Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005

Jésus, un radical égalitaire

par Charles Eddis

Charles Eddis est un unitarien et pasteur émérite. Il a prononcé en anglais ce discours devant la communauté unitarienne/universaliste de Montréal, le 16 mai 2004.

Que fut le ministère de Jésus? Dans son film, La passion du Christ, Mel Gibson dit, en somme, que Jésus vécut pour mourir. Ceci est pure fiction. Jésus n'a pas vécu pour mourir. Mourir n'a jamais été son souhait. Jésus vécut afin d'enseigner et de témoigner de la présence du Royaume de Dieu. Ce matin, je veux souligner quelques uns de ses dits et faits à l'appui de cela et essayer d'en comprendre le sens pour nous.

Jésus enseignait par paraboles. Pour comprendre ces aphorismes, il faut mettre entre parenthèses notre manière de voir puis imaginer comment les percevaient les gens de l'époque. Prenons la parabole du grain de sénevé: « À quoi le Royaume de Dieu est-il semblable et à quoi puis-je le comparer? Il est semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et jeté dans son jardin; il pousse, devient un arbre, et les oiseaux du ciel s'abritent dans ses branches » (Luc 13:18).

Le sénevé auquel Jésus fait allusion est une moutarde sauvage, nocive et indésirable. Il faut être bien sot pour jeter des grains d'une mauvaise herbe en se promenant nonchalamment dans un potager. Jésus était juif. Dans le judaïsme, mélanger les grains dans un jardin est proscrit. Le lévitique (19) de la Torah prescrit: « ...tu ne sèmeras pas dans ton champ deux espèces de graines, tu ne porteras pas sur toi un vêtement en deux espèces de tissu ».

Les mauvaises herbes poussent n'importe où. Personne n'en veut dans un jardin. Pour un grain de sénevé pousser au point où les oiseaux viennent s'abriter dans ses branches, c'est d'un ridicule achevé. Aucun fermier n'aime voir des oiseaux regarder avec envie son champ nouvellement ensemencé. Mettez vous dans la peau d'un fermier juif. Imaginez que vous entendiez Jésus poser une pareille colle, à brûle pourpoint. Vous n'auriez pu vous empêcher de sourire tant cela vous eût paru incongru. En Palestine au temps de Jésus, une énigme chaplinesque comme celle-là, à première vue si innocente, aurait pris un sens par trop subversif.

Voyons comment étaient les conditions du fermier en ce temps-là. L'empire romain était un système monde qui dominait non seulement le pourtour de la Méditerranée mais s'étendait bien au delà. Rome était le centre de cet empire monde, la Palestine en étant un canton. L'agriculture était la base principale de ce vaste empire commercial agraire. Une élite s'appropriait du surplus sous forme de tribut. Peu nombreuse, elle consommait à elle seule de 50 à 65% de la production agricole. Résultats: impôts et rentes écrasants, endettement endémique, abandon des fermes familiales, pauvreté et indigence. Sous le calme maintenu par les soldats romains se cachait le malaise social et grondait la colère. C'est dans ce levain de révolte que Jésus lança sa parabole. « Le Royaume de Dieu est semblable à un grain de sénevé ». Bien entendu, le sénevé, dans n'importe quel jardin, ferait du ravage sans merci.

Le message de Jésus s'éclaircit si on veut bien remonter au grec, fondement de nos traductions bibliques. Le mot basileia veut dire empire comme dans empire romain. Il veut également dire royaume comme dans la phrase Royaume de Dieu. Jésus faisait allusion à deux empires, l'empire romain et l'empire de Dieu. Le grain de sénevé poussant aussi haut qu'un arbre dans le jardin était l'empire de Dieu qui s'implantait au centre de l'empire romain. C'est une drôle d'image qui renferme un sens subversif. Elle frappe l'imagination, se grave dans la mémoire des gens. C'est pourquoi aujourd'hui nous l'avons encore.

