer, des filets à ravauder, des trous dans le bois à calfeutrer, un travail de marin en quelque sorte qui sait affronter la haute mer, mais à partir de la terre ferme ! Sachons embarquer dans l’arche de Noé, version unitarienne contemporaine, avec les biscuits et autres provisions que sont les patrimoines des grandes sagesses de l’humanité, dont le christianisme fait indiscutablement partie …

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005