Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005

Recensions

par Charles Eddis

Mahomet: Une biographie du Prophète. Mahammad:A Bibliography of the Prophet par Karen Armstrong. Compte rendu par Charles EDDIS, le 7 novembre, 2004, à l'église unitarienne de Montréal.

Karen Armstrong, ancienne nonne catholique, essayiste de renom, experte de l'islam, est née au milieu des années 1940 dans la religion catholique. Elle grandit dans un coin de campagne près de Birmingham, en Angleterre. Elle passa sept années de sa vie dans un couvent britannique de religieuses, la société du Saint Enfant Jésus. Plus tard, elle raconta ses souvenirs personnels de ce cloître dans un livre paru en 1982 (Through the Narrow Gate). On y apprend qu'il était défendu aux religieuses de s'informer sur le monde extérieur. Elles ont appris la fin de la crise cubaine des missiles de 1962 plusieurs semaines en retard. Lasse de la religion, elle quitta le cloître et la religion. Vers la fin de ses vingt ans, raconte-t-elle, « j'éprouvais des tendances suicidaires. J'étais incapable de vivre autrement qu'en conformité avec les règles de vie du cloître ».

Elle décrocha un diplôme de premier cycle en littérature d'Oxford et se mit à donner des cours à l'Université de Londres. Elle entreprit des études doctorales. Sa thèse fut refusée. Elle dut renoncer à faire carrière à l'université. Elle finit par accepter un emploi à titre de directrice de l'ensemble des professeurs d'Anglais dans un établissement d'enseignement pour filles. Peu de temps après, elle fut diagnostiquée épileptique et remit sa démission.

Elle se mit à produire des documentaires pour la télévision. Cette occupation l'amena à Jérusalem. Là-bas, ses premières impressions de Dieu connurent une transformation. D'athée, elle devint une « monothéiste sans attache ». Finalement, elle se fit auteur. Tout au long des vingt dernières années, elle a écrit une douzaine de livres, y compris celui dont il est question ici, Mahomet, une biographie du Prophète. De cette œuvre, seuls Une Histoire de Dieu et Bouddha sont traduits en français.

Muhammad, a Bibliography of the Prophet (Muhammad correspond à l’arabe) est un très bon livre, détaillé et facile à lire. Armstrong domine son sujet et sait le présenter clairement, ce qui donne lieu à un récit captivant. Son livre témoigne d'une compréhension très fine de la religion. Mahomet y est peint comme un génie attachant, doué d'une personnalité pleinement humaine en plus d'être un homme prodigieux: il n'a rien de l'image populaire qu'on se fait d'un chef religieux. L'histoire regorge de documents pour cerner ce prophète. Cela commence par un livre de prophéties, chargé de mots prononcés par lui. Il y a peu doute sur ce qu'il a dit. Ce livre, bien entendu, c'est le Coran. Il existe en outre une grande quantité de récits sur son compte, sur ses paroles et gestes qui ne se rapportent pas aux prophéties.

Ses disciples racontèrent une pléthore d'histoires sur lui, ses épouses et ses compagnons. Deux siècles plus tard, une enquête fut menée pour confirmer l'authenticité de ses paroles et gestes, puis cela fut relaté dans un recueil nommé les hadiths. Un travail colossal puisqu'il fallut examiner environ 100 000 récits pour en approuver 10 000, le choix ne faisant toutefois pas l'unanimité de tous les chercheurs. Quelle histoire extraordinaire que la biographie de cet homme qui fut tout à la fois un prophète, un homme d'État, et un chef militaire. L'histoire de sa famille, de son mariage et de ses épouses pourrait en soi remplir un livre passionnant.

Armstrong consacre le premier chapitre de son livre à montrer la mauvaise image que l'islam a eue en Occident depuis ses débuts, préjugé qui s'est perpétué jusqu'à aujourd'hui, expliquant l'attention actuelle portée à la minorité d'extrémistes radicaux. À ses yeux, l'islam est beaucoup trop assimilé à la violence, à l'intolérance et à la violation des droits de l’homme. Cette vision occidentale refoule toute véritable compréhension de la complexité de la religion musulmane et la manière d'être de la majorité de ses adeptes. Armstrong nous fait voir le revers de la médaille, les chrétiens persécutant et tuant avec entrain des musulmans, expédiant des armées contre la civilisation islamique lors des croisades, identifiant les musulmans à la Bête dans l’Apocalypse, et faisant courir des rumeurs alarmantes à propos du barbarisme islamique. Au Moyen Âge de plus en plus d'Européens cultivés commencèrent à voir l'islam sous un jour nouveau, cet islam qui leur avait procuré les mathématiques, l'astronomie, la médecine et Aristote. Malgré cela, Dante mit Mahomet sur la huitième sphère en enfer. Les vieux stéréotypes restent ancrés dans l'esprit populaire.