Le message de Jésus était que le Royaume de Dieu existât là où les gens osent vivre comme si la volonté de Dieu, non celle de Rome, régnait sur le monde. L'empire de Dieu, c'est là où les gens font sa volonté. Nul n'est interdit l'entrée du Royaume de Dieu. Quiconque décide de vivre selon ses normes en fait partie. La prière que Jésus a apprise à ses disciples exprime cela simplement: « Que votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Le principe concerné s'explicite clairement par la réponse que Simon Pierre, avec les apôtres, donna au grand prêtre du temple dans les Actes des Apôtres (5:29): « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ».

Nous connaissons mieux les paroles que les actions de Jésus. Ses mots, par ailleurs, nous ont été transmis surtout sous forme de paraboles. Ce sont des métaphores, impossibles à comprendre pleinement. Leur sens se cache dans les Évangiles derrière des croyances chrétiennes postérieures. S'il nous manque beaucoup de détails sur les actions de Jésus, nous savons néanmoins ce qu'il a fait. Le plan est clair. De la tradition orale, tardivement fixée dans les Évangiles, il se dégage nettement une tendance des actes de Jésus pouvant se résumer en trois mots: guérir, manger, prêcher.

La manière de faire de Jésus est saisie dans un épisode relaté par Marc (1:29), le plus ancien et le plus autorisé des narrateurs évangéliques. En sortant de la synagogue à Capharnaüm, Jésus alla dans la maison de Simon Pierre et d'André avec Jacques et Jean, ses nouveaux disciples. Là, il trouva la belle mère de Simon Pierre au lit avec la fièvre. « S'approchant, il la prit par la main et la fit lever. Et la fièvre la quitta ». Elle a pu ainsi leur servir à manger. Le bruit de ces prodiges se répandit vite à travers la ville. Le soir venu, après le coucher du soleil, on amena à Jésus tous les malades et les possédés de la ville: ce fut la cohue devant la porte de Simon Pierre et d'André. (Si vous pensez que les maisons dans les bourgs où allait Jésus étaient semblables à nos maisons actuelles, détrompez vous! Ce sont de pauvres demeures comprenant une seule pièce de 135 pieds carrés, habitée par cinq ou six personnes). Le matin, avant la levée du jour, Jésus quitta secrètement Capharnaüm pour aller prier en un lieu solitaire. Simon Pierre et ses nouveaux disciples se lancèrent bientôt à sa poursuite. Et, l'ayant trouvé ils lui dirent: « Tout le monde te cherche ». Jésus leur répond: « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j'y prêche, aussi, car c'est pour cela que je suis sorti » (Marc 1:38).

Jésus aurait pu s'établir à Capharnaüm en guérisseur local, devenant un sage. En misant sur sa renommée, il serait devenu un petit potentat de village. Mais il s'y refusa. Il choisit plutôt la prédication en parcourant la Galilée.

Nous connaissons le coeur du message de Jésus. Il l'a dramatisé par sa manière de voyager. Il l'a éclairci par ses instructions aux Douze. Avant de les envoyer en mission dans la Galilée proclamer le Royaume de Dieu et guérir les malades, il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, ni deux tuniques; de demeurer et repartir de la maison entrée en premier. Bref, « Manger tout ce qu'on vous sert » (Luc 9:9). (Noter: Cela n'est pas manger des repas kasher, loin s'en faut!). Une autre prescription était de marcher sans sandales.

Nu pieds, vêtu d'une seule tunique, sans besace, sans pain ni argent, sans bâton (cela pouvait servir comme moyen d'autodéfense): telle fut la manière de visiter les bourgs à la ronde pour guérir, prêcher. Jésus fut un Gandhi itinérant, sans feu ni lieu. Il eut fort bien pu dire: « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids; le Fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer la tête ». (Mathieu 8:20)

Jésus s'empressait toujours de guérir en premier, pour mieux s'adonner ensuite à sa tâche de prédilection: enseigner par paraboles. Jésus fut un sage révolutionnaire de la trempe de Lao Tse, de Bouddha ou de Socrate.

