Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005

Larguons les amarres!

Par Léo Poncelet

 

À l'aube, l’équipage  monte à bord de leur voilier pour appareiller. L’horizon entre le ciel et la mer est irradié de couleurs roses et vermeilles. Les marins larguent les amarres, hissent les voiles. Voiles dehors, la bonne brise pousse leur fragile esquif vers le large, qui bientôt disparaît dans la lumière du soleil du matin sous l’horizon empourpré. Beau temps, mauvais temps, ils conservent le cap sur des horizons inconnus affrontant le roulis et le tangage. Tantôt en quête d’abri, tantôt en quête de ravitaillement, ils mouillent en des rades lointaines, nouant toujours de nouveaux liens avec la terre. Tribune libre unitarienne que nous lançons avec ce numéro est comme ce voilier qui vient de larguer les amarres, de hisser les voiles. Nous mettons le cap sur des horizons inconnus pour voguer sur des mers parfois houleuses et incertaines. Nous ne voulons pas rester enchaînés à une vieille ancre rouillée mais vivre entre la mer et la terre à l’instar de ces hardis marins.

Quatre auteurs unitariens ont accepté de se mouiller. En présentant leurs contributions dans ce numéro de lancement de Tribune libre unitarienne, nous espérons créer les conditions qui susciteront chez nos lectrices et lecteurs ce que Raymond Drennan appelle dans son article « une collision à l’amiable ». Nous comptons sur ce dialogue pour alimenter les prochains numéros. La lecture des articles de nos quatre auteurs laisse entrevoir que l'unitarianisme est un phénomène complexe, distinct d'une Église ou d'une religion dans le sens traditionnel de ces deux termes.

Celui de Raymond Drennan maintient que l'unitarianisme canadien n'a pas encore su donner sa pleine mesure. Selon lui, l’unitarianisme canadien est l'idée d'une possibilité. Pour engendrer ses potentialités, il faudrait vider son centre de toutes les idées reçues; choisir carrément entre deux pistes possibles, celle qui conduit à une sortie de la religion. Un tel cheminement nous ferait découvrir le dialogue et la solidarité entre les hommes.

L’article de Michel Lalonde est un plaidoyer pour la cause de l'unitarianisme et de l'universalisme auprès des francophones au Québec. Sur notre continent jusqu'ici, ces mouvements sont demeurés le propre des anglo-américains. L'unitarianisme francophone au Canada est une page blanche. En suivant la logique de Raymond Drennan, plutôt d'être un handicap cela serait paradoxalement un avantage en soi. L'unitarianisme francophone au Québec commence avec un centre vide; son centre est grand ouvert; il n'a pas à être vidé. Nous francophones pouvons donc faire accoucher le potentiel de l'idée de l'unitarianisme plus naturellement. Sans gribouillages à effacer, sa page attend que nous y écrivions quelque chose.

En contraste, les deux articles de Mark Belletini et de Charles Eddis, font surgir la question de Jésus,  en rapport avec  le film de Mel Gibson: La Passion du Christ. À la différence de Belletini, Eddis évite l'attaque directe contre Gibson. Le film lui sert de prétexte pour nous parler du personnage historique de Jésus dont les faits et dits ne le laissent pas indifférent, en particulier son parti pris pour l'opprimé. Belletini reproche à Mel Gibson de s'être trop appesanti sur la passion de Jésus, qui ne représente que quelques heures de sa vie réelle, en quête d'effets cinématographiques peu recommandables. À cause des scènes morbides à satiété de torture et de sang, il l'accuse d'avoir crucifié Jésus une seconde fois et d'avoir en plus controuvé la vérité historique. Suivant la tradition anti-trinitaire qui caractérise l'unitarianisme, il rejette la crucifixion vue comme un acte de rachat du péché originel de l’humanité et d’amour du fils de Dieu fait homme.

Daniel Baril (2004:8) de l'université de Montréal a publié un article plus court dans la même veine, paru au printemps dernier dans Cité Laïque, où il se proclame innocent du sang de Jésus. Dans son style coloré, il écrit « qu'il faut dire à tous les Mel Gibson du Vatican et de la CECC qu'il y a des limites à vouloir faire avaler des couleuvres à tout un chacun ». Sous cet angle, on pourrait se demander la question suivante: Monsieur Baril est-il un unitarien sans le savoir?

