Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005


LES JEUX NE SONT PAS FAITS, par Ilya Prigogine

Prix Nobel de chimie, Belgique. Texte paru dans LETTRES AUX GÉNÉRATIONS FUTURES, Unesco. (http://www.unesco.org/opi2/lettres/TextFrancais/PrigogineF.html)

J'écris cette lettre en toute humilité. Mes travaux se situent dans le domaine des sciences. Ils ne me donnent pas de qualification particulière pour parler du futur de l'humanité. Les molécules obéissent à des " lois ". Les décisions humaines dépendent de la mémoire du passé et de la prévision de l'avenir. La perspective dans laquelle je vois le problème du passage de la culture de la guerre à la culture de la paix   pour utiliser l'expression de Federico Mayor   s'est quelque peu assombrie au cours des dernières années. Mais je reste optimiste. D'ailleurs, comment un homme de ma génération (je suis né en 1917) ne serait il pas optimiste ?

N'avons nous pas vécu la fin des monstres, que ce soit Hitler ou Staline ? N'avons nous pas assisté à ce miracle : la victoire des démocraties dans la seconde guerre mondiale ?

Au sortir de cette guerre, nous avons tous cru en un renouveau de l'histoire. Il y a eu des événements qui ont justifié cet optimisme. Les Nations Unies, l'UNESCO, la proclamation des droits de l'homme, la décolonisation furent des étapes marquantes. Plus généralement encore, ce fut la reconnaissance des cultures extra européennes, dès lors une régression de l'eurocentrisme et la diminution de l'inégalité supposée entre civilisés et non civilisés. Ce fut aussi la régression du clivage entre classes sociales, au moins dans les pays occidentaux.

Ces progrès se réalisaient sous la menace de la guerre froide. C'est lors de la chute du mur de Berlin que nous avons cru qu'enfin le passage de la culture de la guerre à la culture de la paix allait se réaliser. Pourtant la décennie qui suivit n'a pas pris ce chemin. Nous avons assisté à la persistance et même à l'amplification de conflits locaux (que ce soit en Afrique ou dans les Balkans). Cela pouvait encore être considéré comme résultant de survivances du passé. Mais, en plus de la menace nucléaire toujours présente, de nouvelles ombres apparurent : les progrès dans la technologie militaire permettant une guerre " pousse bouton ", semblable à un véritable jeu électronique.

Je suis l'un de ceux qui sont à l'origine de la politique scientifique de l'Union européenne. La science unit les peuples. Elle a créé un langage universel. Bien d'autres domaines exigent une solidarité internationale, que ce soit l'économie ou l'écologie. Je suis d'autant plus étonné quand je vois que, pour marquer l'unité de l'Europe, les gouvernements cherchent à mettre sur pied une armée européenne. Une armée contre qui ? Où se trouve l'ennemi ? Pourquoi cette croissance continuelle des budgets militaires tant aux États Unis qu'en Europe ? C'est aux générations futures qu'il appartient de prendre position. A notre époque et plus encore dans le futur, les situations peuvent changer à un rythme jamais rencontré dans le passé. Je prendrai un exemple tiré de la science.

Il y a une quarantaine d'années, le nombre de scientifiques s'intéressant à la physique des solides et à la science de l'information n'excédait pas quelques centaines. C'était une " fluctuation " par rapport à l'ensemble des sciences. Aujourd'hui, ces disciplines se sont révélées d'une telle importance qu'elles ont des conséquences décisives sur l'histoire de l'humanité. On a enregistré une croissance exponentielle du nombre de chercheurs travaillant dans ce secteur de la science. C'est un phénomène d'une ampleur sans précédent qui laisse loin derrière lui la croissance du bouddhisme et du christianisme.

Mon message aux générations futures voudrait donner des arguments pour lutter contre la résignation et le sentiment d'impuissance. Les sciences récentes de la complexité nient le déterminisme, elles insistent sur la créativité à tous les niveaux de la nature. Le futur n'est pas donné.

Le grand historien français Fernard Braudel a écrit : " Les événements sont de la poussière. " Est ce vrai ? Mais qu'est ce un événement ? L'analogie avec les " bifurcations " (étudiées surtout en physique du non équilibre) vient immédiatement à l'esprit. Ces bifurcations apparaissent à des points singuliers où la trajectoire suivie par un système se subdivise en " branches ". Toutes les branches sont possibles, mais une seule va être réalisée. Une bifurcation ne survient pas généralement seule, il apparaît une succession de bifurcations. Cela conduit à un aspect historique, narratif, même dans les sciences fondamentales. C'est la " fin des certitudes ", le titre de mon dernier ouvrage. Le monde est une construction, une construction à laquelle nous pouvons tous participer.

