Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005

L'Épître sur Mel Gibson

par Mark Belletini

Mark Belletini est un unitarien. Il a prononcé ce discours en anglais comme pasteur doyen devant la communauté unitarienne/universaliste de Columbus dans l'Ohio.

Chers ami(e)s,

Je viens de voir La passion du Christ au cinéma.

J'y suis allé à plusieurs titres. D'abord à titre de votre pasteur doyen, étant donné les controverses autour de ce film. Ensuite comme quelqu'un qui prend au sérieux les enseignements de Jésus et les exégètes du Nouveau Testament. J'y suis aussi allé comme quelqu'un qui n'aime pas les préjugés anti-catholiques ou anti-chrétiens. J'y suis allé comme une personne sensibilisée par ses amis juifs aux préjugés dont ils souffrent. J'y suis même allé comme cinéphile, un cinéphile qui a visionné toutes les adaptations cinématographiques sur la vie de Jésus avant celle de Mel Gibson (ex : La plus grande histoire jamais contée, Jésus de Montréal, La dernière tentation du Christ, Les rois des rois, Jésus de Nazareth de Zefferelli et, du cinéaste communiste Pasolini, le renommé film L'Évangile selon Saint Mathieu, et enfin le téléfilm Le jour où Jésus mourut, tiré du livre de Jim Bishop, qui relate les douze dernières heures de Jésus, période retenue également dans la passion du Christ de Monsieur Gibson).

Et, pour terminer, comme citoyen américain, je suis allé visionner le film inspiré de notre beau proverbe : « Une personne est présumée innocente jusqu'à ce qu'elle soit déclarée coupable ».

Je suis sorti du cinéma en colère en pensant que Monsieur Gibson venait de perpétrer un crime non seulement contre les Juifs, les femmes, les enfants, les textes sacrés et contre bien d'autres choses encore, mais d'abord et avant tout contre Jésus de Galilée lui même.

Lors de ses entrevues, petit sourire en coin, Monsieur Gibson se montre tantôt surpris par tout le tapage tantôt cinglant, traitant ses détracteurs d'anti-chrétiens et d'anti-catholiques.

Je ne suis ni l'un ni l'autre:je suis un pasteur qui prêche souvent les Évangiles et qui les voit d'un oeil critique depuis mes premières études à l'école catholique ce qui ne m'empêche pas de me révolter de tout mon être contre son film.

Tout enfant, bien avant les célèbres réformes du concile du Vatican, je me souviens qu'on avait l'habitude de réciter une prière durant la liturgie du vendredi saint pour la conversion du « Juif perfide ». Le concile du Vatican a modifié tout cela non que l'anti-sémitisme ait disparu du jour au lendemain, loin s'en faut, mais parce que les dirigeants de l'Église ont finalement admis que cette prière était injuste, contraire à la morale comme à la réalité. Monsieur Gibson prétend que toutes les critiques de son film touchant aux Juifs reposent sur une « histoire révisionniste ». Seul lui se conforme aux Évangiles qui relatent une « histoire vraie ». À ses yeux, les évangélistes Mathieu et Jean sont de l'époque de Jésus et donc ont vu ce qui s'est réellement passé.

Une telle approche ignore toutes les interrogations historiques de même qu'un centenaire de recherches bibliques d'exégètes à la fois catholiques, protestants ou Juifs. Je ne suis ni anti- chrétien ni anti-catholique mais je m'inscris en faux contre quiconque voudrait contrefaire sa religion, peu importe la quelle, pour justifier la déformation, le préjugé et l'ignorance.

Les Évangiles selon Mathieu et Jean ont été rédigés par des inconnus. Nul part trouve t-on un manuscrit évangélique ancien signé par un auteur dénommé Jean. Les noms des évangélistes donnés aux Évangiles remontent à Papias d'Hierapolis, l'un des pères apostoliques, plus de cinquante ans après qu'ils aient été écrits, révisés, lus et approuvés. Cette affaire a d'ailleurs été tirée au clair par l'Église catholique […]. Il n'y a rien de bien édifiant à dire cela aujourd'hui. Ces connaissances font partie de l'histoire officielle de l'Église depuis déjà longtemps.

