Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005

L'unitarianisme canadien: l'idée d'une possibilité

Par Raymond Drennan

Troisième partie d'une conférence de Raymond Drennan, prononcée en anglais devant le Congrès et l'Assemblée annuelle du Conseil unitarien du Canada à Edmonton dans l'Alberta, le 22 mai 2004. On trouvera le texte intégral CANADIAN UNITARIANISM: THE POSSIBILITY OF AN IDEA à l'adresse suivante: www.cuc.ca/ programs and resources/ministry/ordained ministry. Raymond Drennan est un unitarien, pasteur de l'église unitarienne de Montréal au Québec.

« Ce n'est qu'au moment où le centre est vraiment vide que les pleines possibilités de la spiritualité en profondeur peuvent surgir parmi nous ».

Le titre de mon thème vous intriguera peut-être? Il n'est pas propre à moi, en réalité. Lors de mon récent congé sabbatique, je me suis mis à questionner nombre de personnes sur ce qui fait le Canada, le Canada et l'unitarianisme canadien? C'est Gilbert Bouchard à Edmonton, qui m'a donné la réponse la plus lumineuse. « L'unitarianisme canadien est une idée d'une possibilité », m'a-t-il dit. Cette phrase eut un écho tel chez moi qu'elle déclencha cette réflexion exubérante.

Dans ma conférence, j'ai proposé deux pistes à emprunter. La première nous défie d’abandonner notre programme sommairement libéral et de nous transformer plutôt en une tribu obéissant à un système de valeur propre à celui de la contre-culture, politiquement et socialement. La deuxième nous défie de nous acheminer carrément hors de la religion, d’avoir la témérité de nous réunir dans le cadre d’un esprit en quête d’une transformation spirituelle. Au lieu d’être des lieux réservés à de simples militants pour la justice sociale ou à un groupe de pression, chantres des valeurs libérales, nos communautés unitariennes deviendraient des endroits où nous pourrions connaître la transformation personnelle et culturelle. Je crois que cette deuxième piste nous offre la meilleure chance de succès. Le Canada et notre monde ont besoin de forums spirituels et des espaces ouverts au dialogue en profondeur facilitant la communication sur de vastes distances de terre entre les philosophies, les cultures et les croyances. Dans cette idée se cachent d’immenses possibilités.

Ici, j’examinerai cette deuxième piste.

NON PAS UNE RELIGION MAIS UN ESPACE OUVERT DE L'ENGAGEMENT RÉVÉRENCIEUX

Tout ce que j'ai dit jusqu'ici n'était qu'un avant-propos avant de vous parler de ce que je suis vraiment venu vous dire. Vu le poids de notre histoire, j'ai peine à imaginer comment faire pour que nos communautés unitariennes et notre mouvement deviennent cette contre-culture religieuse dans l'ordre sociopolitique actuel. Emprunter la deuxième piste, cela demanderait de dépasser l’ordre dans lequel nous nous trouvons actuellement et qui nous réduit à n’être guère plus que de simples groupes de pression, chantres des valeurs du libéralisme, bref des militants du changement social. Mettre le pas sur cette piste serait s’engager dans une aventure spirituelle véritablement révolutionnaire hors de la religion.

Depuis les années 1920, le christianisme libéral et le protestantisme de type unitarien sont devenus de moins en moins attrayants pour les Canadiens. Malgré cela, par ailleurs, il y a eu peu de discussions entre nous à savoir si l'unitarianisme devrait emprunter « une forme entièrement différente… avec des buts différents, des symboles différents, et un autre groupe à qui s'adresser » (1). Aujourd'hui, il me semble, que nous avons toujours tendance à éviter ce sujet. Or, je crois que le temps est venu d'en discuter. Cette piste nous acheminerait carrément hors de la religion et nous ferait retrouver toute notre identité collective: celle de ne pas être « une vraie religion », et ce paradoxalement, au sein d'un pays qui se décrit lui-même comme n'étant « pas un vrai pays » (2).