Armstrong passe ensuite aux écrits des biographes du Prophète. Puis elle consacre un chapitre aux conditions des arabes dans la péninsule à l'est de la mer Rouge jusqu'au temps de Mahomet. Ces tribus éprouvaient un sentiment d'infériorité face au monde au-delà de l'Arabie : les empires d'Orient, byzantins et persans et les religions monothéistes, juive et chrétienne. Dieu n'avait jamais encore envoyé de prophète en Arabie. En comparaison avec leurs voisins, les Arabes étaient primitifs et mal organisés. Ils formaient un rassemblement précaire de tribus où une personne n'avait aucune garantie de protection hors de sa propre tribu. C'était le règne de la loi du talion, oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie (pas forcément celle du tueur, mais celle de sa tribu). On connaît la tribu dans laquelle grandit Mahomet à Médine après sa naissance vers 570. On sait peu de chose à son sujet avant son expérience en 610 dans la caverne du mont Hira, proche de La Mecque. Chaque année, il aimait passer là un mois à méditer. Son père mourut avant sa naissance. Sa mère mourut quand il eut six ans. Il fut recueilli par son oncle, Abu Talib, chef de clan des Hachémites dans la tribu des Koraïchites qui gouvernait La Mecque. Armstrong décrit Mahomet, jeune homme, comme voici:

«À La Mecque, il fut connu sous le nom de Al Amin, le digne de confiance: toute sa vie durant il su inspirer la confiance chez les autres. Il était beau garçon, la stature d'un solide gaillard d'une grandeur à peu près moyenne. Ses cheveux et sa barbe étaient touffus et frisés et il avait une expression rayonnante qui surprenait et qui est notée dans toutes les sources. Il avait un caractère résolu et sans réserve l'incitant à porter toute son attention sur tout ce qu'il entreprenait et cela se révélait aussi par son allure physique. Par conséquent, il ne regardait jamais au-dessous de son épaule, même pas si son manteau s 'accrochait aux ronces; en dernier les gens pouvaient librement parler et rire derrière son dos, sans peur qu'il ne se retourne pour les voir. S'il devait se retourner pour parler à un interlocuteur, il ne faisait jamais faute de se courber, même légèrement, devant celui ci. Il pivotait plutôt de tout son corps de manière à pouvoir lui parler en plein visage. Quand il serrait la main, il ne fut jamais le premier à la retirer. Son oncle avait vu à ce qu'il reçoive une bonne éducation militaire. Il était un habile archer, en plus d'être un lutteur compétent et une fine lame ». (Citation extraite du livre de poche Harper 1993, pp.78 et suivantes).

Mahomet devint un homme d'affaire prospère, un négociant chargé des caravaniers en provenance de la Syrie et de la Mésopotamie. Il a rencontré sa première femme, Khadija, quand elle l'avait convié à amener une cargaison en Syrie. Elle avait été mariée à deux reprises et avait donné naissance à nombre d'enfants. Elle proposa à Mahomet de l'épouser. Elle était plus âgée que lui, mais tout de même assez jeune pour lui donner encore six enfants. Mahomet lui fut dévoué. Elle fut pour lui sa consolatrice. Secoué par une expérience mystique ou attaqué par ses adversaires, il allait à elle pour son réconfort. Il n'épousa aucune autre femme avant sa mort en 619. Armstrong écrit:

"Mahomet froissait les femmes qu'il avait épousées en fredonnant sans cesse des mélodies à la gloire de Khadija et, une fois, il blêmit tout d'un coup sous le choc du chagrin en croyant avoir entendu sa voix. Ceci est loin d'être un mariage de convenance. Mahomet offrit un grand pourcentage du revenu familial aux pauvres et obligea sa propre famille à vivre modestement" (p. 80 et suivantes).

En 605, les Koraïchites de La Mecque décidèrent de rebâtir la Kaaba. Survint une vive querelle pour savoir quel clan devrait mettre la pierre Noire en position. Les clans se mirent d'accord pour se plier à la décision de la première personne qui se présenterait. Ce fut Mahomet. Il les fit amener une grande cape et reposer la pierre sacrée au centre. Ensuite il demanda à un représentant de chaque clan de prendre chacun le rebord du vêtement. Ensemble, les Koraïchites soulevèrent la pierre et la mirent en place.