Pour revenir à Mel Gibson, il faut savoir qu'il n'est pas un vrai membre de l'Église catholique romaine. Il fait partie d'un groupe dissident qui refuse toutes les réformes du second concile du Vatican. Il a construit sa chapelle particulière sur son terrain en Californie où lui et sa femme, nominalement de religion épiscopale, co-habitent. Il m'est impossible de vous dire s'il prie toujours pour la conversion du « Juif perfide » le vendredi saint. Je sais cependant c'est que les prêtres juifs dans son film font tout leur possible pour se conduire perfidement (i.e., coupables de toutes sortes de complots et de tromperies).

Le Nouveau Testament comprend quatre évangiles. Chacun parle du procès de Jésus et de sa mort, mais dit les choses différemment, se contrariant. L'Évangile selon Jean, par exemple, s'évertue à nier la présence d'un personnage dénommé Simon de Cyrène, qui se trouve pourtant mentionné dans les trois premiers évangiles. Il accentue le fait que Jésus porta seul sa propre croix, car il écrivait probablement son évangile pour contrecarrer les dires d'un groupe de chrétiens qui soutenait que Simon de Cyrène fut crucifié à la place de Jésus. Pour ces chrétiens un être aussi divin que Jésus ne serait pas vraiment divin s'il pouvait souffrir et mourir. Malgré tout cela Simon figure dans le film de Mel Gibson, et on le voit même prendre un peu la parole. Cela est de la pure invention car rien de tel ne se trouve dans les Évangiles.

J'ai partagé avec vous cette anecdote au sujet du Cyrénien, qui se trouve dans n'importe quel livre savant, pour bien souligner une observation capitale effectuée par des exégètes chrétiens, autant catholiques que protestants, mais rarement de religion évangélique. Au fond, les Évangiles sont polémiques. Ils ont été écrits pour répondre à certains problèmes qui préoccupaient certaines communautés chrétiennes à divers moments de leur histoire. Ils n'eurent jamais la moindre intention de relater en détail la vie de Jésus depuis sa naissance. Il demeure que les Évangiles sont beaucoup moins polémiques que le film de Mel Gibson.

C'est pourquoi, en dépit de l'absence de Simon de Cyrène dans l'Évangile selon Jean, Gibson a choisi de préférence celui-ci au lieu de l'un des trois autres. C'est de cet évangile polémique et contestable qu'il tire le plus grand nombre de citations bibliques qu'il colle aux lèvres de Jésus. En empruntant le langage théologique de Jean, Gibson veut souligner comment lui et nombre de chrétiens conservateurs imaginent le rôle expiatoire de la mort de Jésus. Cette doctrine déclare que l'humanité est entachée du péché d'Adam et d'Ève et donc ce péché originel est la juste cause de la colère de Dieu à notre égard. Nous méritons d'être exécutés pour nos péchés. Fusion parfaite de Dieu et de l'homme, le Christ est seul capable de subir la colère de Dieu à l'égard de sa propre personne. Lui seul peut descendre du Ciel comme portefaix de nos péchés, choisir de mourir à notre place pour apaiser son Père furibond, sacrifice ultime pour nous sauver de la mort et de l'enfer, et nous laisser en héritage la vie éternelle en croyant en Lui. Voilà pourquoi Gibson appelle son film, dans un rare moment d'honnêteté authentique, la passion du Christ. Il reconnaît par ce titre qu'il n'est nullement en train de recréer la vie humaine de Yeshu'ha Nazari Jesus de Nazareth en Araméen mais plutôt de nous révéler un Christus transcendant et théologique.

