Spirituel, mais pas religieux par la Rev. Diane Rollert

 

 « On est à l’aise avec la spiritualité, mais pas avec la religion. »  Souvent, c'est l'une des premières déclarations que j'entends quand j’accompagne une famille en deuil, ou avec un couple qui veut planifier leur mariage ou qui envisage une célébration d’accueil d’enfant.  «On est spirituel, mais pas religieux. »

 

Parfois, je sens de l’hésitation ou une certaine crainte quand ces mots sont prononcés. Après tout, ce sont des paroles qui me sont adressées, à moi, la pasteure. Vais-je porter un jugement sévère sur la famille ou le couple parce qu’ils ne sont pas religieux? Est-ce que je vais penser qu'ils sont bizarres tout simplement parce qu’ils se désignent eux-mêmes comme spirituels?

 

J'ai appris à ne pas faire des suppositions sur ce que ces mots « spirituel » ou « religieux » veulent dire, parce que les définitions sont toujours très personnelles, surtout quand on est face à un rite de passage comme la naissance, le mariage ou le décès. Avec le temps, les gens vont pouvoir expliquer ce que la spiritualité signifie dans leur vie, et pourquoi il est important pour eux de la séparer de ce qu'ils considèrent comme religieux. Quand je leur explique que l'unitarianisme rejette les dogmes, et que je ne peux pas définir le saint ou le sacré pour eux, j’entends souvent un soupir de soulagement.  Comme s’ils étaient chez eux.

 

La plupart du temps dans ces conversations, la religion est définie comme un dogme à l’intérieur d’une hiérarchie. En fait, la spiritualité signifie autre chose pour beaucoup de gens: c’est l'esprit humain, l'esprit de l'univers, le souffle, la vie, ou la connexion, la recherche de la vérité vécue dans nos corps – spiritualité, aussi essentielle à la vie que l'air, l'eau, et la lumière.

 

Il y a plusieurs années qu’Ann Beer (un membre de notre communauté) m'a parlé de ses étudiants au CEGEP, qui avaient entre 16 à 21 ans, et qui représentaient un éventail de perspectives théologiques, allant des athées aux théistes.  Ils lui ont dit que la spiritualité n’avait rien à voir avec la religion. Pour eux, la spiritualité ne signifie que la connexité.

 

Un jeune homme lui a dit: «Je ne crois pas en la religion. Je suis un scientifique. Cependant, tout ce que je fais dans le domaine scientifique est spirituel parce que c’est lié à la nature. »

 

Les étudiants d’Ann disaient qu'ils voulaient se distancer de la génération de leurs parents, la génération hippie dont la quête de spiritualité avait été extrêmement individualiste. Ces jeunes voulaient se défaire de l'individualisme pathologique. Vous savez, c’est la maladie qui s’est développée pendant les années 1980 : « Je vais devenir riche et je vais obtenir ce que je veux, et puis ce sera à vous de prendre soin des autres et de l'environnement. » Nous en voyons aujourd’hui les conséquences !

 

Pour les étudiants d’Ann la spiritualité c’est : la communauté,  la responsabilité, l'amour et le souci des autres.

 

Parfois, des gens me disent que la spiritualité est synonyme de religion, de dogme et de hiérarchie.  Je pense que Hannelore a raison, ce sont des mots prisonniers de leur contexte. D’autres me disent que la spiritualité est une construction humaine et qu’ils s’inquiètent que cette spiritualité s’éloigne de la raison. Ils se méfient des mots. Ils me demandent, « Pourquoi ne pouvons-nous pas rester exclusivement et en sécurité dans le domaine de l'humanisme séculier ? »

 

Mais, je me demande, ce qui se passerait si on interdisait tous les rêveurs, les poètes et les artistes en notre sein? Que se passerait-il si nous unifions nos points de vue théologiques en une seule vision, si nous oublions notre longue et belle histoire transcendantale, oubliant Emerson et Thoreau, qui nous ont incités à chercher le sacré en toutes choses?