Cette deuxième piste nous réserve d’immenses possibilités dont nous pouvons déceler quelques traces chez nous depuis plusieurs années, sans qu'on y prête trop attention. Nous avons toujours énoncé qu'il faillait mettre à côté le contenu pour n'accentuer que la recherche et le processus. Theodore Parker fut exclu de presque toutes les chaires de Boston, y compris celles des églises unitariennes, pour avoir osé proposer une telle orientation. Notre travail de soutien auprès d'organismes comme la WCRP et l'IARF emprunte cette approche en partie. Depuis les dernières quarante années, nous avons pris conscience que le fait d'avoir de nombreux convertis parmi nous, cela nous forçait à insister sur «les questions de croyances et de doctrines religieuses au sein du groupe même pour qui ces questions ne sont pas l'essence de la religion » (3). En quittant l'église de Montréal, Angus Cameron avait fait allusion à cette problématique. «La question », écrit-il, « ce n'est pas seulement ce que vous croyez ou ne croyez pas; la question est celle de savoir comment et dans quel esprit vous abordez maintenant les problèmes et les questions, et les enjeux de la vie » (4). Oui, on décèle des traces de la deuxième piste chez nous; mais malgré tout, à toutes fins utiles, elle est demeurée un territoire à peine exploré.

Nos communautés unitariennes semblent avoir été incapables, - ou ne pas le vouloir-, de rompre avec la culture protestante générique, notre NPD en pose de méditation en quelque sorte. Nous semblons avoir été beaucoup effrayés par ce que cet appel à transcender la religion pouvait signifier; effrayés beaucoup trop par la pensée « de devenir des queues-de-renard si nous nous coupions de nos racines » (5). Comme il existe encore certaines de nos communautés unitariennes réfractaires à l'idée que nous ayons dépassés le christianisme, l'idée d’une piste hors de la religion, il est clair, ne saurait que semer de l'émoi. Selon Charles Taylor nous craignons « que les choses qui définissent notre rupture [avec la tradition]... seront elles-mêmes en quelque sorte portées au-delà des limites du possible, et causeront notre perte » (6). Cela explique pourquoi nous nous sommes seulement bornés à regarder la piste hors de la religion avec amusement. Chaque fois que nous arrivions sur son rebord et que nous nous mettions à regarder par-delà vers les possibilités futures, nous avons rebroussé chemin pour nous accrocher plutôt, en désespoir de cause, à l'idée de devoir trouver, ou d'imposer, un consensus sur le contenu qui devrait définir notre centre. Il faudrait être vigilant qu’un tel acte de désespoir ne nous force pas la main en menant à bien le mandat du groupe de travail sur les principes et les fondements. Personnellement, je ne crois pas important ou productif, voire réalisable, de développer un consensus sur des questions de fond au centre de notre mouvement ou de nos communautés. Cela pourrait s’avérer même être une trahison de l'idée révolutionnaire que nous représentons. Décortiquons maintenant cette phrase.

NI ÉGLISE, NI RELIGION, NI FOI

Pour profiter pleinement des possibilités cachées sur la piste hors de la religion, il nous faudrait, une fois pour toute, renoncer à l'idée que nous soyons une Église fût-elle libérale, avant-gardiste ou post-moderne. Il nous faudrait clarifier nos sentiments à ce sujet, qui sont multiples, et reconnaître une fois pour toute, qu’à toutes fins utiles nous ne sommes plus une religion. La bonne nouvelle, c'est que les gens qui se joignent aujourd’hui à une religion se réduisent comme une peau de chagrin. Nous devrions reconnaître que nous ne possédons plus la « foi » et abandonner l’emploi d’un tel langage. Nous devrions forcément vider le centre de tout espoir de consensus et de toutes orthodoxies favorites qui essaient de s'y glisser à pas feutrés. Nulle constellation d'opinions, ni programmes sociaux quels que soit leur noblesse (même être vert, alter-mondialiste ou anti-guerre), ni croyances, opinions, positions politiques, idéologies ou théologies, ne devraient pouvoir se faufiler dans le centre de notre mouvement. La diversité elle-même ne devrait pas non plus être une idée centrale. Le simple fait d'être divers et complexe n’est une garantie de rien. Un zoo notamment est divers et complexe, et pourtant j'ose espérer qu'il y a une différence entre un zoo et une communauté unitarienne, bien que parfois, on pourrait se le demander…