La croyance du rachat des péchés de l'humanité par la mort odieuse d'une seule personne ne se trouve pas aussi explicitement exprimée, du moins pas dans les enseignements des premiers chrétiens. Nombres d'interprétations ont été proposées pour décrypter le sens tant soit peu métaphorique de ce langage de chroniqueur judiciaire avec lequel a écrit Paul et certains des autres auteurs anciens. Il est vrai qu'on retrouve parfois le même choix de termes pour exprimer l'idée de souffrance par procuration dans certains sources juives écrites un peu après la fin de la période hellénistique, tel les livres des Maccabées, lesquels figurent dans les écritures saintes de la bible catholique, mais non dans les écrits sacrés protestants et Juifs. Néanmoins, la compréhension maccabéenne de la souffrance par procuration, chez les anciens chrétiens, ressemble peu ou prou à ce que les évangélisateurs aujourd'hui entendent par cela. Je n'ai jamais encore entendu de ma vie un sermon sur l'expiation de nos péchés par procuration qui donne une image de la paternité et de la divinité dont je puisse reconnaître l'une ou l'autre comme paternelle ou divine, dans le véritable sens de ces deux mots.

En effet, plusieurs des premiers chrétiens ne voulaient rien savoir de cette singulière exégèse paulienne codée en langage judiciaire, même dans ses variétés les plus anciennes, et de toute façon mal comprise la plupart du temps. Dans l'évangile de Marie Madeleine, un évangile qu'on n'a pas retenu comme partie des textes canoniques de l'Église (car ce sont les gagnants qui font les règles et choisissent les livres!), il est écrit que Jésus a dit: « Il n'y a rien de tel que le péché...sauf si vous aimez ce qui vous leurre ». Ceci est manifestement une polémique en riposte contre toutes ces allégations légalistes voulant que la mort soit un châtiment judicieux pour le péché. Et l'apocalypse de Pierre, autre texte banni, va encore plus loin. Il y est dit qu'en prônant l'idée d'une mort expiatoire et rédemptrice, le croyant « s'accroche au nom d'un homme mort, pensant ainsi en être purifié ».

Encore une fois, les enseignements post réformes, comme ceux des catholiques conservateurs d'aujourd'hui, sont hantés par cette idée de souffrance par procuration. J'en sais quelque chose de par mon expérience d'écolier qui m'a appris à entrer en transe par la méditation sur les aspects corporels et morbides de la souffrance... il suffit de penser aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola ou d'invoquer les visions tourmentées de Thérèse Neumann, remplies de scènes de torture. Le deuxième livre des Maccabées comporte lui-même un chapitre qui décrit la torture de plusieurs jeunes hommes en présence de leur mère qui équivaudrait presque point par point à l'imagerie délirante du film pornographique de Gibson, au cours duquel un participant est bel et bien assassiné.

Mais ici permettez moi de faire une pause pour dire ceci, même si certains chrétiens et Gibson lui-même prédiront probablement la damnation éternelle comme destin pour moi pour l'avoir dit: personnellement je suis incapable de voir un lien entre une souffrance physique intense et l'amour. J'ai aussi dit cela avec tout autant de franchise aux chrétiens évangélistes qui souriaient, attroupés autour du cinéma à la sortie du film de Gibson, à l'affût de n'importe quel venant crédule. « Oh dis donc », s'exclame un gars avec une sincérité surfaite, « avoir voulu tant souffrir fait penser à tout l'amour que Dieu a pour nous, n'est ce pas? ».

«Cela me fait penser à rien de tel », je lui ai rétorqué. « L'amour oui, parfois ça donne mal au coeur. Mais être flagellé sans raison puis ensuite être crucifié, c'est quelque chose d'autre, c'est certainement une grande tâche faite sur l'histoire de la justice criminelle de l'humanité mais un acte d'amour, pas du tout. J'estime que vouloir mettre la torture et l'amour sur un même pied d'égalité, c'est être sans scrupules. C'est une insulte à la fois à l'homme Jésus et à une quelconque conception morale de Dieu ».

