Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005

L’Extrême-Orient et le Monde: les prochaines décennies" par Immanuel Wallerstein.

(Commentaire no. 157, paru en anglais le 15 mars 2005 sur le site du Fernand Braudel Center, Binghamton University : http://fbc.binghamton.edu/commentr.htm Immanuel Wallerstein est un sociologue américain et directeur de ce centre. Il est bien connu pour ses travaux sur le système-monde moderne).
 

Remontant jusqu’aux années 1960, peu d'analystes occidentaux auraient cru que le Japon ou la Chine, et, bien sûr encore bien moins la Corée, deviendraient des acteurs décisifs dans l'économie-monde. Aujourd'hui, plus personne n’en doute. Dans les années 1980, la presse occidentale diffusait un torrent d'articles quasi-hystériques sur la domination imminente du Japon. Ce thème s'éteignit dans les années 1990, succédé après l'année 2000 par un autre flot d'articles tout aussi hystériques sur la domination imminente de la Chine. Où trouver la réalité?

Il ne fait aucun doute que l’Extrême-Orient tout entier a fait d’énorme progrès comme centres d’accumulation du capital, de technologies de pointe et de croissance industrielle. En outre, toutes les courbes montent en flèche. L'important, bien sûr, ne sont pas les chiffres absolus mais les chiffres relatifs à ceux des autres principaux centres d’accumulation du capital - surtout ceux des États-Unis et l'Europe de l'Ouest. En gros, on peut dire qu’au moins depuis les années 1970 la puissance économique des États-Unis est en déclin par rapport à la fois à l'Europe de l'Ouest et à l’Extrême-Orient, et que, pour l'instant, ces deux régions sont elles-mêmes demeurées égales.

Je fais ici allusion aux forces dans tous les domaines - production, commerce et finance. L'ultime grand bastion des États-Unis, c'est le dollar comme monnaie de réserve. Mais ce bastion est mis en péril par la baisse continuelle du dollar, due aux gigantesques déficits fiscaux des États-Unis, à la fois de la dette nationale et des comptes courants, déficits grossissant sans cesse et à une vitesse vertigineuse. Comme tout le monde le sait, l’unique façon pour les États-Unis de contrecarrer ces déficits « jumeaux », c'est d'emprunter de l'argent. Et les principaux prêteurs sont la Chine et le Japon, et notamment jusqu’à un certain point la Corée du Sud. La grande question débattue dans la presse mondiale est de savoir si l'Extrême-Orient continuera ou non d'acheter les billets de la trésorerie des États-Unis au taux courant des dernières années. Ces trois pays ont fait savoir durant les six derniers mois qu'ils envisageraient la diversification de leurs avoirs en d'autres devises étrangères. L'argument veut, sans toutefois faire l'unanimité, que, si l'Extrême-Orient réalisait ce dessein, le cours du dollar culbuterait encore plus bas, peut-être à pic, et que cela, du même coup, provoquerait probablement une grave dépression aux États-Unis avec des réverbérations dans d'autres parties du monde.

À mon avis, l'administration Bush n'a ni l'intention, ni la capacité politique de résorber les grands déficits « jumeaux ». Dans un avenir rapproché, les pays de l'Extrême-Orient auront à choisir entre deux dangers. D'une part, s'ils compriment leurs investissements en avoirs en dollars, la capacité d'achat de leurs biens par les États-Unis sera affaiblie, entraînant une baisse des emplois et des profits. D'autre part, s'ils continuent à investir dans un dollar en baisse, ils perdront avec le temps de la richesse nationale. Le premier danger est une menace à court terme. Le second danger est une menace à moyen terme. À mesure que les déficits des États-Unis s'amplifieront, ce dernier sans doute prendra de plus en plus l'avant-scène. D'ailleurs, cela se dessine déjà. Je pense qu'il soit tout à fait concevable que l’Extrême-Orient adopte la voie de la diversification et que le dollar perde son usage mondial de monnaie de réserve. Dans cette grande turbulence, je crois aussi que les États-Unis ont beaucoup plus à perdre - économiquement et politiquement - que l'Extrême-Orient, et que cet atout par conséquent servira d'aiguillon à l'Extrême-Orient pour s’engager dans cette direction maintenant plutôt que dans l’avenir.

Que va-t-il donc arriver? Notre système-monde déjà fort chaotique, le deviendra davantage. Un de nos soucis est le retentissement de ce chaos sur le pouvoir militaire et les conflits de pouvoir. Ce qui arrivera est très difficile à prévoir. D'abord, les États-Unis pourraient emprunter l'une de deux trajectoires bien divergentes - retour à l'isolationnisme fondé sur la forteresse Amérique ou l’aventurisme avec plus d’unilatéralisme. Mais aussi l’une et l’autre - d’abord l'aventurisme et ensuite la forteresse Amérique. Un tel choix, bien sûr, est décisif pour l'Extrême-Orient. Il influencera sur-le-champ les développements de la péninsule coréenne, et exacerbera les tensions entre le gouvernement chinois et Taïwan. Il soulèvera pour le Japon l'urgence de débattre l'opportunité de s'embarquer dans un vaste programme de réarmement. À la fois en Corée du Sud et au Japon, le débat s'engagera sur l'opportunité d'aller de l'avant avec l'expansion de l'arsenal nucléaire.

L'Extrême-Orient se verra confronter à une question vitale: le choix d'un mode d'intégration pour sa région, comme le fit l'Europe durant la deuxième moitié du dernier siècle. Les écueils sont visibles. La Chine et la Corée sont deux pays divisés, chacun en quête de réunification. Et ces trois pays - Chine, Japon, et la Corée - nourrissent beaucoup d'anciennes rancunes les uns envers les autres. Ces rancunes ne sont pas insurmontables, comme l'histoire de l'Europe nous le montre, mais les griefs doivent être pris au sérieux et les torts redressés. Cela va-t-il se faire?

Le principal avantage de prendre parti pour la coopération et la réconciliation des pays de l’Extrême-Orient va de soi. La force conjuguée du pouvoir économique, politique, et, eh oui! , militariste de l'Extrême-Orient serait formidable dans le demi-siècle à venir. Dans la transition que le système-monde est en train de subir de sa présente structure historique - celle d'économie-monde capitaliste - à quelque chose d'autre, le bloc de l’Extrême-Orient serait appelé à jouer un rôle important, voire le rôle clé.

Le côté négatif est aussi évident. D'abord, un tel projet ferait front à une opposition farouche de la part des États-Unis et, dans une moindre mesure, de l'Europe de l'Ouest. Il pourrait aussi avoir à s’affronter à une opposition de la part de l'Inde. Mais, et cela compte peut-être davantage encore, il alimenterait un débat contradictoire au sujet du rôle que la Chine et le Japon auraient à jouer dans l'ordre proposé quel qu'il soit, et, en plus, au sujet de la réticence de la Corée d'être reléguée à un petit rôle sans une véritable voix au chapitre. Plus d'une expérience d'unions régionales au siècle dernier ont échoué à cause précisément d'un tel différend.

Ce qu’il faut retenir, c'est que l’objectif de la réconciliation politique et de l'intégration de l'Extrême-Orient est une question qui peut quasiment se résoudre uniquement à l'intérieur du pouvoir de l'Extrême-Orient lui-même. Le reste du monde n’y peut rien, autant pour seconder le projet que pour le contrer. La balle, pourrait-on dire, est dans les mains de l'Extrême-Orient.

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005