QUE RESTE T-IL ? …DES POSSIBILITÉS INFINIES

« Eh bien », vous vous demandez, que reste t il? Que reste-il quand le centre a été vidé »? Je dis que ce n'est qu'au moment où le centre est vraiment vide que les pleines possibilités de la spiritualité en profondeur peuvent surgir parmi nous. Permettez-moi de me répéter : « Ce n'est qu'au moment où le centre est vraiment vide que les pleines possibilités de la spiritualité en profondeur peuvent surgir parmi nous ». Le Tao Ti Ching fait allusion à ce phénomène quand il dit: « Il est vide, et pourtant infiniment apte… il est comme le vide éternel : rempli de possibilités infinies » (7). Le centre de notre mouvement pourrait devenir cette plénitude béante remplie de possibilités infinies. Cette possibilité nous porterait à ne plus considérer les particularismes culturels, politiques et religieux et à se rallier plutôt à la notion selon laquelle les croyances, les opinions et les positions en faveur de la justice sociale, n'ont aucun rôle à jouer dans la définition de notre identité ou de notre centre collectif. Le contenu n'est pas la question, c’est le processus qui l'est. La question est de savoir comment nous maintenons nos croyances et nos opinions et ce que nous faisons pour les échanger avec autrui.

Dans cet espace vide et plein de nos communautés unitariennes où se pratiquerait l'engagement compréhensif, le militaire et le pacifiste, le défenseur et l'adversaire du mariage gai, les gens du secteur médical privé ou public, l'humaniste et le chrétien, auraient le sentiment que leurs opinions sont valables et audibles sur un pied d'égalité. Tous seraient appréciés tels qu’ils sont. Ils se sentiraient défier de devenir tout ce qu'ils pourraient être. Ici, ils trouveraient un espace ouvert au dialogue en profondeur et à l’échange, sans aucune consigne sur comment interpréter ou mettre en oeuvre les principes unitariens, collectivement et concrètement. Il serait possible qu'il n'y ait même plus aucun principes seulement quelques règles rudimentaires d'engagement, voire des ententes informelles pour savoir comment se comporter les uns vis-à-vis des autres. Imaginez ce qui arriverait si nous décidions de mettre à côté nos positions collectives, tribales, protestantes génériques, politiques, sociales, théologiques et idéologiques, pour créer un espace où il serait possible de nous engager les uns envers les autres dans un espace de grande ouverture!

Bien entendu, suivre la piste désignée obligerait nos structures à l'échelle locale et nationale de se transformer. Fini le temps consacré à faciliter ou parfois à imposer le consensus autour de questions sociales. Le conseil unitarien canadien, notre congrès à l'assemblée annuelle et les assemblées régionales, recevraient le mandat de protéger et de couver cet espace dans lequel un dialogue en profondeur et la transformation personnelle peuvent naître. Le but de nos rencontres serait le dialogue et la transformation personnelle, chacun étant encouragé pendant ce temps de devenir « un soi entier et sacré » (8). Peut-être serions-nous réellement capables ainsi de devenir la communauté religieuse typique des baby-boomers, sans le narcissisme qui la marque trop souvent. Lors de sa récente visite à Ottawa, le Dalaï Lama a affirmé : « Le prochain siècle devrait être le siècle du dialogue ». Nous pourrions devenir une communauté du dialogue.

Qu'il est déplorable que, dans nos sociétés à l’échelle mondiale, la méchanceté et la violence semblent avoir triomphé au lieu du dialogue compréhensif. James Forbes, pasteur doyen de la Riverside Church à New York, a dit « je crois que... [la règle d'or] n'est plus le principe directeur de nos citoyens » (9). Qu’il est tragique que dans notre monde actuel, promouvoir la politesse, la bonté gratuite, l'engagement révérencieux, le dialogue, le respect des différences et de la collision à l’amiable, soit considéré comme de la naïveté spirituelle, le fait du radicalisme et de la contre-culture.

LA COLLISION À L’AMIABLE

J'aime l'expression : « collision à l’amiable ». Elle nous fait remonter à nos racines et rappelle deux pasteurs irlandais presbytériens non-conformistes: Thomas Drennan, et son bon ami Francis Hutchison, père des Lumières en Écosse. Ces deux hommes ont été fortement influencés par Lord Shaftesbury, qui forgea au début du 18e siècle l'expression « collision à l’amiable ». Shaftesbury écrivait : « La politesse […], la bonté, la compassion, la retenue et le sens de l'humour [sont] les fruits ultimes d'une culture raffinée…. Nous nous adoucissons réciproquement, polissant nos angles et nos aspérités par une sorte de collision à l’amiable. Empêcher cette collision c'est inévitablement permettre que la rouille s'installe sur [notre] compréhension » (10).