En parlant avec des Québécois francophones ici et là, nous avons été frappé par la largeur de leurs vues sur le phénomène Jésus. Sans trop s'en rendre compte, ils soutiennent des idées avec le plus grand naturel pour lesquelles Michel Servet fut brûlé deux fois:  une première fois en efficie par les catholiques et une dernière fois vif sur le bûcher par Calvin, trahi par Farel. La mort de Michel Servet, le 26 octobre 1553, a suscité une telle réaction que c'est grâce à elle, dans une certaine mesure, que l'unitarianisme a pu prendre son essor en Europe durant la Renaissance dans les interstices à la fois du protestantisme et du catholicisme en guerre.

Ici remettons les pendules à l’heure. Les discours de Mark Belletini et de Charles Eddis sur Jésus ne ressassent à vrai dire aucune idée voulant servir à fonder l'essence de l'unitarianisme, ni d'ailleurs le compte rendu de ce dernier du livre de Karen Armstrong, Mahomet : une biographie du prophète, qui figure dans ce numéro. L'intérêt de Charles Eddis pour Mahomet est motivé par sa curiosité pour le dernier des prophètes d'une des trois grandes religions monothéistes du monde dont chacune reconnaît Abraham comme leur source et aussi par la recherche d'une meilleure compréhension de l'islam dans le contexte des conflits actuels du Moyen-Orient.

Les unitariennes et les unitariens sont des progressistes qui s'adaptent au rythme de l'avancement des connaissances de siècle en siècle. D’où, nous semble-t-il, la tendance actuelle chez eux du passage d’une vision anthropocentrique à une vision plus cosmocentrique. Le septième principe unitarien “La révérence à la vie dont nous faisons partie” en est le reflet.

L'unitarianisme est un enfant de la Renaissance, aboutissement d’une découverte progressive de l’Antiquité par les savants médiévaux. Cette époque se caractérise par une floraison d’innovations culturelles dans tous les domaines et fait naître une confiance accrue dans les possibilités humaines. Avec les grandes découvertes dans le long XVIe siècle, la terre, perçue auparavant comme plate, se révèle ronde, une sorte de toupie qui tourne autour du soleil. En outre, on doit rendre compte de ces hommes « étranges » appartenant à des continents inconnus découverts par accident.

L’invention de l’imprimerie a facilité la diffusion des idées de la Renaissance qui chamboulent toutes les croyances métaphysiques du Moyen Âge, basées sur la tradition judéo-chrétienne du monde occidental, elle-même codée dans les Écritures saintes. L’humanisme et la raison des Lumières prolongent  le questionnement de cette ancienne vision anthropocentrique du monde  à partir de laquelle les trois « grands et orgueilleux monothéismes »  avaient installé « l’homme au-dessus de la Création comme un roi sanguinaire » (Monod, 1999:87). La parution de L'Origine des espèces de Darwin, en novembre 1859, est le couronnement du questionnement de cette doctrine fixiste de la « grande chaîne des êtres », qui situe l’homme entre la bête et les anges.

Tous ces questionnements depuis la Renaissance donnèrent naissance à la cosmologie newtonienne et à l’anthropologie positiviste et évolutionniste du XIXe siècle.

L’adolescence de l’unitarianisme, qui s’étire  du XVIIIe siècle des Lumières au siècle suivant, voire au-delà parfois, a été marquée par cette nouvelle vision du monde qui croit au progrès et aux possibilités infinies de l’homme.  Paradoxalement, cette vision demeure en quelque sorte anthropocentrique.  Au lieu de Dieu, c’est la sélection naturelle qui installe l’homme au sommet d’un ordre non plus fixe, mais muable.

Le XXe siècle a été un siècle où nos connaissances scientifiques ont connu un progrès inouï. Ses réalisations technologiques suscitent l’émerveillement. En quelques générations, les femmes et les hommes se sont mis à voler comme des oiseaux, à aller dans l’espace, voire jusqu’à la lune; à communiquer par la parole, l’image et l’écrit à la vitesse de la lumière d’un point à l’autre de la planète bleue. Il y a aussi les découvertes des ondes électromagnétiques, de la fission de l’atome et de la molécule de l’ADN qui font rêver tout en demeurant un sujet d’inquiétude. Pouvoir cuire nos repas dans un four à micro-ondes, c’est fantastique. Mais la bombe nucléaire, c’est cauchemardesque. Les modifications génétiques des plantes et des animaux, y compris de l’homme, si cela fait aussi rêver, cela fait aussi très peur. On croirait bien que nos savants sont de grands magiciens, mais à la différence des magiciens d’antan, ils font de nos rêves de véritables réalisations quotidiennes, pour le meilleur ou pour le pire.