Comme l'a écrit Immanuel Wallerstein : " Il est possible   possible et non certain   de créer ou construire un monde plus humain, plus égalitaire, mieux ancré dans la rationalité matérielle." Ce sont des fluctuations à échelle microscopique qui décident du choix de la branche qui émerge du point de bifurcation et donc de l'événement qui se produira. L'appel aux sciences de la complexité ne signifie pas que nous proposons de " réduire " les sciences humaines à la physique. Notre entreprise est une entreprise non pas de réduction mais de réconciliation. Les concepts introduits au niveau des sciences de la complexité peuvent servir de métaphore bien plus utile que les appels traditionnels à la physique newtonienne.

Les sciences de la complexité conduisent donc à une métaphore que l'on peut appliquer à la société. L'événement est l'apparition d'une nouvelle structure sociale à la suite d'une bifurcation. Les fluctuations sont le résultat d'actions individuelles.

L'événement a une " microstructure ". Prenons un exemple tiré de l'histoire. La révolution russe de 1917. La fin du régime tsariste pouvait prendre des formes différentes. La branche suivie résultait de nombreux facteurs, l'imprévoyance du tsar, l'impopularité de sa femme, la faiblesse de Kerenski, la violence de Lénine. C'est cette microstructure, cette " fluctuation " qui a déterminé l'issue de la crise, et donc l'événement.

Dans cette perspective, l'histoire est une succession de bifurcations. Un exemple fascinant est le passage du paléolithique au néolithique qui s'est fait presque simultanément partout. (Le fait est surprenant surtout en regard de la longue durée du paléolithique.) Cette transition apparaît comme une bifurcation liée à l'exploitation plus systématique des ressources végétales et minérales. Plusieurs branches émergent de cette bifurcation, le néolithique chinois avec sa vision cosmique, le néolithique égyptien avec sa confiance en les dieux, le néolithique inquiet du monde précolombien.

Chaque bifurcation a des bénéficiaires et des victimes. Le passage au néolithique aboutit à des sociétés hiérarchisées. La division du travail mène à l'inégalité. L'esclavage s'établit et va subsister jusqu'au XIXe siècle. Le pharaon a une pyramide comme sépulture, pour le peuple c'est la fosse commune.

Le XIXe siècle, tout comme le XXe, présente une série de bifurcations. Chaque fois que l'on découvre de nouveaux matériaux, le charbon, le pétrole, l'électricité ou de nouvelles formes d'énergie utilisable, la société se transforme. Ne pourrait on pas affirmer que dans l'ensemble ces bifurcations ont conduit à une participation accrue de la population à la culture, et dès lors ont réduit les inégalités entre les classes sociales nées du néolithique ?

De manière générale, les bifurcations sont à la fois un signe d'instabilité et un signe de vitalité d'une société. Elles expriment aussi le désir d'une société plus juste. Même en dehors des sciences sociales, l'Occident donne un spectacle surprenant de successions de bifurcations. On pourrait dire que la musique change tous les cinquante ans, les arts aussi. L'homme explore sans cesse de nouvelles possibilités, formule des utopies qui pourraient conduire à des relations plus harmonieuses de l'homme avec l'homme, et de l'homme avec la nature. Ce sont les thèmes qui reviennent continuellement dans les prises d'opinion récentes concernant le rôle du XXIe siècle.

Où en sommes nous ? Je suis persuadé que nous approchons d'un point de bifurcation lié aux progrès de l'informatique et de tout ce qui l'entoure, tels les multimédias, la robotique ou intelligence " artificielle ". C'est la networked society avec ses rêves de village global.

Mais quel sera le résultat de cette bifurcation, sur quelle branche allons nous aboutir ? Quel sera l'effet de la globalisation ? Le mot " globalisation " recouvre des situations très différentes. Il est possible que les empereurs romains rêvaient déjà de " globalisation ", d'une seule culture dominant le monde. La préservation de multicultures et le respect de l'autre exigent toute l'attention des générations futures. Mais d'autres dangers se dessinent.

Nous connaissons aujourd'hui environ 12 000 espèces de fourmis. Leurs colonies s'échelonnent entre quelques centaines et des millions d'individus. Il est intéressant d'observer que le comportement des fourmis dépend de la dimension de la colonie. Dans une petite colonie, la fourmi se comporte en individualiste, elle cherche de la nourriture et la rapporte au nid. Quand la colonie est grande, la situation change, c'est la coordination des activités qui devient essentielle. Il apparaît des structures collectives qui émergent spontanément à la suite de réactions autocatalytiques entre fourmis conduisant à un échange d'informations par voie chimique. Ce n'est pas par hasard que, dans les grandes colonies de fourmis ou de termites, les individus deviennent aveugles. L'augmentation de la population déplace l'initiative de l'individu à la collectivité.

