Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005

LA VIE FUTURE, par Roger Sauter

(Théologien laïc, membre de l’Union protestante libérale (ULP) de Genève, président d’honneur de l’Association unitarienne francophone (AUF). Homélie prononcée lors du culte de clôture de l’AG de l’AUG qui s’est tenue à Ferney-Voltaire le dimanche 21 octobre 2001).

L’histoire des sciences montre que la croyance précède la connaissance, l’hypothèse celle de sa vérification. Par exemple, on croyait que la terre était plate ; on sait aujourd’hui qu’elle est ronde. Croire, c’est supposer, souhaiter, proposer une explication. Dans notre vie quotidienne, suite à une erreur ou à un accident, ne s’excuse-t-on pas volontiers : « je croyais que … » ? Les croyances religieuses satisfont au besoin de la pensée humaine de réconfort, d’espoir. Elles proposent des idées sur l’inconnaissable, des théories sur l’origine du monde, du mal, et en particulier sur l’avenir et la vie future. Juifs, chrétiens et musulmans sont des « croyants ». Ils ont une « foi ». Nous allons présenter diverses croyances relatives à la vie future, après la mort.

Les religions coutumières de l’humanité pensent souvent que les âmes des défunts survivent quelque part et protègent leurs descendants. Un culte des ancêtres leur est rendu afin d’entretenir cette relation. Mais suite à une « mauvaise mort », des âmes peuvent errer sans trouver de repos. Elles se manifestent alors d’une façon incongrue aux vivants sous forme de revenants, de fantômes. Elles peuvent faire du mal. Des rites sont en conséquence prévus pour parer aux méfaits des âmes malheureuses.

Dans les civilisations anciennes en Inde, en Égypte, au Mexique, ou encore au Pérou, on croyait à l’existence, parallèlement au monde d’ici-bas, à des lieux réservés aux défunts : palais du Soleil, royaume d’Osiris, Ciel, Paradis, Enfer, Tartare. Les rites variaient selon les peuples. En Inde, un culte est toujours offert aux dieux et on procède à l’absorption du suma et à la purification par l’eau d’un fleuve sacré. Dans l’Égypte ancienne, un culte était rendu également aux dieux pendant la vie et, après la mort, par la parenté. Dans l’Ancien Mexique, les rites variaient d’après le genre de mort (sur le champ de bataille, par accident, par vieillesse, etc.) et la conduite morale du défunt ne jouait guère de rôle dans cette sélection.

En Babylonie, en Grèce et à Rome, les grandes religions polythéistes de l’Antiquité, ont plutôt considéré que les âmes des ancêtres étaient inoffensives et enfermées dans un lieu souterrain, avec le même régime pour toutes. Elles sont prisonnières du « schéol ». Seuls les dieux sont puissants et mobiles. Il s’en est suivi la croyance en une rétribution sur terre, pendant la vie, exercée par les dieux. Offrandes et rites sont dès lors destinés à ces despotes redoutés, susceptibles, peu intéressés par la moralité.

Zoroastre (Zarathustra) en Iran, vers 600 ans avant Jésus-Christ, est le premier à introduire un critère moral. L’homme doit faire le bien sur terre afin d’entrer dans le Ciel d’Anoura-Mazda, à la fin du monde actuel, lorsque viendra le Soshyant (le Sauveur) qui présidera au jugement. Les méchants iront en enfer. Bouddha, en Inde, environ 500 ans avant Jésus-Christ, introduit lui aussi une dimension morale. En réaction contre les cultes polythéistes de l’époque, il émet l’hypothèse d’une réincarnation des âmes. Les hommes et non plus les dieux sont responsables de leur destinée. Par le karma, la conduite morale détermine automatiquement la qualité de la vie suivante. Nous savons combien cette théorie est actuellement en faveur dans notre Occident. Par contre des philosophes vont nier toute vie future. Lucrèce (Titus Lucretius Carus, vers 98 – 55 avant Jésus-Christ), poète et philosophe latin, pense par exemple que les atomes ténus de l’âme se dispersent à la mort, en même temps que ceux, plus lourds, du corps.

Le judaïsme, durant une longue période (environ – 800 à – 200), a d’abord prôné un schéol égalitaire, partageant les idées antiques de la Babylonie. Le Schéol, mot hébreu traduit dans nos bibles par « séjour des morts », est un lieu souterrain, sombre, froid, où les âmes mènent une vie peu enviable (Job 3 :11 ; 10 : 20-22). Pays de silence, de sommeil, d’où personne ne sort. Dieu n’y intervient pas. Toutes les âmes y vont après la mort ; peu importe le rang social, la sagesse, la conduite ici-bas (Ecclésiaste, 9). Or Dieu se devant d’être juste, la rétribution est censée s’exercer sur terre, soit durant la vie de chacun, soit dans sa descendance (Lévitique 26 et Deutéronome 28 : 58-59), croyance qui pousse à obtenir la bénédiction au moyen de sacrifices, de jeûnes et de litanies. Les prophètes ne manqueront pas de condamner les excès de ces comportements rituels.