Je sais que pour ceux pour qui ces idées sont prépondérantes et capitales, mon point de vue me situe loin en dehors de la miséricorde de Dieu, mais je n'y peux rien. Nul n'a encore jamais pu me présenter un cas de rachat par le sang qui m'apparût raisonnable. Et me mettre au visage des passages, lus à la hâte, de textes sacrés, comme si avoir été cité fût une preuve suffisante de vérité certaine, pour moi cela fait encore moins de sens.

Quant à moi, lire les textes sacrés sans recours aux historiens, poètes et critiques, c'est carrément de l'idolâtrie. Autant que les historiens modernes le sachent, Jésus de Galilée fut crucifié par des soldats romains dans le courant de la journée du 7 avril de l'an 30 CE. Et nul doute que c'étaient les Romains seuls qui possédaient le droit de la peine de mort en Judée durant le premier siècle de notre ère. Les Évangiles décrivent bien le « centurion » comme celui qui exerce le pouvoir, nom désignant un sous officier militaire romain et non pas un grade de la police juive. Les soldats romains étaient mis en garnison à la forteresse d'Antonia, nommée d'après Marc Antoine, sur l'angle au nord ouest de la plate forme du temple de Jérusalem. Le commandant de la garnison était au service du préfet (non du procurateur, terme plus tardif) de la Judée, Lucius Pontius Pilatus, un homme connu de l'histoire (c.f. Philo Judaeus) comme étant « rigide, obstiné, et cruel », un homme qui fut finalement renvoyé, après un règne de terreur de dix années, par son propre patron, Caesar Tiberius. (Le film de Monsieur Gibson, remarquons le au passage, maintient à tort que Pilate eût été dans les parages onze ans au moment de la mort de Jésus, ce qui démontre la légèreté avec laquelle il joue avec l'histoire). Les années de Pilate en Judée sont effectivement de 26 à 36 A.D.

La mise en croix était une fin épouvantable, supplice d'abord imaginé par les Phéniciens, puis raffiné par les Carthaginois pour finalement être adopté par les bourreaux romains. C'était d'emblée une peine réservée aux non citoyens romains, surtout aux gens déclarés coupables de trahison ou d'insubordination, tel l'illustre esclave Spartacus. La victime clouée à sa croix restait souvent en vie pendant plusieurs jours, calvaire devant exercer un effet dissuasif sur ses compagnons.

La « crux » romaine, en somme, est une pièce de bois, la poutrelle, fixée de travers vers le haut sur un poteau planté dans le sol. On obligeait d'abord le condamné à mort à porter sa poutrelle, puis on y clouait les poignets de ses bras étendus sur celle-ci entre une planchette; la poutrelle était ensuite soulevée et fixée de travers sur le poteau, enfin tout au bas on y clouait ses chevilles tout en l'obligeant de fléchir un peu les genoux. Il y avait une sorte de petit siège sortant à la bonne hauteur du poteau permettant à la victime de s'asseoir pour un bref repos du corps. Les restes d'un homme, datant de la guerre 66 70, découverts lors de fouilles archéologiques en 1968, confirment sans aucun doute cette méthode de crucifixion. Les victimes mouraient d'asphyxie, quand tombant d'épuisement, elles ne pouvaient plus garder leur corps dressé et en repos sur ce siège pour mieux respirer. C'est la raison pour laquelle les soldats qui s'avisaient d'abréger la vie de la victime lui cassaient les jambes pour l'empêcher de se relever. Cette pratique est mentionnée dans le Nouveau Testament.

Si on flagellait habituellement les condamnés avant de les crucifier, ce n'était pas pour amener le clergé juif, au coeur de pierre, à plus de clémence, comme le sous-entend le film de Gibson.

La crucifixion, certes, était très macabre. Et avec ce film a-historique de Gibson, j'affirme que Jésus vient d'être crucifié une seconde fois.