Par analogie, nous pouvons nous demander quel effet la société de l'informatique aura sur la créativité individuelle. Il y a des avantages évidents, pensons à la médecine et au monde économique. Il y a information et désinformation. Comment les distinguer ? Il est évident que cela demande toujours plus de connaissances et un jugement critique. Il faut distinguer le vrai du faux, le possible de l'impossible. Le développement de l'information fait que nous léguons aux générations futures une lourde tâche. Il ne faut pas que de nouveaux clivages soient un résultat de la networked society fondée sur l'informatique. Mais le jugement doit aussi porter sur des questions plus fondamentales. Plus généralement, est ce que la bifurcation à venir diminuera le fossé entre nations riches et nations pauvres ? La globalisation se fera t elle sous le signe de la paix, de la démocratie ou sous le signe de la violence ouverte ou déguisée ? C'est aux générations futures qu'il incombe de créer les fluctuations qui orientent l'événement correspondant à la venue de la société de l'information.

Mon message aux générations futures est donc que les jeux ne sont pas faits, que la branche que suivra la bifurcation reste à écrire. Nous sommes à la période des fluctuations où l'action individuelle reste essentielle.

Plus la science avance, plus nous sommes étonnés. Nous sommes passés d'une image géocentrique à la conception héliocentrique, puis sont venues les galaxies, enfin l'idée d'univers multiples. Tout le monde a entendu parler du " big bang ". Pour la science, il n'y a pas d'événement unique. D'où l'idée de l'existence d'univers multiples. D'un autre côté, l'homme reste jusqu'ici le seul vivant qui prend conscience de cet étonnant univers, dont il est sorti et qu'il modifie à son tour. La condition humaine est d'assumer cet étonnement et cette ambiguïté. Nos chimistes produisent chaque année des milliers de molécules, dont un grand nombre se trouve dans les produits naturels. C'est un exemple de la créativité de l'homme au sein de la créativité de la nature. Cet étonnement nous conduit au respect de l'autre. Nul ne possède la vérité absolue   pour autant que cette expression ait un sens. Je crois que Richard Tarnas a raison : " La passion la plus profonde de l'esprit occidental est de retrouver son unité avec les racines de son être." Cette passion a mené à l'affirmation prométhéenne du pouvoir de la raison, mais cette raison peut aussi conduire à une aliénation, une négation de ce qui fait la signification et la valeur de la vie.

C'est aux générations futures de construire une nouvelle cohérence, incorporant valeurs et science. Que se taisent les prophéties de la " fin de la science ", de la " fin de l'histoire " ou encore de l'avènement d'une " posthumanité ". Nous ne sommes qu'au début de la science, loin du temps où on croyait qu'avec quelques lois fondamentales on pouvait décrire l'univers. À la fois dans le microscopique (tel qu'associé aux particules élémentaires) et le macroscopique autour de nous, l'astrophysique, nous rencontrons le complexe, l'irréversible. C'est aux générations futures de construire une nouvelle science incorporant ces notions. Elle en est encore à ses balbutiements. De même, la fin de l'histoire serait la fin des bifurcations, la réalisation des cauchemars d'Orwell et de Huxley d'une société intemporelle qui aurait perdu sa mémoire. C'est aux générations futures de veiller à ce que cela ne se réalise jamais. Signe d'espoir, l'intérêt pour la nature et le désir de participer aux valeurs culturelles n'ont jamais été aussi intenses qu'aujourd'hui. Nous n'avons que faire de la " posthumanité ". C'est à l'homme tel qu'il est aujourd'hui avec ses problèmes, ses douleurs, ses joies de se voir prolongé par les générations futures. Trouver le chemin étroit entre globalisation et préservation des cultures multiples, le chemin entre violence et politique, le chemin entre culture de la guerre et culture de la raison. Ce sont de lourdes responsabilités.

Une lettre aux générations futures est nécessairement placée sous le signe de l'incertitude, d'une extrapolation toujours hasardeuse du passé.

Je reste optimiste. Dans l'issue de la Seconde Guerre mondiale, le rôle des aviateurs britanniques a été essentiel. C'était, pour reprendre un mot que j'ai souvent utilisé dans ce texte, une " fluctuation ". J'ai confiance dans l'émergence de telles fluctuations nécessaires pour dépasser les dangers que nous percevons aujourd'hui. C'est sur cette note optimiste que je veux terminer mon message.

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005