En 610, la 17ème nuit du Ramadan, Mahomet qui avait quarante ans reçut sa révélation capitale au sommet de la montagne. Il était en retraite spirituelle annuelle, passant du temps dans la solitude, vénérant Dieu, pratiquant des exercices spirituels. Sa famille était installée dans un campement voisin. Tandis qu'il regardait La Mecque du haut de sa caverne, il fut terrassé par l'apparition d'un mystérieux messager lui ordonnant « récite »! ( aussi « Lis » ou « prêche », selon les traductions). Mahomet ne sachant que faire se sentit saisi aussitôt, et serré au point de perdre toute force. « Lis », répéta le messager qui était l'archange Gabriel. Je ne suis point « de ceux qui lisent » répondit Mahomet. À trois reprises l'ange le serra dans ses bras puis le lâcha. Il ressentit une telle douleur qu'il crut en mourir. Étant un homme ordinaire, se croyant possédé des démons, il s'est mis à lire ce que lui dictait l'ange, ce qui est devenu le début de la Sourate XCVI, chapitre 96 du Coran « le caillot de sang »:

« Lis au nom de ton Seigneur qui a tout créé.
Qui a créé l'homme de sang coagulé.
Lis car ton Seigneur est le plus généreux.
C'est lui qui t'apprit l'usage du calame.
Il a appris à l'homme ce que l'homme ne savait pas
».

Mahomet a vaguement conscience d'être investi dans son coeur d'un message à transmettre aux autres hommes. Saisi d'effroi, il est d'abord peu confiant dans sa mission, prêt à se jeter dans l'abîme. Il confie son trouble à Khadidja, son épouse, qui le rassure. Elle va le conduire chez un cousin, le vieil aveugle Waraqua qui l'encourage dans sa foi naissante. Ce chrétien reconnaîtra dans l'épreuve subie par Mahomet « le même "nomos" (loi, en grec) divinement confié à Moïse ». Mahomet resta silencieux à propos de sa révélation, au moins deux années, avant qu'il ne se décidât à en parler publiquement. Sa nouvelle vision était en contradiction fondamentale avec l'ancienne tradition païenne polythéiste. Il éprouvait de la difficulté à exprimer son expérience, qui était plus une vision d'espoir qu'autre chose, plus visuelle que verbale. En fin de compte, il déclara, « La seule chose qu'exige le Coran est que les hommes et les femmes s'efforcent de créer une société juste, dans laquelle les faibles sont traités avec dignité ».

Le message était simple: aucune survie, ni miracles. Mahomet était devenu un monothéiste. Il y avait une réalité, indivisible, le fondement de tout. C'était Dieu, ou, en Arabe, al Lah. Sa tribu, les Koraïchites, adoraient le Dieu suprême de la Kaaba. Dans ce sanctuaire, ils adoraient aussi ses trois filles. Mahomet s'est mis à dire qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, que ses trois filles étaient de fausses déesses, impuissantes à les protéger. Il s'est aussi mis à ajouter le dernier Jugement dans son discours. Il commença à être mal vu par les mecquois parce qu'il professait un monothéisme qui niait la réalité des dieux tribaux. Les gens l'auraient tué, sauf qu'il était appuyé par le chef de son clan.

Au même moment, ses récitations attiraient un petit nombre de disciples. Il se heurtait à une opposition toujours croissante à La Mecque. Il recrutait surtout ses fidèles parmi les gens originaires du Yhatrib (devenu Médine, la ville du Prophète), qui venaient faire leur pèlerinage annuel au sanctuaire de La Mecque, la Kaaba. En 622, il prépara le départ, sous le sceau du secret, d'une poignée de ses fidèles de la ville oasis de La Mecque à l'oasis du Yhatrib, ce qui est connu comme l'Hégire (de Hijra en arabe qui signifie émigration). Depuis une décision du calife Omar, l'année de l'Hégire marque le début officiel de l'islam, la nouvelle religion dont le Prophète a jeté les bases.

À Médine, de simple chef religieux, Mahomet va devenir un chef politique et militaire, et organiser la communauté des croyants. C'est alors que ses disciples prennent le nom de musulmans, c.-à-d. adeptes de l'islam. Il pratiqua la razzia contre les convois de caravaniers. Il leur coupait la route habituelle de La Mecque vers le nord. Il noua des alliances avec des tribus de bédouins et des tribus juives proche de Médine. En 624, il organisa un gros raid pour intercepter un convoi mecquois à Badr, cela sans l'idée de combattre au départ. Le raid imminent parvint aux oreilles des Koraïchites de La Mecque, qui rassemblèrent une armée trois fois et demie supérieure aux membres du commando de Mahomet. Malgré cela, avec de la discipline et en désespoir de cause, les médinois finirent vainqueurs à la grande surprise de tout le monde. À leurs yeux, c'est la preuve d'un acte de Dieu. Mahomet, qui souhaitait la réconciliation entre les mecquois et les médinois, eut une révélation qui lui dit de proclamer que les prisonniers capturés par les musulmans doivent être traités humainement, comme des hôtes. Un nuage assombrissait cependant cette victoire. La Mecque, ville plus populeuse que Médine, incitée à agir par la défaite, compromettait tout pourparler de paix. Aujourd'hui les musulmans font une célébration pour commémorer la bataille de Badr. À leurs yeux, cette bataille prend le sens d'un exode, comme Dieu a sauvé les esclaves hébreux en partageant les eaux de la mer Rouge pour leur frayer un passage.