Puis, les pharisiens diffusent la théorie zoroastrienne dès le IIème siècle avant Jésus-Christ. Ils en reprennent le scénario : venue d’un messie, résurrection, jugement, paradis ou enfer. Une première attestation dans l’Ancien Testament se trouve dans Daniel, 12 : 1 : le schéol va s’ouvrir, les dormeurs se réveiller. C’est la consolation et le réconfort pour les pauvres et les malheureux, l'espoir d’un renversement des situations. Les pharisiens promettent le salut aux observateurs de la Loi rituelle (circoncision, sacrifices, rites divers). La pureté morale des actes est alors secondaire. Les juifs regardés comme « pêcheurs », impurs, sont exclus ; ainsi que, d’emblée, les non-juifs.

Jésus adopte le schéma prêché par les rabbins de son temps : venue du « Fils de l’homme », résurrection des morts, jugement, Ciel ou Géhenne (Matthieu 22 : 23-24 ; 25 : 31-46). Au Ciel, les élus y vivent « comme des anges » (Matthieu 22), y sont « à table avec Abraham » ; ils sont heureux et consolés. Dans la Géhenne, par contre, « il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Toutes ces images sont empruntées au langage juif de l’époque. Mais Jésus change les critères d’entrée dans le Royaume (Matthieu 25). Il affirme la condition préalable d’une mise en pratique de l’amour de Dieu et du prochain. Il ouvre la possibilité, toujours offerte, du repentir et du changement d’attitude pour « les ouvriers de la dernière heure ». C’est là un germe d’universalisme puisque le ritualisme devient secondaire. A noter que Jésus ne partageait pas le souci qu’avaient certains exégètes juifs de vouloir calculer le moment de cette fin du monde : « seul le Père le sait » disait-il. Il n’établissait pas non plus de relations entre défunts et survivants si l’on en croit la parabole du riche et de Lazare – ce qui semble exclure les mérites qu’on accordera plus tard aux martyrs.

Le christianisme maintient les mêmes lieux de séjour des morts. Croyance en la résurrection et au jugement à la fin des temps actuels sont des articles de foi. Mais, très tôt, va s’affirmer la tendance à actualiser ce processus, à le situer juste après la mort de chacun. Le Moyen Âge, en plus de ses descriptions terrifiantes de l’enfer, posera le problème de l’âme des enfants morts sans baptême. Les théologiens de l’époque proposeront l’existence des limbes. Ils inventent aussi le purgatoire et justifient les messes pour les morts. Aux conditions de pureté et d’amour du prochain, qui seules comptaient pour Jésus, l’Église en a ainsi ajoutées bien d’autres, qui sont devenues prépondérantes : la foi en la divinité de Jésus, en ses miracles, en sa résurrection, en sa mort expiatoire, etc. Avec un pareil arsenal dogmatique, tout chrétien dûment soumis à l’Église pouvait se croire assuré d’un bon accueil au paradis.

Les protestants vont reprendre la même eschatologie, mais ils rejetteront l’existence d’un purgatoire et de limbes. Ils écartent également les rites censés influencer le sort éternel : les indulgences, les messes pour les défunts, les mérites des saints. Le baptême n’est plus une condition du salut, encore que certains réformés voudraient en accroître l’importance. Par ailleurs, la plupart des Églises réformées ont gardé le critère traditionnel du salut par la foi ; le mot foi signifiant ici l’adhésion à ce qui se disait et se répétait concernant Jésus-Christ (ses miracles, sa divinité, sa mort pour l’expiation de nos péchés, etc.). C’est le salut par l’orthodoxie. Ainsi, pour ces théologies, sont exclus du salut les hommes du passé et du présent qui n’ont jamais entendu parler du Christ, également ceux qui n’acceptent pas cette christologie. On persécuta les anti-trinitaires comme Michel Servet.

Les unitariens et les protestants libéraux en reviendront à la seule mise en pratique de la morale et de la spiritualité enseignée par Jésus. Le salut ne sera plus conditionné par une adhésion à des dogmes. Nombre d’entre eux rejetteront l’idée que la crucifixion fut un sacrifice expiant nos péchés. Certains iront plus loin, comme les universalistes, et estimeront que l’amour infini de Dieu, Père de tous les humains, exclut des peines éternelles en enfer.

La diversité de nos croyances portant sur la vie après la mort est donc grande ; elle va de pair avec un autre fait : nous ne savons rien de l’au-delà ! La tolérance religieuse invite à un choix libre, selon nos convictions individuelles. En ce qui me concerne, je préfère ne pas choisir et j’accepte que ma vie future soit ce que Dieu voudra. On me l’a demandé en privé et le je dis en public : ma vie future ne m’intéresse pas ; je ne m’en occupe pas. Bien des gens pratiquent le sport par amour du sport, d’autre l’art pour l’art, sans rechercher d’autre récompense que la satisfaction intérieure et présente. De même, faisons le bien par amour du bien, pour satisfaire notre conscience morale. Que notre amour pour Dieu et pour le prochain soit désintéressé.

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.2, 2005