Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005

L’HISTOIRE DE JOSEPH, par Denis Bourdeau

(Présentation de Denis Bourdeau, de la Commission scolaire de la Vallée-des-Tissérands, au Forum social mondial de Porto Alegre au Brésil en janvier 2002. Il a raconté la petite histoire de Joseph en l’an 2050 pour mieux souligner l’impact de la mondialisation sur l’éducation dans ce moment des grands choix historiques).

Joseph regardait par la fenêtre. Il neigeait, chose rare au Québec. L’effet de serre avait tellement réchauffé la planète que les pelles et les charrues ne servaient plus depuis longtemps.

Hier, Joseph avait travaillé sa dernière journée à l’usine. C’est un chômeur ce matin qui hésite entre chercher un nouveau travail ou retourner à l’école. Nous sommes en 2050 et Joseph a 25 ans. Il n’est pas vieux, mais déjà expérimenté, huit ans à l’usine de montage, a changé de département trois fois et s’en est toujours tiré avec un entraînement minimum.

D’ailleurs, Joseph était doué. Enfin, selon l’école de son quartier où il avait abouti après s’être vu refusé l’école de son choix. C’est que sa mère, pas très riche, n’avait pas obtenu assez de bons d’étude pour qu’il puisse s’inscrire dans une école spécialisée. En plus, ces centres d’étude étaient très contingentés, ils ne recevaient jamais plus d’étudiants que ce que prévoyait la demande du marché. Ces “techno-académiciens” faisaient l’envie des jeunes, surtout de leurs parents qui voyaient là un avenir assuré pour leurs enfants et même plus. Si une usine venait à fermer ici, c’est parmi les travailleurs formés dans les écoles spécialisées que l’on choisissait ceux qui suivraient la compagnie de par le monde.

On disait de ces écoles qu’elles avaient été récupérées au début du siècle par le secteur privé qui, voyant le peu d’investissement des gouvernements dans l’instruction publique, avait décidé de prendre la relève et de parrainer plusieurs d’entre elles.

Alexandre, son cousin, avait été plus chanceux, ses parents l’avaient inscrit à l’une d’elles trois ans avant la fin de son école primaire. Ils lui avaient même acheté quelques actions pour que ce fils développe un bon sentiment d’appartenance.

Joseph, toujours à la fenêtre, hésitait...Travailler? Pour combien de temps? Étudier? Étudier quoi? Les langues? Ce n’était pas son fort. Après avoir étudié l’anglais autant que le français, il ne pouvait écrire l’un et l’autre aisément. On lui en avait fait le reproche au travail.

“L’école n’est pas toujours payante”, pensait-il, mais il en gardait un bon souvenir. Plusieurs matières l’avaient intéressé, il aurait aimé aller plus loin dans l’étude de l’histoire, par exemple. De ses cours de science, tout ne s’appliquait pas à l’usine, mais Dieu sait qu’il apprenait des choses étonnantes, il en redemandait à l’époque.

La neige avait cessé de tomber, le soleil pointait, Joseph ouvrit la fenêtre, sentit l’air frais puis, fatigué de tourner en rond, prit une décision: “Ça y est, je retourne à l’école!”.

De toute façon, son cousin Alexandre lui a dit que l’usine fermerait totalement d’ici deux ans. C’est en Irak qu’on transférerait toute la production. Il était fiable son cousin. Il avait “monté dans la compagnie”, devenu adjoint directeur du marketing, il voyageait beaucoup.

Là-bas, disait-il, le climat est sec et, depuis la fin de la guerre, l’atmosphère est au “beaux-fixe”. Le pétrole est gratuit pour les compagnies qui s’y installent et en plus le gouvernement garantit un gel des salaires pour encore vingt ans.

Il ne reste plus à Joseph qu’à se trouver une école. Ça ne devrait pas être trop difficile, on parle beaucoup d’éducation, ces temps-ci. Il paraît qu’une nouvelle réforme s’en vient, certains disent que c’est un retour en arrière, d’autres, un pas en avant. Joseph trouve ce débat dans le journal un peu compliqué. Ça parle conflits entre “personne humaine” et “ressource humaine”.

Ce n’est pas évident pour Joseph, mais pour l’instant, notre nouvel étudiant a le goût d’être une personne.

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005