Mahomet développa son apostolat à Médine. Sous son leadership, les tribus médinoises et celles voisines au nord se fusionnèrent en une communauté multiethnique et territoriale plus large, la ummah, communauté de foi comprenant tous ceux qui adhèrent à l'islam et qui récitent le Coran. Armstrong décrit comment les révélations qui composent les fragments dans le Coran sont venues à Mahomet. Il allait se coucher le soir avec un problème qu'il ne pouvait résoudre. À son réveil le matin, la réponse était dans sa tête, autre surah qui fonde le Coran.

Son dessein demeurait d’abord la réconciliation avec les mecquois, et au loin celle de tous les arabes unis sous une même communauté soumise à Dieu et des autres gens qui vivent selon la justice et comme des égaux ; mecquois, arabes et les autres partageraient une communauté répondant aux besoins de chaque personne abstraction faite des tribus. A chaque année, il y avait un mois réservé à cette fin. Les hommes vêtus en blanc venaient à La Mecque de plusieurs kilomètres à la ronde. À l'intérieur d'un périmètre donné, les combats étaient interdits.

Au crépuscule, Mahomet eut un rêve dans lequel il se vit debout dans la Kaaba, le crâne rasé, vêtu en blanc, une clé en main. Il se réveilla et annonça qu'il ferait un pèlerinage à La Mecque, à la Kaaba, pour y célébrer le rituel sacré autour de la pierre Noire. Il dirigerait un immense pèlerinage. Il n'y aurait pas d'armes. Les pèlerins arriveraient sans armes ni armures.

Les pèlerins médinois surprirent les Koraïchites de La Mecque. Ils ne pouvaient ni combattre ni les attaquer. En les attaquant, les Koraïchites violeraient un vieux tabou. En les laisser entrer, ce serait une victoire psychologique pour Mahomet. Ils ne pouvaient pas non plus les admettre à la Kaaba. Dans les deux cas, ils étaient perdants. Après une discussion désespérée, ils envoyèrent un émissaire à Mahomet pour lui apporter cette proposition: il ne ferait pas le pèlerinage cette année, mais il le fera l'année suivante. Ses fidèles étaient tous décidés de se rendre à la kaaba. Mahomet s’évanouit. Quand il s'en fût remis, il annonça qu'ils regagneraient Médine tout de suite. L'année suivante, Mahomet retourna à La Mecque, entouré d'un nombre encore plus important de pèlerins, et devint reconnu comme le leader du peuple arabe et le Prophète de la révélation de Dieu aux arabes. Cela est arrivé en l'an 629 CE. Il est mort en 632.

Armstrong raconte toute l'histoire de la vie de Mahomet en détails passionnants. Je n'ai pas même mentionné « la bataille de la tranchée » qu'il gagna sans perte de vie, grâce à une stratégie militaire sans précédent et qui fut un point tournant dans toute cette histoire.

Avant de terminer, il conviendrait de faire quelques remarques sur les épouses de Mahomet, qu'il épousa après la mort de sa bien aimée Khadija. Il en eut plusieurs, au-delà du nombre de quatre prescrit par le Coran. L'une d'elle était une veuve ayant perdu son époux à la guerre. Mahomet essaya de lui trouver un autre homme pour prendre soin d'elle. Quand il n'arriva pas à en trouver, il l’épousa lui-même. Une autre était la fille d'un puissant chef tribal dont il avait l'intérêt de s'assurer qu'il fût de son côté. Celle de ses épouses qu'il porta le plus dans son coeur était Aïsha, la fille d'un vieux disciple, le lieutenant Abu Bakr. Elle n'avait que neuf ans quand ils se sont mariés. Au commencement ce fut un mariage de nom seulement. Cependant, au fil du temps, elle apprit à le connaître très bien, et raffolait de raconter de tendres et respectueuses histoires sur son compte. Elle rapporte que Mahomet était toujours prêt à aider ses épouses dans les tâches ménagères et qu'il s'occupait de lui-même tout seul: il raccommodait et rapiéçait son linge, réparait ses souliers et prenait soin de ses chèvres. Deux autres de ses épouses, si mes souvenirs sont bons, étaient des filles d'autres magnats dont l'alliance favorisait le Prophète.