Comme je l'ai déjà dit, Mel Gibson clame que quiconque critique son film est anti-chrétien, voire anti-catholique. Loin s’en faut. Je me sens fort troublé devant ceux qui affichent des airs anti-catholiques. Et même je m'évertue à dire à ces gens qui s'autoproclament « catholiques sauvés » qu'il est injustifiable d'opposer leur éducation religieuse, si difficile fût-elle, à une cure de désintoxication à l'accoutumance à l'alcool, voire à la cocaïne, « ce qui, je pense, est quelque chose de bien plus sérieux ».

Aussi, pour moi Jésus est un grand maître, l'un des plus sages qui fut. Et je pense qu'on peut donner une multitude de définitions possibles au terme chrétien, voire même maints exemples pour nous rappeler l'esprit de Jésus de Galilée. De prime abord, pensons à l'évêque Tutu de l'Afrique du Sud ou à la Mère Waddles de Détroit, ou à Ruben Alves du Brésil ou même au chrétien unitarien, William Ellery Channing, de Boston.

Mais à l'instar de tous les premiers chrétiens, je ne suis ni un protestant fondamentaliste ni un catholique conservateur. Plusieurs des Pères de l'Église, conformément à la tradition rabbinique du temps, critiquaient sévèrement et visiblement quiconque interprétait les écritures saintes au plan textuel, sans se préoccuper du plan moral ou symbolique. À l'instar des premiers chrétiens, je lis les écritures saintes selon ses divers niveaux littéraires, avec mon esprit, mon coeur, mon sens critique, voire en y mettant tout mon enthousiasme religieux, pour arriver à les interpréter du mieux que je peux, tout en tenant compte de mes propres limites et de celles de mes lecteurs.

À notre époque, seuls les fondamentalistes, les évangélistes et les catholiques conservateurs peuvent encenser le film de Gibson comme un spectacle merveilleux et solennel qui laisserait une expérience imprégnée de l'expression de l'amour de Dieu. Ce phénomène est dû, je crois, à plusieurs raisons allant bien au-delà des différences exégétiques pouvant exister entre les modernistes comme moi-même, et des conservateurs comme Franklin Graham. Car, comme vous le savez, les chrétiens conservateurs soutiennent carrément avoir des problèmes théologiques avec la communauté gaie et lesbienne, jugent la religion des Juifs inachevée sans Jésus, et, prêchent contre les femmes qui refusent leur servitude à un homme comme « chef de famille ».

Ceci étant dit, s'étonnera-t-on, d'apprendre que Mel Gibson, un chrétien conservateur, dépeint Lucifer comme une femme. Comme une femme androgyne en plus, mais avec des vers de farine qui se tortillent hors de ses narines, et avec des ongles lui servant de griffes, signe qu'elle est méchante.

Le Lucifer de Gibson acquiert la forme d'une bande de gamins morveux. Je n'en reviens pas de cette iconographie tant elle est mal à propos. Judas Iscariote, après qu'il eut révélé à la police du temple (Jean emploie plutôt le mot « cohorte », un groupe de militaires de 600 hommes) la cachette de Jésus, en éprouve des remords. Mais il est trop tard. Lucifer, déguisé en enfant tout en dents, lui mord toutes les parties du corps et le pourchasse près d'une colline où il finit par se pendre, en total désespoir. Cet épisode en plus de n'être pas dans ma bible m'apparaît bien bizarre. Une telle iconographie vous donne la chair de poule! Même chose pour le mauvais larron sur la croix à côté de Jésus. A peine eût-il fini d'injurier Jésus, s'abat sur lui un énorme oiseau qui lui crève bruyamment les yeux avec son bec. C'est fort biscornu et tordu tout ça, et c'est en plus dépourvu de toute authenticité biblique.