Voyager, guérir, prêcher, mais aussi manger, un acte qui en dit long sur Jésus. La commensalité est une pratique considérée par les anthropologues culturalistes comme un trait fondamental de toutes les sociétés. Qui invite qui à dîner? Qui mange avec qui et dans quelle sorte de restaurant? La réponse à ces questions fournit des indices concernant le rôle et le statut social de chacun dans une société donnée, en définit la hiérarchie sociale. D'après toutes les doléances et les imputations rapportées dans les Évangiles, il est clair que Jésus prenait ses repas en commun avec les petites gens: les pécheurs, les percepteurs d'impôts et de rentes et les prostituées. Il prenait tantôt ses repas en commun avec des riens du tout, tantôt avec tout le monde. Il bouleversait l'ordre et les conventions sociales.

Une parabole du Royaume, celle des invités qui se dérobent (Luc 14), fait bien ressortir ce tempérament chez Jésus. Un hôte décida de donner un grand dîner auquel il invita beaucoup de monde. Mais chacun des invités, unanimement, se mit à s'excuser. Courroucé, l'hôte dit à son serviteur: « Va t'en vite par les places et les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux ». Comme il y avait toujours de la place, il dit encore à son serviteur: « Va t'en par les chemins et le long des clôtures, et fait entrer les gens de force afin que ma maison se remplisse. Car je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner ». Conséquemment, tout ce monde bigarré d'éclopés amenés au banquet eurent le festin de leur vie.

Jésus favorisait ce genre de repas, composé surtout de pain et de poisson, symbole vivant de la communauté humaine. Les repas pris en commun sont en quelque sorte la signature de Jésus. Jésus invitait comme convives autant le pauvre, l'indigent que le soldat, le percepteur d'impôts, la prostituée, le pécheur et les autres marginaux. Parmi ses convives figuraient aussi l'estropié, l'aveugle et le boiteux. La femme et l'enfant, considérés comme des personnes mineures dans la société méditerranéenne, étaient également invités. Pour Jésus, c'étaient des personnes à part entière.

Quand Jésus arrivait dans un bourg ou une bourgade, les basses classes, victimes de la violence et de l'injustice de l'empire romain, se mettaient à célébrer ensemble leur solidarité. Le Royaume de Dieu était la justice divine et de l'égalité entre les hommes. Par ses repas pris en commun, Jésus brisait les conventions sociales en rapport avec les classes, fussent elles juives ou romaines. Il était un révolté contre les conditions sociales de son époque.

L'art des premiers chrétiens mettait l'accent sur deux thèmes dominants: guérir et manger, prolongement dans le temps de la manière de faire de Jésus. Le repas pris en commun dans le style de Jésus devint les agapes des premiers chrétiens. La messe chez les catholiques romains et la communion chez les protestants découlent de cette tradition.

Le style de vie de Jésus ne fut pas sans inquiéter sa famille, bien entendu. Nous lisons dans l'Évangile de Marc (6:1) que Jésus retourna à Nazareth dans sa patrie:

Ce fils de charpentier se mit à enseigner dans la synagogue, ce qui, bien sûr, sut provoquer l'étonnement chez tous, mais surtout les siens. Sa mère, ses frères, Jacques, Joseph, Jude et Simon et ses soeurs se mirent à dire de Jésus. « Il a perdu le sens » (Marc 3:21). Beaucoup de gens, un peu choqués sur son compte, étaient alors assis autour de lui et on lui dit: « Voilà que ta mère et tes frères et tes soeurs sont là dehors qui te cherchent », Il leur répond: « Qui est ma mère? et mes frères »? Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit: « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère et ma soeur et ma mère » (Marc 3:31 35). Jésus, étonné du « manque de foi » de son Nazareth, finit par le quitter pour s'adonner à la prédication dans les bourgs à la ronde en Galilée; il dira: « Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison » (Marc 6).

Les siens auraient bien aimé qu'il s'installe à Nazareth parmi eux comme un sage et un guérisseur. Tout Nazareth également, car sa présence aurait fini par attirer un flot de pèlerins. Il serait devenu une bonne attraction touristique. Mais Jésus n'avait pas le caractère d'un homme à vouloir s'asseoir sur ses lauriers, contrairement à la pratique courante dans le monde méditerranéen. Délaissant sa sécurité et son bien être, c'est lui qui irait à la rencontre du monde. Il se résignerait à mener une existence sans un toit à lui où reposer sa tête.

Ceci montre bien que Jésus, quand il prononçait des paroles et posait des gestes, il le faisait délibérément. Bref, son message est dans ses faits et dits.