Dans ce cas de figure, nous nous dirigerions vers un unique moyen d'expression accepté dans notre communauté. Nous risquerions de créer un nouveau dogme. Avec ou sans Dieu, ce serait encore un dogme. Nous ne serions plus unitariens universalistes.

 

J’imagine que vous connaissez déjà la blague de l’ampoule (the light bulb joke) :

 

Combien d’unitariens faut-il pour changer une ampoule?

 

Réponse:

 

Nous avons choisi de ne pas faire de déclaration, que ce soit en faveur ou contre la nécessité d'une ampoule. Toutefois, si dans votre propre cheminement vous avez constaté que les ampoules vous étaient utiles, vous êtes invités à écrire un poème ou à composer une danse moderne sur le sujet de votre ampoule pour la prochaine célébration dominicale, dans laquelle nous allons explorer un certain nombre de traditions d’ampoules, y compris incandescentes, fluorescentes, 3 voies, longue durée et teintées, qui sont toutes des chemins de luminescence également valables.

 

On vous taquine, mais c’est très sérieux. Pour être appelés unitariens universalistes, nous devons toujours laisser de la place pour toutes les autres possibilités d’expressions et compréhensions relatives à ce qui est vrai et significatif.  

 

Mais je comprends que le terme «spiritualité» puisse sembler posséder un côté dangereux. Par exemple, le célèbre commentateur culturel italien, Umberto Eco, a assimilé la spiritualité Nouvel-Âge (New Age) avec le fascisme lors d'un discours très provocateur, il y a plus de 10 ans. Cela semble dur, je suis sûre, mais c'était exactement l'intention d’Eco. Dans la perspective italienne, le fascisme est plus qu'un système politique. Il s'agit d'une façon d'être. C'est comme l'individualisme pathologique dont parlaient les étudiants d’Ann.  Finalement, c’est l'individualisme qui conduit à dire: « Mes besoins, les besoins de ma nation, de ma tribu sont plus importants que toute autre chose. »

 

Eco a noté que l’élément unificateur de tous les mouvements fascistes c’est le culte de la tradition qui épouse la croyance d’une seule vérité éternelle, révélée à l'aube de l'histoire humaine. Les textes anciens, les écrits modernes, tout est façonné pour s'adapter à cette seule vérité au service du mouvement.  Bien qu’Eco ne prétende pas que toutes les croyances spirituelles et religieuses conduisent au fascisme, il souligne les dangers de ce qu'il appelle : le « traditionalisme. »

 

« Il ne peut y avoir aucune évolution de l'apprentissage [lorsque] la vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes. » La population est maintenue sous contrôle, et le régime perdure. Pour cette raison, Eco considère qu’il est dangereux de réunir des textes divergents dans le but de servir un maître unique. Il écrit (et voici le passage incriminé):(1)

 

« Si vous fouillez la section Nouvel-Âge d’une librairie américaine, vous y trouverez même Saint Augustin qui, pour autant que je sache, n'était pas fasciste. Mais la combinaison de Saint Augustin et Stonehenge – ça, c’est un symptôme du fascisme [éternel] ».

 

Bon, je comprends. On a peur que la spiritualité et la religion puissent conduire à des sectes ou à la manipulation des populations par le fascisme. Si vous aviez vécu, comme Eco, le fascisme qui a utilisé la néo-spiritualité et la religion afin de poursuivre son programme totalitaire, vous comprendriez mieux ces peurs. Il faut être méfiant.  Ce qu’il nous faut, ce n’est certainement pas une spiritualité aveugle. Ce qu’il nous faut c’est une spiritualité plus profonde.

 

Maintenant, à l’opposé, je vous présente Stuart Kauffman, auteur de Reinventing the Sacred: A New View of Science, Reason and Religion.(2)  Kauffman est fondateur de l'Institut de Biocomplexité et informatique de l'Université de Calgary.