Les élans de Gibson sur la femme n'en finissent pas de donner froid dans le dos. Marie, la mère de Jésus, qui, on ne sait trop comment, ayant gagné accès à la caserne où était consigné son fils, aurait observé comment la peau du corps de celui-ci lui avait été arrachée par des soldats sadiques et cruels. Et après, chose étonnante, elle se serait aussitôt mise à faire ce qu'on s'attend que fasse une femme conformément à la conception de certaines religions: le ménage. Inexplicablement ayant tombé soudain par terre dans la caserne, et sur ses mains et à genoux, elle se serait mise à nettoyer tout le sang avec des torchons. Elle aurait été là en présence de Marie Madeleine, qui elle-même avait distinctement été dépeinte dans l'Évangile de Jean, comme une adultère ayant été presque lapidée à mort pour cela. Cette interprétation de Madeleine comme une prostituée, insinuation pour laquelle l'Église romaine a depuis demandé pardon, est une invention du Pape Grégoire cinq cent ans après que les Évangiles eurent été consignés par écrit. À l'encontre de cette interprétation, des savants modernes comme le Dr Karen King maintiennent que Marie Madeleine aurait été une organisatrice dans l'une des premières églises, et non une femme de mauvaise vie.

S'ajoute à cela l'homophobie. Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, est représenté comme un travesti en rouge à lèvres et maquillé, qui batifole en parlant avec affectation, véritable parodie de l'homosexuel. Le générique accentue aussi en plus qu'il fut pédéraste, en faisant figurer sur la liste des acteurs le protégé d'Hérode. Cette curieuse interprétation tout à fait gratuite, me rappelle la scène dans l'autre parodie historique de Gibson, Braveheart, où l'amant gai et indolent du roi Edouard se tue en étant jeté par la fenêtre du palais.

Et enfin voyons le portrait que peint Gibson du Juif. Il a beau dire que son film n'est pas anti-Juif, il est évident que Gibson ment, sinon, étant trop englué dans sa vision religieuse du monde, il est devenu impassible. Les prêtres juifs sont présents au procès. Il y en a environ une quinzaine, issus du bas clergé. Ceux-là se manifestent encore lors de la flagellation dans l'Antonia, mais aussi au Calvaire. Ils arborent des habits de cérémonie qu'on dirait des robes noires d'un patriarche orthodoxe grec, c'est à s'y méprendre. (Tous les spécialistes savent que les prêtres juifs se revêtaient en blanc, y compris le grand prêtre, bien que ce dernier portât parfois un manteau bleu). Et de toute façon, nous savons que les vêtements sacerdotaux des grands prêtres étaient rangés sous bonne garde des Romains jusqu'à ce qu'ils en aient besoin pour les cérémonies religieuses, ce qui les maintenait dans un état d'asservissement. En réalité, ce choix vestimentaire de Gibson a été sûrement influencé par le classique du western américain, où le méchant est toujours de noir vêtu. Malheureusement, la production cinématographique de Jesus Christ, Superstar recourt à ce même motif.

Le grand prêtre Caïphe prend un air menaçant dans chaque scène, semant partout la terreur autour de lui, y compris chez le Pilate du film, qui s'affiche comme un homme timoré, voire subjugué au point qu'il irait se cacher n'importe quand en se recroquevillant dans un coin en suçant son bouche.

Le soir du procès illégal devant le tribunal de Caïphe, à tour de rôle, les prêtres giflent Jésus à la figure. Ils lui crachent dessus, les uns après les autres. Ensuite, chez Pilate, ils clament en choeur sa mise à mort, entraînés par Caïphe, leur leader. Ils se rendent sur les lieux du châtiment et s'y réjouissent. Et, enfin de compte, ce sont eux, et eux seulement qui ordonnent sa mort. Pilate n'y est pour rien. Il n'est même pas celui qui a prononcé la condamnation officielle "Ibit ad crucem" (Il ira à la croix). Il se contente de dire à ses centurions: « Exécutez ce qu'on vous demande de faire ». Cela est le plus pathétique des portraits d'une chiffe molle et d'un poltron que je n'aie jamais vus depuis très longtemps. Le Pilate historique est tout à fait en contradiction avec cette représentation, connu davantage comme un ignoble assassin que comme un lâche.

Écoutez, que la mère de Jésus prononce quelques passages de la Haggadah de Pâques ne corrige en rien cette caricature voulue et malveillante de ces prêtres grognons.