Après la mort de Jésus sur la croix, son frère Jacques eut pignon sur rue à Jérusalem en tant que nouveau chef du mouvement. L'apôtre Paul, quant à lui, se mit à parcourir les églises à la ronde en Asie mineure, prêchant et recueillant des deniers pour l'église de Jérusalem dont Jacques est à la tête. En outre, on vit la famille de Jésus déménager de Nazareth à Jérusalem.

Jésus était peu réaliste comme l'indique sa parabole de la perle de grand prix: « Le Royaume des Cieux est encore semblable à un négociant en quête de perles fines: en a-t- il trouvé une de grand prix, il s'en va vendre tout ce qu'il possède et achète cette perle ». (Matthieu 13:45).

À supposer l'achat de cette perle de grand prix, tant convoitée, que peut le négociant faire avec elle, s'il n'a plus rien d'autre? La manger, impossible. Payer le loyer, encore impossible, du moins s'il la garde comme un trésor. Sur un coup de coeur, cette perle semble peut-être une excellente affaire. Mais au fond, le négociant est dupe; il n'a plus de quoi à manger. Il risque de crever de faim.

Jésus a vécu dans le Royaume de Dieu, non de Rome. Il a vécu en entier, résolument, sans se soucier des conséquences. Il conseillait aux auditeurs de l'imiter, de vivre comme si le monde appartenait à Dieu et était une partie de l'empire de Dieu, non de Rome. Où une pareille existence pouvait-elle mener? Quel avantage concret pouvait-il en découler? Cela entraîna Jésus sur une croix romaine. Pas étonnant que sa famille l'ait cru fou! Il a vécu à sa guise jusqu'au moment où le pouvoir de Rome s'en est mêlé. Son ministère aurait aisément pu se réduire à une couple de mois, tellement il allait à contre courant de l'empire romain. Jésus fut un radical égalitaire jusqu'au bout.

Si le sens de ses mots, perdurant dans les aphorismes et les sentences qu'il a prononcés, n'est pas clair, ses gestes le sont. Il considérait tous les hommes et les femmes comme membres d'une même famille humaine, une famille devant obéir aux lois d'un Dieu exigeant l'égalité, la compassion et la justice. L'unité du genre humain préconisée par Jésus oblitérait toutes les conventions sociales. Aimer Dieu et son prochain résumait toutes les règles et toutes les obligations religieuses. Chaque être humain, peu importe qui il est, est notre prochain, notre semblable.

Le mouvement de Jésus reprit souffle suite au choc provoqué par sa mort prématurée. Les apôtres se mirent à imiter la manière de faire de Jésus: voyager, guérir, prêcher et manger. Les Actes des Apôtres en racontent les péripéties.

Notons ici que les premiers chrétiens furent des communistes, ce que d'ailleurs l'histoire d'Ananie et Sapphire met fort en évidence. Ils vendirent leurs biens pour donner leur avoir à l'église, la congrégation locale. Le christianisme et le judaïsme s'enracinent dans le communisme primitif. Durant la quarantaine nomadisante des Hébreux dans le désert, la société juive fonctionnait suivant des principes égalitaires. Une ancienne coutume prévoit l'année du jubilé (Lévitique chapitre 25) à tous les cinquantièmes. Il était alors fait grâce de toutes les dettes et avait lieu la redistribution égalitaire des terres. (Il y a déjà quelques années, plusieurs d'entre nous avions donné notre appui à une année du jubilé faisant grâce des dettes du Tiers monde. Ceci était l'initiative de plusieurs églises. L'expérience a connu un certain succès).

Disons maintenant un mot au sujet de la religion de Jésus. Malgré son silence sur ses expériences religieuses, tout probablement il s'en nourrissait et y trouvait son élan vital. On le voit se retirer à l'écart pour prier Dieu dans le désert. Sa vie de dévotion le rapprochait de son dieu. Il a enseigné et témoigné de la présence de Dieu. Il a vécu comme étant un citoyen dans l'empire de Dieu. Il croyait que le Royaume de Dieu vient habiter ceux qui vivent sa présence.