Une telle collision à l’amiable ne signifie pas l'étouffement des désaccords pour arranger les choses mais l'ouverture d'espaces assez en sécurité pour favoriser la critique, l'écoute attentionnée et la communion. À l'intérieur d'un tel espace sûr et ouvert, nous pourrions essayer de voir comment faire pour respecter le dialogue en profondeur avec l'autre. Y a-t-il rien de plus sacré que communiquer avec l'autre, pénétrer dans le saint des saints des espoirs, des rêves, des amours et des échecs d'une autre personne? N'est ce pas là le sceau d'un mouvement vraiment spirituel au zénith de sa maturité? La spiritualité, après tout, n’est que « ce qui nous lie à tout ce qui existe » (11). Honorer l'autre a toujours été un aspect d'une authentique spiritualité; lieu d’un esprit nourricier et profond, bien que nous ayons trop souvent détourné celui-ci sur un être transcendant au lieu de l’explorer au sein de la famille humaine.

UNE IDENTITÉ : PRESQUE COMME CELLE DU CANADA LUI-MÊME

Depuis que l'unitarianisme ait quitté le christianisme, nous avons été trop longtemps au prise avec la question de notre identité. Suivre la deuxième piste mettrait un dénouement à ces sempiternelles questions d'identité. Comble d’ironie, à cet égard, notre identité prend une tournure « très canadienne aussi ». Bien que j'éprouve des sentiments mitigés à l’égard de Pierre-Elliott Trudeau, car il semble qu’il ait parlé beaucoup plus de civilité que d’avoir agi civilement, il a, malgré tout, su concevoir un cadre conceptuel pour l'identité de notre pays qui est raisonnable.

« Le Canada », dit-il, « ...est un lieu humain, un refuge du bon sens dans une époque de plus en plus troublée. Nul besoin pour nous de chercher plus loin pour notre identité. Les traits de la tolérance, et de la courtoisie et du respect pour notre environnement et pour les uns les autres nous la procurent. J'avance qu'une forme d'identité supérieure serait difficile à trouver » (12).

Avons-nous besoin de regarder plus loin pour notre identité unitarienne/universaliste canadienne? Une fois sur cette piste et rendus hors de la religion, l’identité se résumerait à être notre manière de convier les autres dans un rapport d'engagement compréhensif. La marque distinctive de notre identité serait le dialogue, l'engagement révérencieux et l’érection de passerelles. Nous serions renommés comme un lieu d'accueil pour les opinions divergentes, où on trouve la compréhension la plus large possible et là où s’insèrent des structures inclusives correspondantes. Ne voilà t-il pas ici une idée révolutionnaire? Paul Woodruff disait cela de la façon suivante: « Nous pouvons être séparés les uns des autres par nos croyances, jamais par la révérence. Si vous souhaitez la paix dans le monde, ne priez pas que tous partagent vos croyances. Priez plutôt que tous soient capables de révérence » (13). Ne serait-il pas merveilleux que lorsque les gens font allusion aux unitariens, ils pensent aussitôt à un engagement révérencieux qui débouche sur de la transformation?

NON PAS UN CERCLE DE DÉBATS CONTRADICTOIRES MAIS DES ANIMATEURS DE LA TRANSFORMATION CULTURELLE

Certain parmi vous aimeriez peut-être rétorquer. « Raymond, une piste comme celle-là nous convertit simplement en un cercle de débats contradictoires, qui ne s’occuperait que de futilités alors qu'il est urgent d'agir ». Ici, je vous prie de faire une pause et de réfléchir un moment. Où est l'espoir de l'humanité, croyez-vous vraiment? Croyez vous sérieusement que l'espoir pour cette planète et ses habitants repose dans les mains de partis politiques et de groupes de pression, pouvant enjôler et manoeuvrer les priorités des gouvernements en sachant crier les plus fort, ou par l'argent et la puissance militaire? Certes, nous savons tous où peuvent mener les politiques partisanes.