Personne, y compris Gibson, ne peut réfuter que les Évangiles aient connu une interprétation anti-juive tout au long de l'histoire chrétienne. Lors des Croisades en allant occire les Musulmans, les chrétiens mercenaires et ivres de gloire égorgeaient au passage tous les Juifs qu'ils pouvaient. Et de nos jours, pas un seul de mes amis juifs n'a su longtemps échapper au juron « assassin du Christ ». À peine cinquante ans après la Shoah, familièrement dit l'Holocauste, mon ami juif Richard a lu, « Tuons tous les Juifs », lettres taillées au couteau dans le similicuir de la banquette d'un tram de San Francisco, ville qu'on croirait pourtant progressiste. La réalité étant ce qu'elle est, reproduire, accentuer, embellir et rassembler tous les textes dans les Évangiles qui montrent de la raillerie contre les Juifs tel que Gibson le fait, est irresponsable et, à mon avis, constitue un crime pur et simple.

Il est certes impossible d'éviter la question pourquoi les Évangiles eux-mêmes (du moins en apparence) sont-ils si certains que les Juifs aient joué un rôle clé dans le meurtre d'État de Jésus? La réponse est simple, et vaut la peine d'être formulée. Les Évangiles ont été écrits après l'année septante dix, au terme de la grande révolte de la Judée, quand les légions romaines de Titus détruisirent le Temple de Jérusalem et tuèrent tout le clergé, y compris les grands prêtres, tellement elles étaient irritées par un tel esprit d'insubordination contre l'empire romain où avait longtemps régné un état de complaisance. Les premiers Juifs hellénistiques, responsables du titre de Messie ou de Christ donné à Jésus (car le mot chrétien lui même n'avait pas encore été inventé) voulaient à tout prix se distancier de la révolte de Palestine. Ils se mirent donc à raconter d'une nouvelle façon la passion du Christ de manière à blâmer les prêtres juifs (qui étaient d'ailleurs morts et donc incapables de se défendre) et à exonérer Pilate, le Romain, afin de diriger les frustrations des gens de lettres à Rome contre les Juifs de la Judée et non pas contre eux.

Et bien qu'il faille reconnaître que cette démarche littéraire ne fut pas à strictement parler anti-personnelle à ses débuts, elle ne tarda pas à le devenir, et conséquemment, les Juifs ont pâti depuis sous la main de millions de chrétiens convaincus de ces croyances, sinon de tous les chrétiens. Il est inexcusable et malhonnête d'interpréter le procès et la mort de Jésus de Galilée dans une perspective non critique.

En dépit de sa déclaration qu'il fait de l'histoire vraie, les détails sur la crucifixion choisis par Gibson sont puisés des toiles de la Renaissance, et des idées qu'il se fait sur la sainte femme qu'il chérit, non pas de la réalité archéologique. La passion pour la flagellation de Jésus est une caractéristique qui me semble bizarre chez lui, au point où cela me fait demander quel genre d'éducation Gibson a bien eue durant son enfance. Le Nouveau Testament dit seulement, « ensuite ils l'ont flagellé ». Le Testament de Gibson, sans raison manifeste, à moins qu'il veuille bien exalter sa propre obsession du martyre et du masochisme, fait que les soldats italiens indisciplinés se servent de tous les accessoires à leur disposition pour faire la peau de Jésus. Cela ne fait que glorifier le sadisme. Aucun de ces soldats ne parait bien éloigné de la démence de Hannibal Lector dans le film Silence des Agneaux.

La crucifixion était cruelle, tout comme la flagellation. Il n'y a aucun doute à cela. Mais le penchant de Gibson pour les aspects sordides de l'histoire de Jésus est tout à fait gratuit, cela manque de réalisme. Cela va loin, au-delà de certains types de piété traditionnelle provenant du catholicisme romain d'Europe dont l'auto-flagellation et la méditation sur les plaies du Christ font partie intégrale.