Cette présence ne supposait rien de mystique ni détachement de ce monde. Le Royaume de Dieu, soutenu par Jésus, existe là où les gens osent vivre comme si la volonté de Dieu, non celle de Rome, régnait sur le monde. Au lieu de donner des explications ou des descriptions de ce Royaume, Jésus se contentait de conter des paraboles pour le faire revivre.

Pour Jésus, le Royaume des Cieux ne signifiait ni l'abnégation du monde ni le mysticisme. Il n'a pas dit, « le Royaume des Cieux est en toi », comme si ce Royaume était une espèce d'état de bien être personnel. Cela est mal comprendre ce que Jésus a dit. Il a plutôt dit: « le Royaume des Cieux est en toi » (en tant que groupe) voulant dire par là que le Royaume des Cieux est parmi vous; il est au milieu de vous, à la portée de l'humanité. Quiconque le veut peut entrer dans le Royaume de Dieu. La seule condition est de se conformer à ses normes par libre consentement.

Jésus garda le cap choisi, toute sa vie durant. Ce qui arriva, pourquoi il est mort, on l'ignore. Le sens des paroles de Jésus sera toujours incertain pour nous. Mais nous pouvons toujours méditer sur ses paraboles. Chose certaine, son message menaçait le statu quo, l'ordre établi dans la société juive et l'empire romain. Jésus n'est pas mort pour racheter nos péchés. Il est mort à cause de son message, sa loyauté à l'empire de Dieu. Il est mort à cause du grain de sénevé nonchalamment jeté dans le potager.

Pourquoi les gens n'ont ils pas su comprendre son message? Son égalitarisme, qui s'attaque à la racine de la société civilisée, est pourtant évident pour qui veut bien le voir. On se ferme les yeux, on se bouche les oreilles. Puis on agit autrement, s'auréolant de la respectabilité du christianisme. La parabole des ouvriers envoyés à la vigne (Matthieu 20) est éloquente sur ce point. Les ouvriers embauchés à la onzième heure touchèrent le même salaire que ceux ayant été embauchés au point du jour. À la fin, chaque ouvrier toucha un denier, le salaire juste pour une pleine journée de travail à la vigne. Pensant recevoir davantage du vigneron, ceux de la première heure furent déçus, voire jaloux des derniers. Mais ces derniers, à vrai dire, n'étaient nullement à blâmer, ayant passé la journée à se chercher du travail. Leurs besoins en fin de compte étaient les mêmes que ceux des premiers. En décrivant un tel épisode dans cette parabole, Jésus n'était pas sans savoir quel remous cela pourrait avoir dans la société de son temps.

Ce n'est pas un hasard si J.S. Woodsworth, le fondateur du Parti C.C.F., précurseur du NPD, fut un chrétien et un pasteur méthodiste. Ni un hasard si aujourd'hui tant d'unitariens sont partisans du NPD. Ni un hasard si la nouvelle forme de chrétienté en Amérique latine est la théologie de la libération. La théologie de la libération est connue pour son parti pris vis à vis du pauvre. Dans ses églises bien portantes, le pauvre, le paysan, le chrétien ordinaire lisent les paraboles de Jésus puis se sentent émus par les principes égalitaires qui fondent ses faits et dits.

Et qu'en est-il de nous, nous qui sommes voisins du prétendu empire américain, celui ci n'étant pas l'empire de Dieu mais celui du capitalisme global? Qu'en est-il de nous, consommateurs qui bénéficions du travail de millions d'hommes et de femmes qui produisent nos aliments, cousent nos vêtements, peinent dans des usines en Chine et dans les pays du Tiers monde, nous expédient leurs articles fabriqués, ainsi que leur précieux pétrole et autres ressources naturelles?

Grâce au pétrole, la lignée vénézuélienne de ma famille fut autrefois très à l'aise, cela dans une terre où une minorité était riche et la majorité pauvre. Ma parenté décida de partir au moment des troubles sociaux sous le président, Hugo Chavez. Franchement, j'ignore quelle attitude avoir face à la présente tourmente là-bas.