 

La pensée de Kauffman en tant que scientifique et athée a été transformée en 1992 lorsqu'il était invité à rencontrer trois autres «grands penseurs» à réfléchir sur les grands problèmes que confronte l'humanité.  C'est alors que le poète Scott Momaday de la première nation Kiowa a dit au groupe: «Le problème le plus important auquel doit faire face l'humanité, c’est de réinventer le sacré. »  Au début, Kauffman a trouvé ces mots trop éloignés de sa zone de confort scientifique, mais la sagesse de Momaday a fait son chemin en lui.  Alors, Kauffman a graduellement commencé à la saisir dans toute sa dimension.

 

« Vous voyez, »  dit Kauffman, « la science nous emmène au-delà des lois de Newton de la nature, au-delà du réductionnisme scientifique qui voit toute la réalité comme de simples particules en mouvement. Ce que nous apprenons, » dit-il, « c'est qu'il n’y a pas de lois quantifiables, mais plutôt quelque chose qu’on pourrait appeler émergence. » Kauffman a expliqué à Anna Maria Tremonti à la CBC en 2008 :(3)

 

«La biosphère est infiniment et merveilleusement créative, et ce, sans introduction d’un agent créateur (...) Nous n'avons plus besoin d’un Dieu créateur, mais nous avons besoin de créativité, car c’est la base de tout ce qui est sacré en nous (...) c’est ce qui peut faire refleurir la spiritualité que nous avons cachée tout au fond de nous, que certains d'entre nous ont perdues (...) Nous pouvons passer d'un Dieu surnaturel à la créativité de l'univers même, et l'appeler Dieu. »

 

Kauffman déplore que nos vies soient de plus en plus banalisées et que nous soyons frappés par la pauvreté spirituelle. Il croit que nous avons besoin d'une éthique globale qui peut nous orienter vers une économie durable qui assurerait à notre planète un havre de paix, spirituellement parlant, à travers nos traditions.

 

« Nous faisons partie de cet univers créatif, nous ne sommes pas, dans cette perspective, faits à l'image de Dieu. Nous sommes dieu, tout comme l’abeille, le lichen et la roche. J’éprouve ce sentiment de joie quand je me promène dans les bois et que je sens que je fais partie de tout. »

 

Pour Kauffman, le seul moyen de sauver l'avenir c’est de réinventer le sacré. Nous devons trouver une « voie entre ce mirage appelé Dieu et les anciennes traditions religieuses qui apportent tant de réconfort. »

 

Il dit que ce n’est pas que les arguments des athées comme Richard Dawkins soient mauvais, ni que leur colère par rapport à la manipulation de la religion soit injustifiée,  mais que leur position rigide et inflexible n'est pas ce qui va combler le fossé entre les différentes cultures de ce monde.  «Nous devons trouver comment échanger sur des sujets qui sont spirituels. Nous devons combler ce fossé. Si nous n’y arrivons pas, nous allons nous entretuer. »

 

Vous savez, là, je pense qu’il a raison.

 

Comme je le dis constamment (et cette fois je peux le dire en français) commençons par combler ce fossé directement ici. Nous devons nous ouvrir et écouter les positions qui divergent de nos propres points de vue, nous devons laisser la place à la complexité et à l'imperfection de la langue, nous devons trouver des façons d’échanger sur des choses qui sont spirituelles. Nous devons faire respecter la beauté de notre tradition qui nous rassemble, non pas autour d’une seule vérité, mais bien autour de plusieurs, et trouver comment naviguer avec bienveillance entre nos diverses croyances.

 

Si nous ne pouvons pas faire cela ici, quel espoir peut-on avoir pour le monde?

Amen. Shalom. Soyez bénis. Namasté.

 

1. Eco, Umberto.

1. Kauffman, Stuart: Reinventing the Sacred: A New View of Science, Reason and Religion. Basic Books, New York, 2008.

2. http://www.cbc.ca/thecurrent/episode/2008/12/17/december-17-2008/

 

V8N1-2 Tribune libre unitarienne vol.8 no. 1 et 2. 2013, numéro consacr´ au sprirituel et/ou au religieux.