Il y a pire encore, l'enseignement moral de Jésus est tout autant victime que son corps. Lorsqu'en flash-back Jésus est vu disant « Aimez vos ennemis », une grande déclaration d'ordre éthique lourde de sens s'il en fût, on commence à ressentir un peu d'espoir que Gibson s'apprête à nous montrer des scènes émouvantes pour faire écran à toutes celles bourrées de torture. Mais non. Le sadisme des « ennemis » de Jésus, tout compte fait, donne l'air de ravaler sa noble déclaration en mots pitoyables qui apparaissent tout simplement insensés et naïfs.

Même le fameux « Pardonnez leur... » de Luc se voit vidé de tout son sens à cause de la démesure de Gibson. Comment fait-on pour pardonner à un ennemi, ou aimer un ennemi, qui n'exhibe plus aucune caractéristique humaine reconnaissable? Quel genre d'amour cela peut-il bien être? Émotif? Symbolique? Imbécile? De quoi pourrait bien avoir l'air un tel pardon? Cette façon caractéristique de Gibson de monter ce scénario devient, à mes yeux, un baiser digne d'un Judas. Jésus est ignoblement trahi non pas par rapport où il s'était caché, mais dans son tempérament, son enseignement, et sa dignité. C'est sans doute là le point le plus navrant de ce film quasi-diabolique.

La seule scène positive mais brève du film, où l'on voit Jésus le charpentier asperger, avec espièglerie, sa mère d'eau, peu avant le souper, montre combien un montage différent aurait pu être réalisé, eût-on eu un réalisateur et auteur moins obsessionnel. Étrangement, la curieuse idée d'avoir filmé le dialogue en langue ancienne est aussi trompeuse. Le latin n'est pas celui de César, mais le latin de l'Église médiévale du treizième siècle ce qui explique pourquoi, au lieu d'un costume palestinien, Marie porte une élégante guimpe d'une sainte religieuse de l'époque. Curieusement, il n'y a aucune trace de grec dans le film, la véritable lingua franca de l'époque voire même sur l'écriteau cloué sur la croix nommant Jésus « le roi des juifs ». On y trouve par surcroît quelques éléments des premières légendes médiévales, tout à fait extra-bibliques: Véronique et son voile magique, par exemple, et Jésus qui croise sa mère sur le chemin du Calvaire, voire ses constantes chutes sur les cailloux de la chaussée.

Ce que je suis entrain de dire c'est que le film de Mel Gibson viole le sens du message des Évangiles, l'enseignement de l'amour, par son regard fixé sur des clous, des épines, des fouets, la haine, le crachement et le sang qui coule à flot. Il s'ingénie à méconnaître les paraboles, le sens du défi d'aimer son ennemi, la profondeur morale des maximes, et le courage et la compassion révélés par les faits et les dires d'un Jésus tout puissant. La vie ascétique et les enseignements de Jésus, fils de Marie, ont été effacés sous nos propres yeux, et substitués par un récit d'horreur relaté par un enfant perturbé habitant un corps d'homme qui veut arracher aux filles l'exclamation « Aie! Que c'est effroyable » et faire pousser aux garçons le viril cri « Holà! Que c'est incroyable ce qu'on lui fait, maintenant »!

Fût-il seulement possible pour moi, comme le Jésus de Luc, de m'écrier : « Pardon, car il ne sait pas ce qu'il a fait ». Mais hélas que non! Car je pense qu'il savait fort bien ce qu'il faisait et c'est précisément cela qui rend ce film, en fin de compte, non seulement anti-Juif mais anti-Jésus.

Peut-être bien qu'au jour du vendredi saint, cette année, je m'aviserai de prier tranquillement pour la conversion du « perfide Mel Gibson » au Judaïsme ou au catholicisme de Teillard de Chardin, voire même à l'unitarisme/universalisme. Les chances sont minces, mais cela du moins me rassure.

Sommaire

Éditorial

L'unitarianisme canadien: l'idée d'une possibilité

Le mouvement universaliste au Québec

L'Épître sur Mel Gibson

Jésus, un radical égalitaire

Recensions

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005