J'ai étudié l'économie et le commerce tout autant que le Nouveau Testament et les enseignements de Jésus. Je comprends très bien le premier ministre Jean Charest et son problème budgétaire. L'intérêt sur la dette publique au Québec est équivalent à la moitié de tout l'impôt personnel payé et collecté. L'argent ne pousse pas sur les arbres. Comme nous l'apprend notre système de la santé publique, les ressources ne sont pas illimitées.

Je me console à l'idée qu'il y a eu des unitariens qui ont jonglé avec le socialisme. Les premiers unitariens, les Frères polonais, vendirent leur propriété et essayèrent de fonder, en 1570, une commune de chrétiens à Rakow, en Pologne. Ailleurs, des mouvements de frères, tels les huttérites et les mennonites, furent aussi à l'oeuvre. Les Frères polonais, quant à eux, ne débouchèrent nulle part. Nos héritiers spirituels avaient un tempérament peu enclin à vouloir se soumettre à l'autorité quelle qu'elle fût. Pendant trois ans, ils tournèrent en rond. Il fallait tout questionner, discuter toutes les idées et les suggestions. (On voit en eux de quelle pierre nous sommes taillés!). En 1573, Simon Romemberg, un pharmacien du coin, finit par s'imposer. Dès lors, la communauté de bien fut abandonnée et l'entreprise privée prit un essor. Les artisans et les marchands commencent à entrer dans les affaires. Des églises se bâtissent et des pasteurs reçoivent les ordres. Une presse d'imprimerie déverse un flot de brochures. Des sociétés de débats contradictoires sont envoyées dans les universités. Les idées unitariennes se répandent à travers l'Europe, gagnant l'adhésion de personnages aussi célèbres que le poète anglais John Milton et le savant Sir Isaac Newton. Les Frères polonais devinrent connus comme sociniens, nommés d'après le théologien Fausto Socini.

Je me console encore à l'idée qu'au dix neuvième siècle des unitariens américains ont tenté de fonder une commune à Brook Farm et des universalistes américains, une autre, à Hopedale au Massachusetts. Les deux ont échoué. Ceci me fait penser à un kibboutz, Ayelet Hashahar, que j'ai visité au nord-est d'Israël, et revisité vingt trois ans plus tard. Je connaissais personnellement une des familles là-bas. Les grands parents fondateurs y étaient venus d'Allemagne en 1922 en tant que socialistes juifs. Les kibboutzim sont des exploitations communautaires, le plus souvent agricoles. C'était pour ces pionniers, au début, la seule façon de survivre. Aujourd'hui la richesse et la propriété privée s'imposent de plus en plus. Entre mes deux visites, leurs enfants et petits enfants avaient quitté le kibboutz en faveur d'une carrière, d'un revenu indépendant et d'une automobile dans les villes d'Israël. (Dans Ayelet Hashahar, c'était le kibboutz qui était le propriétaire de l'automobile. Vous pouviez par ailleurs avoir l'usage d'une automobile, sans qu'elle ne vous appartînt).

Je ne suis pourtant pas un socialiste. Néanmoins, la vie de Jésus me tourmente l’esprit. C'est le cas depuis toujours. J'ai du mal à comprendre pourquoi il y a tant de gens aveugles aux dits et faits de Jésus. Jésus a enseigné et témoigné de la présence de Dieu. Cette présence se manifeste dans nos livres de cantiques, voire est elle même invoquée par le sixième et septième principes, éléments du pacte de l'Association unitarienne/universaliste:

6. La quête d'une communauté mondiale accordant la paix, la liberté, et la justice à tous;

7. La révérence à la vie dont nous faisons partie.

Comment allons nous vivre en accord avec nos consciences? Comment faire en sorte pour que nos vies incarnent ce que nous affirmons? Que pouvons nous faire? Quoi faire? Il y a soixante-dix ans, le philosophe Alfred North Whitehead a bien rendu tout cela par la formule percutante que voici, extraite de son livre Adventures of Ideas (chapitre deuxième): « Tant que les images galiléennes resteront un distant mirage, elles demeureront une source de contagion de l'esprit inquiet ».

 

Sommaire

Éditorial

L'unitarianisme canadien: l'idée d'une possibilité

Le mouvement universaliste au Québec

L'Épître sur Mel Gibson

Jésus, un radical égalitaire

Recensions

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005