Les religions tribales basées sur des valeurs traditionnelles, leurrées à servir de caisse de résonance aux politiques partisanes, ont fait partie du problème et non de la solution. Nous autres unitariens, nous faisons partie du problème si nous croyons que nos idées, notre façon d'être ou notre vérité (éclairée, bien sûr) soient la seule réponse possible, l'habit qui sied à tout le monde. Le monde a-t-il vraiment besoin d'un autre petit groupe de pression de type religieux? Il y a beaucoup d'autres groupes plus efficaces que le nôtre. Le véritable espoir de l'humanité ne réside-t-il pas plutôt dans la possibilité d'être capable d'apprendre à comprendre et à célébrer notre diversité? L'espoir de l'humanité ne repose-t-il pas sur la possibilité qu’elle trouve la sagesse d'entrer en dialogue en profondeur pour instituer la communion humaine sur de vastes distances, d'où pourraient émerger de véritables structures inclusives permettant la compréhension mutuelle et la cohabitation pacifique sur cette minuscule planète interdépendante? Un tel espace ouvert n'est-il pas la condition nécessaire à l’émergence d’une spiritualité en profondeur, le berceau de la paix et de la justice? Comme a dit Harrison Owen « la profondeur de l'amour se jauge à l'étendue de son espace ouvert » (14). Il y aurait une conférence entière à consacrer à cette seule phrase.

La compréhension, la communion, la paix, la sécurité, la justice, le bien-être et la survie de la planète, certes, dépendent de la mise en place de tables rondes pour la conversation, le dialogue et l’écoute bienveillante; reposent sur la compréhension de la complexité et l’institution de structures d’accueils pour l'extraordinaire diversité humaine au sein de nos sociétés. Au lieu d'être des sociétés de débats contradictoires, nos communautés unitariennes ne pourraient-elles pas plutôt s’occuper de façonner pour notre monde un pluralisme politique, culturel et spirituel selon lequel la vie humaine serait vue « comme faisant partie d'un ensemble de sphères, certaines qui se recoupent, mais chacune des sphères possédant une autonomie limitée, bien que réelle » (15)? Au lieu de s’installer dans des tours d'ivoire à forger des mots, nos communautés unitariennes ne pourraient-elles pas se convertir en centres de dialogue en profondeur, créer des ateliers de transformation personnelle pour la formation « d’animateurs de la transformation culturelle » (16)? Elles enverraient ensuite dans la société ces personnes transformées, bien outillées. Avec l’appui de coalitions efficaces, ces animateurs pourraient transformer la société en communautés enclines à honorer l'inclusion et la justice. Dans l'unitarianisme, il y a le germe de cette possibilité. Nous pourrions devenir renommés comme un lieu où l'esprit est rempli d’ardeur.

CONCLUSION

Je dois terminer ici. Georges Erasmus, se référant à l'ère de l'histoire canadienne de Lafontaine-Baldwin, a dit « Créer et soutenir une communauté nationale est un acte d'imagination incessante, alimenté par des récits de qui nous sommes » (17). J'espère que mon alphabet composé aujourd'hui de pistes et d'idées a su éveiller votre imagination, provoquer chez vous une réflexion; et saura vous inciter à agir, ne fût-ce que modérément.

L'unitarianisme a vécu trop longtemps en diapason avec la culture et les valeurs dominantes du Canada au lieu de servir au sein de cette culture même comme contre-courant dont celle-ci aurait tant besoin. Notre mouvement, ses valeurs libérales et notre situation privilégiée dans un tiers du monde, nourrissent une culture d'injustice à domicile et est en train d'étrangler les deux autres tiers de notre monde. À mes yeux le statu quo est insoutenable, car il laisse trop peu de place à la croissance ou à la vitalité. Nous sommes peut-être descendus plus bas sur l’échelle de Max Weber qu’on voudrait nous le faire accroire, en quelque part entre « l'orage original [et] la mort lente par asphyxie » (18).

Je rappelle que j’ai proposé deux pistes à emprunter dans l’ensemble de ma conférence. Mais ici, je viens d’examiner que la deuxième. La première nous défie d’abandonner notre programme sommairement libéral et de nous transformer plutôt en une tribu obéissant à un système de valeur propre à celui de la contre-culture, politiquement et socialement. La deuxième nous défie de nous acheminer carrément hors de la religion, d’avoir la témérité de nous réunir dans le cadre d’un esprit en quête d’une transformation spirituelle. Au lieu d’être des lieux réservés à de simples militants pour la justice sociale ou à un groupe de pression, chantres des valeurs libérales, nos communautés unitariennes deviendraient des endroits où nous pourrions connaître la transformation personnelle et culturelle. Je crois que cette deuxième piste nous offre la meilleure chance de succès. Le Canada et notre monde ont besoin de forums spirituels et des espaces ouverts au dialogue en profondeur facilitant la communication sur de vastes distances de terre entre les philosophies, les cultures et les croyances. Dans cette idée se cachent d’immenses possibilités.