Mahomet continua à habiter Médine où il avait construit une mosquée encerclée par un groupe de cases, une pour chacune de ses épouses. Pour éviter de leur donner l'impression d'avoir une préférence, la nuit tombant, Mahomet circulait à tour de rôle dans chacune des cases. Mais une fois c'en fut de trop pour Mahomet quand éclata une dispute entre ses épouses par rapport à une des deux jeunes esclaves offertes à lui par le Muqawqis d'Égypte, et qu’il avait choisie comme concubine, et par rapport au partage entre elles des cadeaux qu’il avait reçus en sus. Il laissa le cercle, pour aller dormir dans sa propre case sur le faîte de la mosquée. Cette conduite amena son lieutenant Omar à étonner tout Médine en disant à tout venant: « Mahomet a répudié toutes ses femmes »! (p. 237).

Omar alla visiter Mahomet. Sa case ne comptait qu'une pièce exiguë, sans rien dedans sinon trois peaux sans tannage. Il était étendu sombrement sur une nappe sans même une couverture. Le tressage en joncs s'était imprimé dans sa joue. Omar questionna Mahomet. Il lui demanda pourquoi al Lah ne pouvait pas donner à son Messager un logis plus confortable alors que les empereurs byzantins et persans vivaient dans l'opulence la plus élevée. Mahomet répliqua qu'ils avaient leur bonheur en ce monde.

Ce livre est puissant. C'est le meilleur que je connaisse sur Mahomet. Il est fort bien documenté. J'ai néanmoins quelques réserves que j'ai du mal à exprimer. Bien que le texte d’Armstrong soit clair, certains détails restent ambigus et d'autres sont de l'ordre de la légende. La trop grande clarté me laisse songeur. N'en dit-elle pas plus qu'on ne peut réellement en savoir sur ce dernier fondateur d’une des grandes religions du monde? Sa documentation provient en grande partie des hadiths. Ceux-ci rapportent des actes et des faits de Mahomet qui furent transmis pendant deux siècles par la tradition orale avant d'être scrutés pour leur authenticité et relatés dans le recueil connu comme les hadiths. Les musulmans eux-mêmes expriment des doutes sur ce qui constitue les véritables hadiths. Comment donc savoir quelle est la vraie histoire? Écrire des biographies passionnantes, c’est une chose. Mais par quel critère déterminer leur historicité, c’est une autre chose. Voilà la véritable question.

L'accent apologétique que j’ai senti à la lecture du livre d'Armstrong me met un peu sur mes gardes. Est-elle trop indulgente pour Mahomet, trop désireuse de représenter les musulmans et l'islam sous un jour favorable? Peut-on excuser la décapitation de tous les membres mâles de la tribu juive des Qurayza de Médine comme une tactique obligée aussi facilement qu'elle le fait? Celle-ci était une tribu qui avait accordé sa loyauté à Mahomet avant de passer à l'ennemi. Les Qurayza sollicitèrent l'autorisation de sortir de Médine en paix, sans amener leurs possessions. Un juge nommé par Mahomet déclara que les hommes devraient être tués, les femmes et les enfants vendus comme esclaves et leur bien divisés parmi les musulmans. Mahomet ratifia le jugement comme si ce fût un décret venant de Dieu au septième ciel. Six à neuf cents hommes furent décapités et leurs corps jetés dans une fosse commune pour y être enterrés. Armstrong justifie les morts en tant que stratégie nécessaire. Si Mahomet avait relâché les hommes au lieu de les décapiter, ceux-ci auraient pu nouer de nouvelles alliances avec les tribus au nord et au nord est de Médine pour assujettir Médine et, en bout de ligne, enrayer l'expansion de l'islam. Cet acte prit le sens d'un haut fait pour leurs voisins du nord, conférant aux musulmans un regain de respect. Ces agissements ne sont pas sans soulever certaines questions quant à l'expansion future de l'islam, sujet d’une controverse actuelle.

Tout compte fait, voici un livre important, instructif et humain pour mieux connaître la vie de l'architecte de l'islam. Il nous rend plus aptes à comprendre à la fois l'homme et la religion qu'il a fondée.

Sommaire

Éditorial

L'unitarianisme canadien: l'idée d'une possibilité

Le mouvement universaliste au Québec

L'Épître sur Mel Gibson

Jésus, un radical égalitaire

Recensions

 

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005