Le développement de la physique quantique depuis les années 1920 et le paradigme de « la nouvelle science » dont Prigogine est un fondateur (Spire, 1999) sont en train de chambouler, à leur tour, la vision newtonienne, mécaniste et déterministe du XIXe siècle, non seulement en physique, mais en biologie, voire même en sciences sociales.

Les unitariennes et unitariens sont des femmes et des hommes réalistes et rationnels qui aiment vivre en diapason avec la réalité de leur temps. Dans ce contexte, rien d’étonnant que l’unitarianisme moderne, autant l’aile américain que l’aile français de cette tradition, ait tendance à abandonner la vision anthropocentrique de son adolescence pour une vision plus cosmocentrique.

Théodore Monod, que les unitariens français réclament comme l’un des leurs, est représentatif notamment de ce point de vue cosmocentrique. La pensée de ce grand savant, élevé dans la tradition protestante, s’est nourrie du désert et d’une vie d’études et de réflexions. Pour lui, la pensée cosmique «c’est le sens de l’unité du cosmos. Nous ne sommes pas en dehors du tableau. Nous participons pour notre part à quelque chose de plus grand que nous » (1999:112).

L’oeuvre de Monod est un testament d’un militant qui nous interpelle d’outre-tombe à solidairement révérer la vie. Elle veut nous faire prendre conscience d’une urgence vitale pour les générations à venir. Elle nous met en garde contre les dangers qui nous guettent à cause de nos aveuglements et de nos orgueils anthropocentriques. La surconsommation et la recherche assoiffée du profit, fondement de notre mode de vie actuel, sont en train de mettre la vie des hommes en péril sur la planète bleue. Nos enfants verront-ils, comme nous, les arbres, les fleurs, le désert, le ciel semé d'étoiles, la vie menacée, la guerre? Seront-ils seulement là pour constater nos méfaits sur notre planète bleue? Selon Monod, ce qui restera à nos enfants de « la terre jardin », de « cette oasis si humaine », dépend de nous.

Nous sommes solidaires dans et de cette planète qui est notre terre-patrie (Morin et Kern, 1993). L’histoire n’est pas écrite d’avance. C’est un peu nous qui la faisons et qui l’écrivons par surcroît. Ce que l’avenir nous réserve est incertain. Cela dépend d’une « humanité capable d’imaginer » comme le dit Raymond Drennan dans sa présente contribution à Tribune libre unitarienne. En fin de compte, ceci veut dire qu’il nous reste encore au moins l’espoir d’une « refondation du monde » (Guillebaud, 1999). Voilà une « idée d’une possibilité » qui, pour la survie du genre humain, nous convie toutes et tous, sans égard à notre condition sociale, à notre culture, à notre couleur, voire à notre religion, à monter à bord du même voilier.

Sans le savoir, selon Guillebaud (2003), nous sommes déjà entrés dans un nouveau monde. Le monde est ouvert au changement radical. S’il est vrai que du « chaos naît l’ordre », il n’est pas le temps de nous laisser abattre par le fatalisme et la culpabilité. Le moindre geste peut faire une différence. L’orgie de générosité actuelle suite à la catastrophe récente causée par le tsunami sur les côtes de l’océan Indien montre bien cela. Il faut prendre « le goût de l’avenir ». Larguons les amarres!  Quittons le port. Que le voyage nous trouve à sa hauteur!

Références

Baril, Daniel,
2004 «Je suis innocent du sang de cet homme», Cité Laïque, numéro 1, printemps, pp.8-9.

Guillebaud, Jean-Claude
1999 La refondation du monde, Éditions du Seuil.

Guillebaud, Jean-Claude
2003 Le goût de l’avenir. Éditions du Seuil.

Morin, Edgar et Anne Brigitte Kern,
1993 Terre-Patrie, Éditions du Seuil.

Monod, Théodore
1999 Révérence à la vie. Conversation avec Jean-Philippe tonnac. Editions Grasset & Grasset.

Spire Arnaud
1999 La pensée-Prigogine, Desclée de Brouwer.

 Tribune libre unitarienne, vol.1, no.1, 2005