La spiritualité et la mystique

par Noëlle Lassy

Alors qu'est-ce donc que la religion ou la spiritualité? On pourrait écrire plusieurs thèses de doctorat sur le sujet, et ne vous inquiétez pas, ça a déjà été fait! Est-ce qu'on est plus avancés? Pas vraiment, parce que c'est un sujet tellement profond, tellement délicat, mais surtout tellement personnel! Il n'y a pas moins de 40 définitions de la religion! Je vous laisse choisir la vôtre. Personnellement, je suis interpelée par celle de Saint-Augustin. Partant de l'étymologie de relegere, contre celle communément utilisée de religare, il a affirmé que la religion était une forme de méditation ou de "re-lecture" de Dieu ou de l'univers en soi. Ainsi décrit, c'est très personnel, plus proche de la mystique.

C'est la définition qui m'interpelle, parce que moi, c'est le côté mystique de la religion ou de la spiritualité qui m'intéresse le plus. Évidemment, parce que c'est en rapport avec le mystérieux, le caché, l'ésotérique. C'est excitant, et aussi c'est très extrême. Là, je viens d'en perdre quelques-uns de l'audience, mais rassurez-vous, mon discours sera court.

La caractéristique principale d'une mystique, quelle que soit la religion d'où elle est issue, c'est qu'elle propose l'introspection comme moyen d'atteindre le divin ou la "Vérité". Un grand nombre d'écrivains récents ont défini la communion mystique comme la fondation de toute religion. Évidemment, car sans révélation, point de religion révélée! Et si les croyances et les rites sont ensuite perçus comme des ajouts superflus, c'est ce qu'on pourrait appeler l'approche moderne de la mystique, dénudée, dépouillée de toute superstition.

Dans toute religion, la mystique désigne un ensemble de croyances et de pratiques très rigoureuses qui permet à l'homme d'entrer en contact direct avec le divin, ce qu'on a appelé "extase" ou "ravissement". C'est vraiment le summum de la communication avec le dieu auquel on croit. Il existe aussi cependant, hors de tout cadre religieux défini, des individus qui ont connu des extases semblables à celles décrites par les grands mystiques religieux, et ce, de manière spontanée.

C'est ce qui est arrivé à Georges Bataille, grand poète français du XXe siècle, de manière aussi soudaine qu'inattendue. Bataille, qui se décrit comme un "athée mystique", est ainsi le premier à avoir parlé de "mystique sauvage". Voilà un accouplement de mots qui me parle, et qui doit quand même parler à un certain nombre d'Unitariens universalistes. Ça, c'est de la controverse! Mystique sauvage!

Qu'est-ce que c'est qu'une mystique sauvage? Très succinctement, c'est une expérience sacrificielle totalement personnelle dans laquelle le mystique est entièrement seul, "voyage au bout du possible" et "meurt à lui-même". Et renaît renouvelé, bien entendu. Rassurez-vous, ça n'a rien de morbide. On ne tue personne! Et ce n'est certes pas sans faire penser au "démembrement" du chaman, ce guérisseur blessé – et obligatoirement re-créé, et dont la principale fonction est, comme par hasard,… l'extase!

Et Bataille de rajouter: "qui ne meurt pas de n'être qu'un homme, ne sera jamais qu'un homme!". "qui ne meurt pas de n'être qu'un homme, ne sera jamais qu'un homme!"… en fait, ce que je comprends de cette citation, c'est qu'il nous faut croire qu'on peut évoluer si on veut avoir la chance d'évoluer. C'est qu'on doit accepter de radicalement changer les concepts qui nous maintiennent prisonniers si on veut accéder à une autre réalité.

Alors, qu'est-ce que c'est qu'un mystique? Un homme, pas un homme? Soyons ici un peu politiquement corrects: un humain, pas un humain? Je vous dirais, personnellement, que le mystique est à l'humain ordinaire ce que le papillon est à la chenille. Et évidemment, je parle des vrais mystiques, pas d'un individu qui connaîtrait un épisode schizophrénique dont le langage serait religieux! Un mystique, c'est quelqu'un qui cherche le divin à sa manière, et peut-être (ou pas) hors de toute religion, hors de tout cadre précis. C'est quelqu'un qui croit à autre chose. C'est quelqu'un qui croit que la vie, c'est plus que ce que les scientifiques voient du monde ou que ce que les religions nous disent du plan divin. Je pense que beaucoup d'Unitariens universalistes peuvent adhérer à cette idée….

Le mystique, c'est quelqu'un qui choisit de vivre 24 heures sur 24 dans l'amour et l'union. (C'est d'ailleurs une excellente manière de différencier le vrai mystique d'un schizophrène dont les "voix" le pousseraient à l'agression. Inimaginable chez le vrai mystique! Je vous donne un exemple: plusieurs ex-astronautes, étant des militaires, ont trouvé tout naturel de continuer leur carrière dans l'industrie de la guerre. Par contre, Edgar Mitchell, durant la mission Apollo 14, vit une expérience mystique sauvage, revient sur terre et fonde l'Institut des Sciences Noétiques dont la mission est d'aider les humains à réaliser leur plein potentiel. Tous les mystiques dont j'ai entendu parler (et bien-sûr, il faut se méfier des mythes) ont mené des vies exemplaires dans le service et la contemplation, et écrit des encyclopédies de littérature qui cartographient pour nous le voyage vers l'Extase et le ravissement, sources de bonheur ineffable.

Car le mystique, c'est quelqu'un qui, à défaut d'être engagé dans la société, (car ce n'est pas toujours le cas, loin s'en faut), est engagé envers lui-même et sa quête, et par ricochet, envers l'humanité à qui il donnera probablement des perles de beauté transcendante, lorsqu'il sera revenu de sa vision paradisiaque. Le mystique souhaite généralement partager sa connaissance des "autres plans", et n'est pas avare de ses enseignements. Il s'est retiré de la société, mais ne s'est pas coupé de l'humanité en soi, ni de sa propre humanité.

Pas vraiment étonnant que les grands de la religion et de la politique aient souvent considéré les mystiques avec circonspection! Imaginez si tout le monde avait été mystique! De quoi aurait-on eu l'air? En fait, chacun aurait pu révéler sa propre religion ou créer son propre parti politique!! Un petit peu chaotique! Mais surtout inacceptable pour ceux qui tiennent à leurs dogmes!

Mais pas si inacceptable, ni si impensable, ni si loin de la réalité unitarienne universaliste qui, comme on le sait, est en essence non dogmatique…

V8N1-2 Tribune libre unitarienne vol.8 no. 1 et 2. 2013, numéro consacr´ au sprirituel et/ou au religieux.