COMMENT POURRIONS-NOUS Y ARRIVER ?

Comment pourrions-nous y arriver? Que devrions-nous faire pour avancer au-delà du point où nous nous trouvons présentement, pour mettre un premier pas sur la deuxième piste? Attendre jusqu'à ce que nous soyons poussés dans le dos? Mais à ce moment-là, nul ne sait l'état dans lequel nous retrouverons notre mouvement, voire notre monde. Il me semble ne pas y avoir un moyen en douceur de mettre les pieds sur la deuxième piste, sinon par un saut. Presque tous les progrès de l'espèce humaine ont été réalisés par un saut dans l'inconnu, qu'il s'agisse de la première créature qui s'est mise à ramper sur la terre ferme ou de la première personne qui s'est hasardée à voler. Tout commence par l'imagination (19).

Puissions-nous dans ce mouvement, apprendre d'abord ensemble à imaginer avec audace, ensuite à bondir et ensuite à voler. Puissions-nous imaginer notre avenir. Puissions-nous nous réinventer à nouveau pour faire naître sur notre sol de plus en plus de ces possibilités que renferme la dynamique idée de l'unitarianisme canadien. Notre survie en tant que pays et comme espèce humaine, voire l'existence même de notre planète minuscule, fragile et interdépendante, pourrait dépendre d'une humanité capable d'imaginer les possibilités contenues dans cette idée audacieuse.

Marni Harmony a dit cela comme voici et je vais clore là-dessus : « J'affirme que nous n'arriverons jamais à quitter le port si nous ne hissons pas les voiles. J'affirme qu'il faut tout autant traverser les flots que marcher sur la terre ferme. J'affirme que ceux qui vivent sans se rendre compte de cela, resteront enchaînés à une vielle ancre rouillée. Que le voyage nous trouve à sa hauteur » (20).

Références

(1) Philipp Hewett, Untarianisms in Canada, p. 179.
(2) Jean Pfleiderer, A Post-modern Religion, Feb 9, 2000, Kingston Fellowship.
(3) Josiah and Laile E.Battlett, Moment of Truth, 1968.
(4) Angus Cameron, “An Epistle to Unitarians”, April 25, 1959, Farewell sermon to Unitarian Church of Montreal.
(5) Richard Gwyn, Nationalism without Walls.
(6) Charles Taylor, Reconciling Solitudes, p.60.
(7) No. 4, and No..5, Tao Ti Ching.
(8) Scott Peck, Different Drum.
(9) James A. Forbes Jr. pasteur doyen, Riverside church de New York, cité dans Behavioral Convenants in Congregations, Gilbert R. Rendle.
(10) Lord Shatresbury 1671-1713, “The Scottish Enlightenment”. The Scots' invention of the modern world, Arthur Herman.
(11) Griffith & Griffith, 1999, cité dans Spiritual Resources in family Therapy, Froma Walsh.
(12) Pierre Elliott Trudeau, cité dans R. Bibby, Mosaic Madness.
(13) Paul Woodruff, Reverence:Renewing a Forgotten Virtue.
(14) Harrison Owen, The Spirit of Leadership Liberating the Leader in Each of us.
(15) William Galston, The Views on Religion in Liberal Democracy, McGill Reporter, Oct.2,2002.
(16) Tom Altee, The Tao of Democracy.
(17) J.R. Saul, Alain Dubuc et Georges Erasmus, The Lafontaine Baldwin Lectures, Vol. 1: “A Dialogue on Democracy in Canada”, p.102.
(18) Charles Taylor Varieties of Religion Today:William James Revisited, p.19.
(19) J.R. Saul, On Equilibrium.
(20) Marni Harmony, Exaltation, Meditation Manuel 1987.

Éditorial

L'unitarianisme canadien: l'idée d'une possibilité

Le mouvement universaliste au Québec

L'Épître sur Mel Gibson

Jésus, un radical égalitaire

Recensions

Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005